La démission de Petraeus, une mauvaise nouvelle pour la politique étrangère du président Obama

La démission surprise du directeur de la CIA, David Petraeus, vendredi dernier a tous les ingrédients d’une histoire croustillante. Elle met en scène les frasques extraconjugales d’une figure publique de premier plan, qui plus est au cœur de l’appareil américain de renseignement et de sécurité nationale, le tout dans un contexte d’après élection présidentielle et de début d’auditions au Congrès sur une affaire nébuleuse : l’assassinat de l’ambassadeur américain en Libye le 11 septembre dernier à Benghazi. Au-delà de l’affaire de mœurs, cette histoire pourrait être une bien mauvaise nouvelle pour l’élaboration et pour les ambitions de la politique étrangère du président Obama.

Une innocente incartade

Les Américains font preuve d’un moralisme pointilleux concernant les aventures extraconjugales de leurs figures publiques qui peut prêter à sourire ou susciter une incompréhension médusée à l’étranger. David Petraeus n’a cependant pas été obligé de quitter la CIA car il a trompé son épouse. Pensons simplement à Bill Clinton, dont la popularité manifeste lors de la campagne présidentielle qui vient de s’achever montre combien les Américains lui ont pardonné ses incartades. Le président Eisenhower avait par exemple également une maîtresse et un ancien directeur de la CIA, Allen Dulles, avait eu de multiples aventures extraconjugales.

De plus, la CIA tolère de tels aléas dans la vie privée, tant que l’agence est informée, que le ou la conjoint(e) lésé(e) est au courant, et qu’une tierce personne de nationalité étrangère n’est pas impliquée. L’institution militaire, à laquelle appartenait Petraeus jusqu’en juillet 2011, est quant à elle beaucoup plus sévère sur les questions d’infidélité de ses officiers. Elle peut infliger des peines allant du blâme à un an de prison en passant par la perte de solde et de pension. Il en va en effet de la crédibilité des officiers à mener leurs soldats au combat.

Il apparaît par ailleurs que le FBI a conclu au terme de son enquête que David Petraeus n’avait commis aucun méfait passible de poursuites et que la sécurité nationale des Etats-Unis n’avait pas été mise en danger. La perte du directeur de la CIA n’est donc pas le résultat de difficultés à demeurer fidèle après 38 ans de mariage. Elle semble plutôt liée à des propos tenus récemment en public par son ancienne maitresse (leur relation s’est en effet terminée au cours de l’été 2012) Paula Broadwell.

Une allocution explosive

Lors d’une allocution à l’université de Denver le 26 octobre, celle-ci affirma que le consulat américain de Benghazi avait été attaqué le 11 septembre 2012 car la CIA détenait, dans une annexe qu’elle utilisait, des miliciens libyens. Le directeur Petraeus était au courant mais ne pouvait pas s’exprimer publiquement sur le sujet ajouta-t-elle. Ce sont ces propos qui expliquent l’ampleur politique de l’affaire actuelle.

Depuis septembre, l’attaque contre les installations diplomatiques américaines en Libye dans laquelle périrent l’ambassadeur Stevens et trois autres Américains est un sujet délicat pour l’administration Obama. Si le président avait rapidement qualifié cette attaque d’opération terroriste, la représentante des Etats-Unis aux Nations-Unis, Susan Rice, avait soutenu qu’elle n’était qu’un dérapage à la suite d’une manifestation pacifique. Le candidat républicain à la Maison-Blanche, Mitt Romney, tenta d’exploiter cette cacophonie pour déstabiliser le président, sans succès cependant.

Or, si les propos de Mme Broadwell s’avèrent exacts, la tragédie de Benghazi ne serait pas simplement le fait d’une négligence des menaces par le département d’État comme cela apparaissait être le cas il y a encore quelques jours à peine. Alors que débutent ce 13 novembre des auditions au Congrès sur cette affaire, l’implication plus importante de la CIA en Libye devrait soulever de nombreuses questions. Appelé à témoigner devant la commission sur le renseignement du Sénat, David Petraeus aurait été dans une situation pour le moins délicate pour commenter les déclarations de Mme Broadwell. Il ne fait guère de doute que sa relation avec celle-ci aurait été évoquée, qu’il aurait été considéré comme la source ayant transmis une telle information classifiée, que sa compétence et son jugement auraient été sévèrement jugés, et que l’existence de prisons secrètes aurait suscité des critiques contre une administration Obama dont la première décision en janvier 2009 avait été d’annoncer la fermeture (toujours pas complétée) de la prison de Guantanamo.

Au-delà, cette affaire libyenne peut avoir des répercussions désastreuses pour l’image des Etats-Unis et pour la capacité de l’administration Obama à concrétiser ses objectifs au Moyen-Orient. Il ne faut pas oublier en effet que l’existence d’un réseau de prisons secrètes géré par la CIA, notamment dans des pays européens comme la Roumanie, avaient terni l’image des Etats-Unis dans le monde au lendemain du 11 septembre 2001. Alors que l’anti-américanisme demeure particulièrement vif au Moyen-Orient comme l’ont souligné les manifestations du début de l’automne suite à la diffusion sur YouTube d’un film caricaturant le Prophète, le président Obama risque de se retrouver dans une situation inconfortable. L’existence de prisons secrètes, ajoutée à l’opposition de son administration aux efforts palestiniens pour obtenir un statu d’État aux Nations-Unies, ne peuvent que nuire aux tentatives des États-Unis de redéfinir leurs relations avec les populations du Moyen-Orient dans le contexte de changements de régimes initiés par les Printemps arabes.

La recomposition de l’équipe de sécurité nationale

C’est dans un contexte délicat que le président Obama va devoir recomposer son équipe en charge de la sécurité nationale. Hillary Clinton a annoncé de longue date sa volonté de quitter son poste de secrétaire d’État. Leon Panetta, l’actuel secrétaire à la Défense, ne cache pas son souhait de quitter Washington pour retourner en Californie. Tom Donilon, le conseiller à la sécurité nationale, pourrait être prochainement amené à occuper d’autres fonctions, par exemple à la tête du département d’État si John Kerry, désireux de succéder à Hillary Clinton, se voyait placé à la tête du département d’État. Plus largement, ce sont les principaux postes au sein de l’organe névralgique de l’élaboration de la politique étrangère américaine, le Conseil de sécurité nationale, qui vont devoir être redistribués.

À ces changements nombreux, importants, mais prévus, s’ajoute maintenant la tâche de combler un autre poste majeur à la CIA où quatre de ses principaux responsables doivent maintenant être renouvelés au cours des prochaines semaines et des prochains mois : le directeur, le directeur-adjoint, le responsable des opérations clandestines, et le chef du contre-terrorisme.

David Petraeus, de part sa compétence et sa connaissance de dossiers sensibles à la veille du second mandat d’Obama (Iran, Syrie, Afghanistan, programme de drones…) aurait été un atout précieux pour le président dans cette phase de transition et de renouvellement de son équipe en charge de la politique étrangère. Son départ est donc une perte significative.

Julien Tourreille
Directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis

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Bon résumé mais je note tout de même une erreur importante: « Si le président avait rapidement qualifié cette attaque d’opération terroriste ». Non, le président n’a jamais qualifié **cette** attaque de terroriste. Il n’a jamais décrit l’affaire clairement. Cela a été démontré à de nombreuses reprises (la dernière en date étant la publication des rush d’une interview sur CBS).

Au lendemain de la mort des quatre américains, il a parlé de façon générique d’actes de terreur, ce qui est bien différent. Il a joué sur ses mots lors du débat télévisé avec Romney et a exploité l’objection très contestable de la journaliste Candy Crowley qui semble-t-il voulait passer à une autre question.

Il a en revanche à de nombreuses reprises citer la fameuse vidéo comme responsable d’une manifestation qui aurait dégénéré en meurtres…

Il faut revenir au discours de la convention démocrate et les différents « stump speech » prononcés pendant la campagne pour s’apercevoir qu’Obama voulait utiliser la mort de Ben Laden et celles d’autres terroristes pour présenter son bilan en politique étrangère sous un jour favorable. Légitime…
Mais les médias ayant prouvé que l’affaire Benghazi n’était pas issue d’une manifestation spontanée, le discours d’Obama avait perdu de sa force. Le stump speech a été révisé (je crois fin septembre): la phrase « Al Qaida is on the run » en a été retirée.

C’est là où les spéculations commencent: la communication d’Obama, Rice et Clinton sur l’affaire Benghazi a-t-elle été motivée par la campagne électorale? On peut penser que l’objectif était de tenir au moins jusqu’à l’élection, en expliquant qu’une enquête était en cours, qu’une vidéo semblait responsable de l’attaque, etc.
On sait que le mensonge est parfois pire que la faute, aux USA…

Quant à l’affaire Petraeus, il y a deux autres questions sans réponse pour l’instant: certains au sein de l’administration Obama ont-ils délibérément tenu secrète l’aventure extra-conjugale de Petraeus pour ne pas gêner le président en pleine campagne? On peut même aller plus loin dans les théories complotistes: l’info a-t-elle été tenue secrète pour faire pression sur Petraeus lors de son témoignage devant une commission parlementaire du Congrès sur l’affaire Benghazi?

Ou assiste-t-on depuis le 12 septembre (lendemain du 11) à une succession d’évènements « bénins » et sans liens réels? Dans ce cas, Obama n’aurait aucune responsabilité réelle, pas plus que son administration… (si ce n’est la faiblesse des mesures de sécurité à l’Ambassade de Benghazi). L’aventure extra-conjugale de Petraeus ne serait qu’une affaire privée, la communication après la tragédie de Benghazi une erreur d’appréciation des services de la CIA ou au pire du spin politique cynique, mais pas plus.
A ce stade, cette théorie est tout à fait possible…