La curieuse disparition des experts dans le dossier du déversement des eaux usées

La centralisation des communications et le contrôle du message en politique font en sorte qu’il n’y a maintenant que des élus ou leurs porte-paroles pour répondre aux questions.

Photo: Mario Beauregard/La Presse Canadienne
Photo: Mario Beauregard/La Presse Canadienne

PolitiqueLa controverse entourant le déversement des eaux usées à Montréal me laisse perplexe. Depuis le début de la semaine, les politiciens provinciaux, municipaux et fédéraux se chamaillent sur cet enjeu, au point d’en perdre de vue l’intérêt public.

Le maire de Montréal, Denis Coderre, est furieux contre la ministre fédérale de l’Environnement, Leona Aglukkaq, qui a laissé entendre que son ministère avait été avisé la semaine dernière seulement des intentions de Montréal.

Dans le cadre des travaux de démantèlement de l’autoroute Bonaventure, Montréal doit assécher un intercepteur (une conduite d’égout) de 30 km, qui va de LaSalle à Pointe-aux-Trembles, et déverser dans le majestueux fleuve Saint-Laurent huit milliards de litres d’eau colorée et parfumée par de la pure merde. C’est l’équivalent de quatre stades olympiques remplis à ras le bol de toilette. Mme Aglukkaq a enjoint au maire de stopper net ce déversement, prévu à compter du 18 octobre.

L’administration Coderre a annoncé ses intentions au ministère de l’Environnement en septembre 2014, soit il y a plus d’un an. Pour d’obscures raisons, le dossier a coulé dans les profondeurs de la bureaucratie fédérale.

Des documents obtenus mercredi par la Presse Canadienne confirment qu’Environnement Canada avait le dossier en main dès septembre 2014. Un brave directeur des communications est allé au-devant des coups pour protéger sa ministre et lui éviter, autant que faire se peut, d’être traitée de menteuse.

«En dépit du fait qu’il est clair que les fonctionnaires savaient dès septembre 2014 les plans de la Ville de Montréal, la ministre l’a seulement appris la semaine dernière», a dit Ted Laking.

Les conservateurs ont raison sur un point: l’importance de protéger le fleuve. Dommage qu’ils ne manifestent pas le même souci pour l’environnement lorsqu’il est question d’enjeux plus importants, comme l’empreinte écologique laissée par l’exploitation des sables bitumineux, ou encore le réchauffement climatique.

Le maire Coderre, un bon libéral qui ne fait jamais-de-politique-sur-le-dos-des-Montréalais, a rapidement accusé les conservateurs de vouloir refiler à d’autres une patate chaude en pleine campagne électorale. «Si le gouvernement canadien, qui est vraiment très crédible en matière de science et qui pense que Les Pierrafeu, c’est un documentaire, essaie de nous faire la leçon parce qu’il veut gagner des petits points politiques, ben moi, je n’embarque pas là-dedans», a-t-il lancé. Le shérif Coderre a ensuite servi un ultimatum de trois jours à la ministre Aglukkaq pour qu’elle cesse de faire de l’obstruction au projet.

Si Denis Coderre ne fait pas de politique quand il prête de mauvaises intentions à ses anciens adversaires à l’ouest de la rivière des Outaouais, je me demande en quoi consiste l’acte de faire de la politique.

Dans ce tintamarre de partisanerie, le ministre provincial de l’Environnement, David Heurtel, a trouvé le moyen de se mettre les pieds dans les plats, ou dans l’eau, en affirmant que la suspension du déversement mettrait «en péril» l’approvisionnement en eau potable de Montréal. Ce n’est tout simplement pas vrai. «Un lapsus», a dit le ministre, qui accumule les faux pas depuis sa nomination.

M. Heurtel est imperturbable dans son appui à l’administration Coderre. «Tant les experts gouvernementaux, les experts de la Ville que les experts indépendants confirment que c’est la seule solution possible», répète-t-il.

Justement, les experts. Depuis le début de cette saga, je ne les ai ni vus ni entendus. La centralisation des communications et le contrôle du message en politique font en sorte qu’il n’y a maintenant que des élus ou leurs porte-paroles pour répondre aux questions.

Ces braves nous demandent de les croire sur parole, sans aucune forme d’explication. On n’a pas le choix, on a étudié tous les scénarios, et ainsi de suite.

MM. Coderre et Heurtel, ne me le dites pas. Prouvez-le-moi. Le Parti québécois a demandé au gouvernement Couillard de rendre publiques les analyses qui supportent la décision de Montréal. La transparence, tant louangée par le premier ministre Couillard lors de son élection, commande la publication de ces rapports, s’ils existent.

Les Montréalais et les Québécois qui seront affectés par ce déversement sont en droit de savoir sur quelles bases repose cette décision. Pour l’instant, on ne leur a pas fait la démonstration qu’il n’y avait pas d’autre solution. On leur demande de faire une profession de foi.

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Aussi,

Pourquoi à la base effectuer ce réaménagement de la Bonaventure, sont-ils vraiment nécessaires?
On a juste à laisser faire ce réaménagement s’il occasionne autant de coûts environnementaux et financiers!

On pourrait seulement rénover les infrastructures existantes.

Et si par malheur on exprime un doute ou une critique, le Maire Coderre et ses acolytes nous traitent de gérants d’estrade ! Est-ce qu’on assiste au retour de l’ère Drapeau ?

« Justement, les experts. Depuis le début de cette saga, je ne les ai ni vus, ni entendus. »
Ah, bon. Voici ce que moi j’ai lu et entendu.
– Entrevue au 98,5 FM avec Michèle Prévost, professeure titulaire, titulaire de la Chaire industrielle CRSNG en traitement et distribution de l’eau potable, Polytechnique Montréal : http://www.985fm.ca/lecteur/audio/deversement-de-8-milliards-de-litres-d-eaux-usees-289954.mp3
– Des professeurs de Polytechnique ont produit un document juste sur cette question à l’intention des médias et du grand public : http://www.polymtl.ca/carrefour/article.php?no=4712
– Le professeur de génie civil Ronald Gehr de l’Université McGill (où je travaille) a donné des entrevues à des médias anglophones (CBC, Global News, Vice) : https://news.vice.com/article/montreals-plan-to-flush-a-massive-amount-of-shit-into-the-st-lawrence-river-is-back-on, http://globalnews.ca/news/2249788/city-to-dump-8-billion-litres-of-raw-sewage-into-saint-lawrence-river/ et https://twitter.com/Steverukavina/status/650051123886354432

Ajout:
– Avis de l’ingénieure civile et doctorante de Polytechnique, Isabelle Jallifier-Verne: http://ici.radio-canada.ca/regions/Montreal/2015/09/30/004-eaux-usees-montreal-scientifiques.shtml et http://www.journaldemontreal.com/2015/09/30/eaux-usees-dans-le-fleuve-le-deversement-suspendu
– La prof Michèle Prévost sur les ondes de Radio-Canada (2 entrevues différentes) : http://ici.radio-canada.ca/emissions/gravel_le_matin/2015-2016/chronique.asp?idChronique=385594 et http://ici.radio-canada.ca/emissions/premiere_heure/2015-2016/chronique.asp?idChronique=385625
– Anne-Marie Dussault de Radio-Canada qui s’entretient avec le professeur de Polytechnique, Raymond Desjardins : http://ici.radio-canada.ca/breve/29744/eaux-usees-politique-prend-il-dessus-sur-environne

2e ajout:
– Entrevue avec Richard Fontaine, direction de l’épuration des eaux usées, Ville de Montréal, http://www.985fm.ca/lecteur/audio/deversement-dans-le-saint-laurent-montreal-atten-289389.mp3

Je suis choqué de voir que Montréal puisse déverser toute cette «MERDE» directement dans le St-Laurent. Sous prétexte que le fort débit d’eau transportera le tout loin du Québec en peu de temps … Quelle belle mentalité,des dirigeants de Montréal. Si huit milliards de litres de Merde c’est pas grave, imaginez comment peut-on essayé de convaincre le commun des mortels de ne pas jeter quelques litres de peinture ou d’huile usée directement dans les égouts en face de sa maison … J’espère que le gouvernement va prendre ses responsabilités et empêcher tout ça.

Peut-être que les scientifiques sont présentement ligotés dans un donjon par l’ignoble Harper.

Coderre est un scientifique…. des sciences po!

Euh…c’est parce que Harper questionne, lui également, ce déversement dans notre fleuve…

Coderre a échappé la balle.

Ça sert à rien les experts. La population et les politiciens savent tout ça et ont une opinion sur la question. Faites comme les conservateurs, coupez dans le gras et renvoyez-moi ça ces scientifiques inutiles.

Au temps de l’acceptabilité sociale, fondée sur l’opinion mélangée des victimes potentielles et des groupes de pression, la science, on n’en a rien à foutre. Il ne faudrait surtout pas procéder de manière rationnelle, en s’en tenant aux faits, c’est mauvais pour l’émotion et le confort moral.

Ça pense pouvoir contrôler la température qu’il fait dehors mais ça peine à gérer les eaux brunes