La fin de l’embellie pour « Doug Ford 2.0 » ?

Les Ontariens ont laissé une chance à leur premier ministre, qui s’est refait une image au début de la pandémie. Mais une série de bourdes et de mauvaises décisions ont eu raison de leur patience. 

Steve Russell / Getty Images

Que se passe-t-il avec la popularité de Doug Ford ? Depuis la mi-novembre, la chute du premier ministre de l’Ontario semble sans fin. Alors qu’il était l’un des dirigeants les plus appréciés au pays au cours de la première vague de la pandémie, le printemps dernier — il surpassait même François Legault à certains moments —, il vivote maintenant au milieu du peloton des premiers ministres.

Ce n’est pas une seule grande gaffe, mais une série de mauvais calculs de la part de Doug Ford et de son équipe, le tout ponctué de décisions douteuses et d’une continuelle hésitation à investir dans les secteurs névralgiques pour combattre le coronavirus, qui ont eu raison de cette idylle des Ontariens avec leur premier ministre.

Le mandat de Doug Ford en Ontario a des allures de montagnes russes jusqu’à maintenant. Catapulté au pouvoir en juin 2018 à la tête d’un gouvernement jouissant d’une majorité confortable à Queen’s Park, il occupait, un an et demi plus tard, la position de cancre parmi les premiers ministres provinciaux en fait de popularité auprès de son électorat. Au terme de nombreux scandales et décisions controversées, Ford avait tenté de faire peau neuve, changeant d’équipe et de rhétorique. L’éjection de son sulfureux chef de cabinet, Dean French, son propre ton plus modéré — notamment envers l’opposition, le gouvernement Trudeau et les médias — ainsi que ses politiques moins tranchantes, voire ses marches arrière dans certains dossiers épineux, lui avaient alors valu le sobriquet de « Doug Ford 2.0 ». Mais des doutes subsistaient quant à l’authenticité de cette nouvelle image.

Ce n’est réellement qu’à partir de l’éclosion de la COVID-19 au pays que Doug Ford a été pris au sérieux par les Ontariens, soudain prêts à lui donner une deuxième chance. Sa popularité a connu, pendant la première moitié de la pandémie, une remontée spectaculaire — à tel point qu’en septembre dernier, il se trouvait parmi les premiers ministres les plus appréciés, se rangeant tout juste derrière François Legault (à 77 % et 79 % d’électeurs satisfaits, respectivement). Le nouveau ton empathique du dirigeant ontarien, se voulant tantôt rassurant, tantôt ferme, le tout saupoudré d’expressions colorées durant ses points de presse quotidiens, a de toute évidence plu à une population inquiète, en quête de réconfort et de leadership.


Or, le plus récent coup de sonde de la firme Léger démontre que, contrairement à François Legault, dont la popularité semble toujours solide comme le roc à 80 %, celle de Doug Ford dégringole. Seuls 53 % des Ontariens se disent maintenant satisfaits de sa performance. (Il peut tout de même se consoler en se comparant à son homologue albertain Jason Kenney, le moins apprécié des premiers ministres, qui suscite à peine 26 % de taux de satisfaction.)

Comment expliquer ce changement d’attitude singulier chez les Ontariens ?

D’une part, la population ontarienne — comme la majorité des Canadiens — a fait preuve d’une grande patience envers ses dirigeants politiques durant la première vague de la pandémie, alors que nous en apprenions  tous les jours sur le virus et son comportement. Les cafouillages, notamment au sujet de l’utilité du port du masque, ont été rapidement pardonnés. Or, on constate que la patience est de moins en moins au rendez-vous pendant la deuxième vague, en particulier dans des secteurs qui se sont révélés névralgiques le printemps dernier, comme les centres de soins de longue durée.

On se rappellera qu’au plus fort de la première vague, on avait requis l’intervention des Forces armées canadiennes dans les établissements de soins de longue durée en Ontario et au Québec afin de répondre à la négligence extrême dont on avait fait preuve envers les patients. Bien que Doug Ford ait annoncé des investissements supplémentaires dans les soins de longue durée en décembre dernier, pour une majorité de la population, c’était trop peu, trop tard. L’adoption, au même moment, d’un projet de loi protégeant les propriétaires d’entreprises (comme les propriétaires de résidences pour personnes âgées à but lucratif, où les éclosions ont été de loin les plus virulentes) contre d’éventuelles poursuites liées à l’exposition au coronavirus fut une insulte de trop pour les familles dont des proches étaient décédés dans ces habitations et qui se voyaient désormais dépourvues de recours juridiques. L’indignation du public n’ayant pas été aussi forte durant la seconde vague, on oublie que celle-ci a été presque aussi mortelle que la première dans ces résidences en Ontario.

La gestion du temps des Fêtes n’a pas non plus été glorieuse pour Doug Ford et son équipe. Deux décisions en particulier ont été considérées comme des erreurs importantes. La première fut de fixer au 26 décembre la date du début du confinement provincial et d’ainsi laisser aux gens le loisir de se rassembler pour célébrer Noël — ce qui a mené à des éclosions monstres dans les semaines qui ont suivi et à un cap de presque 3 500 nouveaux cas quotidiens à la mi-janvier. La seconde fut d’interrompre la campagne de vaccination durant plusieurs jours au cours de la période des Fêtes, ce qui a suscité immédiatement l’ire de la population. Le chef de l’équipe chargée du plan de vaccination de la province, le général à la retraite Rick Hillier, a assumé publiquement cette décision, mais c’est ultimement Doug Ford qui fut tenu responsable de cette erreur.

Enfin, l’immobilisme de Doug Ford devant les demandes répétées de création d’un programme de congés payés afin de permettre aux travailleurs craignant d’avoir contracté la COVID de s’isoler pendant deux semaines lui a valu les critiques acerbes tant de l’opposition à Queen’s Park que des municipalités et d’organismes de la société civile. Que le premier ministre reste campé sur ses positions alors que seulement 10 % des travailleurs de première ligne et à faible revenu ont accès à des congés de maladie payés, et compte tenu des 12 milliards de dollars en fonds de prévoyance accumulés par la province durant la pandémie, semble une attitude particulièrement hypocrite, voire cruelle.

Cet entêtement contribue à l’effritement de l’image de « Doug Ford 2.0 » et démontre que la version 1.0 du premier ministre, celle-là même qui avait promptement annulé, lors de son arrivée au pouvoir, un programme de congés payés mis en œuvre par le gouvernement précédent, ne se cache pas très loin.

Doug Ford sera-t-il en mesure de remonter la pente ? La vaccination à grande échelle de la population sera pour lui le prochain test critique, mais à ce sujet, la satisfaction des Ontariens dépend autant de sa propre performance que de celle d’Ottawa. Or, les derniers ratés du fédéral dans l’approvisionnement en vaccins sont une source d’irritation pour les provinces. Dans ce contexte, il n’est pas impensable de voir poindre à l’horizon, dans les semaines à venir, une nouvelle guerre de mots entre Doug Ford et Justin Trudeau.


Stéphanie Chouinard est professeure de science politique au Collège militaire royal et à l’Université Queen’s, à Kingston en Ontario. Spécialiste de politique canadienne, ses recherches portent sur les langues officielles, le fédéralisme, et la politique judiciaire.