La désinformation la plus efficace est aussi la plus facile à produire

À la suite du scandale provoqué par la publication de photos montrant Justin Trudeau le visage grimé en noir, deux photos ont refait surface sur les réseaux sociaux. Deux photos qui n’ont même pas nécessité la moindre retouche, nous explique Camille Lopez.

Pas besoin d’être un maître de Photoshop pour réussir à tromper les gens. Pour détourner une photo, il suffit de savoir à qui l’adresser… et de choisir le bon moment. C’est ainsi que le scandale des blackfaces de Justin Trudeau a contribué à la diffusion de deux fausses histoires, destinées à deux auditoires complètement différents.

Une photo s’attaque à Trudeau…

Une publication Facebook datant de 2018 a refait surface dans les derniers jours. Le message, partagé 3 300 fois, accuse le premier ministre d’avoir tourné en ridicule l’usage d’un fauteuil roulant. La photo qui accompagne le texte a été prise devant le Parlement et montre Justin Trudeau, tout sourire, assis dans un fauteuil roulant et tenant un ballon de volleyball.

Capture d’écran (Facebook) / L’actualité

« Rendre amusante une promenade en fauteuil roulant, une geste qui en dit long sur le sinistre de ce personnage . Pour démontrer à quel point il peut être complètement déconnecté de ce que peuvent vivre certains-es, citoyens-es de ce pays, il ne pouvait faire mieux », dénonce un internaute dans une publication publique.

Le message date de septembre 2018, mais est ressorti dans les derniers jours, un peu après que les photos du premier ministre en blackface eurent refait surface. Il a notamment recommencé à recevoir de l’attention quand un internaute l’a partagé sur la page Facebook Yellow Vests Canada, dont les membres sont catégoriquement anti libéraux.

Ce scénario est faux, mais la photo est authentique.

Le cliché a été saisi en mai 2010 par le photographe Steve Gerecke du Ottawa Citizen, à l’occasion du « Chair-Leader », une activité organisée par l’Association canadienne des paraplégiques. Ministres, députés et membres des médias étaient alors invités à passer la journée en chaise roulante pour « mieux comprendre les limitations de leurs usagers ». 

Voici une autre photo, prise la même journée :

Capture d’écran (Ottawa Citizen) / L’actualité

Les participants ont rencontré des athlètes et équipes sportives paraplégiques pour l’occasion, ce qui explique le ballon de volleyball que tient le premier ministre.

… et une autre à Harper

La pratique n’est pas exclusive aux partisans de la droite politique. Les opposants au Parti conservateur du Canada (PCC) se sont aussi servis du scandale pour dépoussiérer des archives.

Près de 6 000 personnes ont partagé cette photo de l’ancien premier ministre canadien Stephen Harper, publiée sur Facebook en plein scandale. La même image a aussi été publiée à quelques reprises sur Twitter, accusant l’ancien ministre conservateur de racisme ou d’avoir fait un yellowface.

Capture d’écran (Facebook) / L’actualité

« Le yellowface est-t-il différent du blackface ? » écrit une internaute sur Twitter.

« Pourquoi est-ce que personne ne dénonce Harper, tout souriant, dans sa coiffe autochtone et sa peinture de guerre ? », se plaint une autre.

Encore une fois, bien que la photo soit vraie, ce scénario est erroné.

Comme le note la journaliste Kaleigh Rogers de la CBC, Stephen Harper n’a pas porté un costume offensant : il prenait part à une cérémonie. En 2011, l’ancien chef d’État a été nommé chef honoraire par la Tribu des Blood de l’Alberta. Pendant la cérémonie, on lui a peint le visage et remis une coiffe de plumes d’aigles. 

Quelqu’un qui ne suivait pas la politique en 2011 (ou qui n’a pas une mémoire infaillible) pourrait facilement croire à la version avancée par ces publications.

Désinformation facile et dangereuse

Les deux images, et les faux scénarios qui les accompagnent, sont encore abondamment partagées sur les réseaux sociaux et devraient continuer à circuler jusqu’au scrutin. On devrait les voir réapparaître au moment opportun, peut-être lors de la prochaine bourde de Justin Trudeau. Ou peut-être lorsqu’un autre scandale d’appropriation culturelle fera les manchettes.

Ce type de désinformation est plutôt difficile à détecter, puisqu’au premier coup d’oeil, rien ne cloche. Il est aussi extrêmement facile et rapide à produire. Pas besoin de logiciel pour sortir une image de son contexte.

Les images détournées fonctionnent particulièrement bien en temps de scandale, de crise ou de conflit. Des périodes lors desquelles les gens ont tendance à se diviser en deux camps : les pour et les contre. Ces deux camps, très polarisés, sont beaucoup plus susceptibles de partager une fausse information qui fait leur affaire.

Alors quand un scandale d’envergure internationale touche l’homme politique le plus haut placé au Canada, la désinformation coule à flots.

Les personnes qui se donneront la peine de chercher l’origine des images détournées ne font de toute manière pas partie de l’auditoire visé par ces publications.

On chercher à creuser dans les marges, à polariser davantage ceux qui le sont déjà, à discréditer sans trop d’efforts une personnalité publique, à influencer les discussions. À semer le doute.

Et disons qu’en pleine campagne électorale, le terreau est particulièrement fertile.

Des nouvelles louches, des infos à démentir, des fausses nouvelles à vérifier ? N’hésitez pas à m’écrire à [email protected]

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2 commentaires
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Les scandalisé(e)s permanents sont hélas excessivement très nombreux. Qu’ils soient anti-appropriation culturelle, anti black-green-yellow-brown- rainbow -faces, anti suprémacistes hétéros blancs de 50 ans+, anti-antis avortement ou pro-vie. C’est rendu que parler contre eux (elles aussi) c’est devenu un crime passible de la prison à vie. Et plus souvent qu’autrement, ils sont valorisés et encouragés par nos élites radio et télévisuelles, et je ne dirai pas de quelle société radio-télé canadienne il s’agit. Devinez.

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Pourquoi le désintérêt de la politique?
Nous n’avons qu’ à regarder les partisans des politiciens,qui essaient de descendre l’adversaire par divesves images sorties du contexte. Ayons un meilleur programme, des visions d’avenir, des idées nouvelles et ainsi, les partisantks seront heureux de soutenir un chef et les jeunes iront voter.

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