La danse du déconfinement

Chaque province entamera la valse à son propre rythme, quelques pas de base prudents d’abord, des figures plus risquées ensuite. Et la « normalité » viendra dans un long accelerando.

Photo : L'actualité

Lors d’un récent balado pour le New York Times, le journaliste scientifique Donald G. McNeil, un spécialiste des épidémies, a emprunté l’expression d’un confrère du site Medium et illustré ainsi la gestion des restrictions gouvernementales pour juguler la pandémie : « le coup de marteau et la danse » (The Hammer and the Dance).

D’abord, le coup de marteau : on ferme les écoles, les commerces, les lieux publics, on confine chez elle une fraction importante de la population. Ensuite, la danse : on reprend graduellement la valse, d’abord avec quelques pas prudents, puis on accélère avec délicatesse le rythme — tout en sachant que l’orchestre pourrait s’arrêter à tout moment si la situation devait dégénérer à nouveau.

Puis, on répète jusqu’à ce qu’un vaccin ou un traitement antiviral soit distribué. Le coup de marteau et la danse.

Bien qu’elle n’ait pas été sans heurt, l’étape du marteau fut la plus simple à gérer pour les divers paliers de gouvernement. En contraste, la danse sera immensément plus complexe à diriger et plus controversée. Tout au long du déconfinement, l’harmonie entre les diverses visions pourrait être quasi impossible à atteindre. Et au moindre faux pas, chaque camp pourrait déclarer « je vous l’avais dit ! »

Angus Reid a sondé les Canadiens la semaine dernière au sujet de la gestion de la crise par les gouvernements et du retour à la normale. Comme vous le verrez ci-dessous, les résultats indiquent un commencement de fracture à propos de l’échéancier du déconfinement.

À la question : « Est-il temps de lever les restrictions publiques imposées depuis le début de l’épidémie de COVID-19 ou est-ce trop tôt ? », une majorité de Canadiens (77 %) estime qu’il est encore trop tôt pour déconfiner la population, alors qu’environ un Canadien sur six (17 %) est plutôt d’avis qu’il est temps de lever les restrictions.

Lorsque nous séparons les résultats selon les régions du Canada, nous observons que le maintien du confinement est la voie privilégiée par la majorité partout. Toutefois, c’est au Québec que l’idée de maintenir les restrictions obtient le moins d’appui : 67 % des Québécois croient que les mesures doivent être maintenues. Et 24 % affirment qu’il est temps de les lever, un sommet au pays.
C’est dans les provinces de l’Atlantique (86 %) et en Ontario (84 %) que le maintien des restrictions obtient les résultats les plus élevés. Dans les Prairies, particulièrement en Alberta, ils sont assez semblables aux résultats du Québec.

Angus Reid a aussi divisé les résultats selon les lignes partisanes. Alors que le maintien du confinement obtient l’adhésion de 9 électeurs libéraux et néodémocrates sur 10, les électeurs conservateurs et bloquistes sont davantage divisés sur la question : 64 % des conservateurs et 61 % des bloquistes penchent pour le maintien des restrictions, mais 3 électeurs sur 10 de ces groupes croient qu’il est temps d’entreprendre le déconfinement.
S’il est trop tôt pour commencer le déconfinement dès maintenant, quand les gouvernements devront-ils s’y mettre ? Encore une fois, la population est hautement divisée. Le sondage d’Angus Reid montre que 15 % des Canadiens croient que les mesures devraient être levées d’ici la fin avril, alors que 46 % sont plutôt d’avis qu’il faudra attendre en mai ou en juin. D’autres sont plus pessimistes : 30 % estiment qu’il faudra attendre au moins jusqu’en juillet, alors que 7 % affirment que le confinement devra perdurer jusqu’à ce qu’un vaccin soit disponible.

Voici les résultats régionaux des réponses à cette question :
Vous pouvez le constater ci-dessus, il n’y a pas de consensus clair quant au moment propice au déconfinement, mais il semble incontestable qu’attendre l’arrivée d’un vaccin serait à la fois scientifiquement, politiquement et humainement impensable.

Évidemment, chaque province canadienne dispose d’outils politiques pour orchestrer le déconfinement selon le contexte local. Ainsi que l’a indiqué le premier ministre Legault lors de son point de presse de mercredi, il est fort probable que le déconfinement se déroule à des rythmes différents selon les régions. Montréal, Laval et la Montérégie pourraient reprendre un rythme « normal » des semaines, voire des mois après d’autres régions au Québec.

Chaque province entamera donc la valse à son propre rythme, quelques pas de base prudents d’abord, des figures plus risquées ensuite. La « normalité » viendra graduellement, dans un long accelerando.

Adagio, puis allegro.

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Parfois certains sondages posent plus de questions qu’ils n’apportent réellement de réponses. C’est le cas du sondage de l’Institut Angus Reid qui nous est ici dévoilé par Philippe J. Fournier. Quant à cette allégorie imagée du marteau et de la danse (sur une période minimale de 18 mois, soit dit en passant), elle ne nous dit que peu de choses sur ce qui réellement nous attend.

Ce qui ressort c’est que peu de Canadiennes et de Canadiens, d’où qu’ils soient et quelques soient leurs préférences politiques, n’ont réellement pris la pleine mesure de la situation. Nous naviguons à vue, portés par la pensée magique que « ça va bien aller ».

Pour rependre l’analogie avec la danse, il semblerait que personne ne sache vraiment sur quel pied danser. Pour avoir beaucoup dansé la valse dans ma prime jeunesse, je dirai qu’il faut non seulement apprendre le pas, se laisser porter par la musique et donc l’écouter, quand ce qui prime le plus, c’est de bien choisir sa partenaire. C’est la seule façon de s’élever vers les cieux.

Autrement, nous pourrions bien nous acheminer vers de terribles piétinements de pieds. Cela fera mal et cela pourrait engendrer des frustrations durables quelle que soit notre appartenance sur le territoire du Royaume peu importe nos préférences politiques.

Évidemment, le sondage Angus Reid n’apporte pas de réponses à ce genre de questions, dont l’une d’elle : Y-at-il encore un vrai chef d’orchestre sur ce paquebot ? J’aperçois dans le lointain quelques rares icebergs, vestiges d’une large banquise qui n’a pas encore complètement fondue. — Mais pour combien de temps encore ?