La fin des grands électeurs?

Donald Trump a perdu le vote populaire, mais a remporté l’élection. Les électeurs acceptent-ils vraiment ce système électoral?

(Photo : Keith Lane)
(Photo: Keith Lane)

Hillary Clinton a recueilli près d’un million de votes de plus que Donald Trump, ce qui en fait la cinquième personne dans l’histoire électorale américaine à remporter le vote populaire, mais à n’être pas président désigné. La dernière fois, c’était en 2000, quand George W. Bush a ravi le titre à Al Gore (les autres étaient bien avant, en 1824, 1876 et 1888). Donald Trump, comme George W. Bush, ne peut prétendre que le peuple a parlé — quoique sait-on jamais.

Donald Trump lui-même, le lendemain de la victoire de Barack Obama en 2012, a écrit sur Twitter que le système des grands électeurs était désastreux pour la démocratie.

Avec ce système, 538 grands électeurs répartis dans les États (en fonction du nombre d’habitants) élisent le président, en décembre, au nom de l’État entier, sur la base des résultats du scrutin de novembre — selon le principe du «vainqueur remporte tout». L’existence du collège électoral est enchâssée dans la Constitution des États-Unis. Une révision serait toujours possible, mais le moindre changement à la Constitution est toute une entreprise dans ce pays! La dernière tentative pour modifier le système électoral, en 2009, a fait chou blanc et est passée à la trappe en raison de l’obstruction systématique.

Dix États et le District de Columbia ont toutefois opté pour une solution de rechange: les grands électeurs se rangent derrière le candidat qui obtient le plus de votes à l’échelle nationale. Parmi eux, on trouve la Californie, qui compte le plus de grands électeurs, New York, au troisième rang, le minuscule Rhode Island. Ensemble, les 10 États et le District totalisent 165 grands électeurs. Si suffisamment d’États se joignent à la coalition du vote populaire national (National Popular Vote Interstate Compact) pour rassembler 270 grands électeurs, les membres sont d’accord pour passer à un système de vote uninominal, ce qui du coup donnerait à celui-ci force de loi. Le président serait obligé d’obtenir le plus de votes à l’échelle nationale pour être élu.


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Le mouvement réformiste s’active depuis des décennies, mais il a pris de l’ampleur à la suite de l’affrontement Bush-Gore. En plus de faire en sorte que «chaque vote compte», le concept rebrasserait la carte électorale, ce qui réduirait le poids de quelques États pivots (les swing states) et augmenterait l’influence de grands centres populeux tels que New York, Los Angeles et Houston, où les candidats présidentiels se rendent à peu près seulement pour rencontrer leurs donateurs.

Au moment de réaffirmer l’engagement de son État dans la coalition, la veille de l’élection du 8 novembre, le gouverneur de New York, Andrew Cuomo, a affirmé: «Cette action contribuera à assurer que chaque vote est traité équitablement, et place New York à l’avant-plan de la lutte pour des élections plus justes, en plus de renforcer notre démocratie.»

Le problème: les États membres de la coalition sont tous démocrates, le parti qui a été défavorisé par le mode de scrutin en 2000 et 2016 (l’Arizona a certes déposé un projet de loi en février, disposant d’un soutien bipartisan au Sénat républicain de l’État, mais il risque de mourir au Feuilleton). Il ne faut pas s’attendre à ce que les États républicains accueillent chaudement cette réforme, surtout après la victoire de Donald Trump, dit Gary Gregg, politologue à l’Université de Louisville, au Kentucky. Il soutient que les militants pour le scrutin majoritaire le sont parce que celui-ci sert leurs intérêts: le système «un électeur, un vote» leur permettrait de se concentrer sur les grands centres urbains et de délaisser les petites villes et les préoccupations de leurs habitants — alors qu’ils doivent en tenir compte lorsque des États tels que l’Iowa, le New Hampshire et le Wisconsin sont considérés comme des champs de bataille. «S’ils n’avaient pas à solliciter les électeurs ruraux, ils pourraient être plus à gauche idéologiquement», dit Gary Gregg, auteur de Securing Democracy: Why We Have an Electoral College.

La logique actuelle, avec des scrutins menés à l’échelle régionale dans de vastes États comme le Texas ou la Californie, perd de sa pertinence à l’ère numérique, époque où les électeurs peuvent être ciblés directement sur leur cellulaire lors de rassemblements politiques. Selon le blogueur Andrew Prokop, du site de nouvelles Vox, le système actuel accorde un poids démesuré aux électeurs ruraux. Les résultats de l’élection 2016 démontrent déjà un énorme fossé entre partisans ruraux et urbains.

Gary Gregg souligne un autre problème du scrutin uninominal: qu’arrive-t-il lors d’une course extrêmement serrée? Les avocats des partis parcourent le pays pour tenter de disqualifier une poignée de votes postaux? On compte les bulletins de vote douteux qui n’ont pas été pris en compte? Au moins, dit-il, le désordre de l’élection de 2000 s’est limité à un seul coin du pays, la Floride. «Ça nous a épargné un cauchemar, dit Gary Gregg. Imaginez le gâchis si la chose était arrivée en 2016, avec Trump se plaignant, sans preuve, de fraudes et de trucages électoraux.»

Autrement dit, il semble que l’Amérique soit prise avec le système électoral actuel, à moins, peut-être, que les républicains ne se heurtent aux mêmes écarts entre le vote populaire et celui des grands électeurs en 2020 ou en 2024.

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15 commentaires
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Trudeau (comme n’importe quel PM au Canada) a beaucoup plus de pouvoir que Trump avec 39% des voix. Chrétien a été majoritaire avec bien moins que ça!

Dans une fédération il faut un système pour équilibrer par région, sinon rien empêche une ou deux régions qui penchent très fort d’un côté de dicter de façon permanente leur volonté à tout le pays. Les conflits et problèmes générés alors seraient bien pires que la petite frustration que vous mentionnez.

Par ailleurs le 3% de votes libertariens serait sans doute allé du côté républicain dans un deuxième tour…

Exact et c’est sans compter sur les élections de mi-mandat, la chambre des représentants et le sénat qui, eux également, veulent se faire élire fans leurs propres circonscriptions.

Il convient toujours d’analyser les chiffres avec précaution.

Suivant les résultats préliminaires madame Clinton a obtenu 47,9% du suffrage populaire contre 47,1% pour monsieur Trump. Même si en nombre de voix cela représente toute de même pratiquement un million de votants. La différence qui existe entre les deux est de 0,8% ; c’est moins que la marge d’erreur.

Lorsqu’on observe les choses un peu plus dans le détail, ce différentiel en nombre de voix est attribuable essentiellement à un seul État. En l’occurrence : la Californie. Qui avec ses 55 millions d’habitants est le plus peuplé des États-Unis. À lui seul, il forme pratiquement la 6ième économie mondiale.

Les chiffres dans ce cas sont particulièrement éloquents puisque madame Clinton avec 61,5% des voix contre 33,0% obtient près de 3 millions 200 0000 voix de plus que son adversaire. À noter que cette année le taux de participation était en chute libre avec seulement 43,5% ; soit le plus bas taux de tous les États-Unis.

Donc en moyenne dans 49 États sur 50, monsieur Trump obtient plus de voix que son adversaire. Ainsi dans un système électoral fondé sur la base du suffrage universel, il y aurait une forte pondération en faveur des États les plus peuplés qui sont aussi les plus urbanisés.

Un seul État pourrait techniquement imposer à lui seul le choix du président.

Lorsqu’on regarde les choses encore dans le détail. À l’intérieur de nombre d’États, c’est particulièrement vrai en Californie. Les comtés les plus riches et les plus peuplés de la façade du Pacifique ont parmi les votants accordés un soutien massif à madame Clinton, lorsque les comtés ruraux, plus pauvres et peu peuplés choisissaient majoritairement Donald Trump.

Cette réalité locale qui se vérifie dans ce cas à l’échelle du pays démontre que les campagnes sont sous représentées dans le système électoral actuel. Que pour une rare fois elles ont fait la différence dans plusieurs États. Que cette différence à l’avantage de Trump est directement attribuable à la personnalité de la candidate démocrate elle-même, considérée comme la candidate de Wall Street et de l’establishment. On ne peut donc pas selon moi blâmer le candidat républicain d’avoir stratégiquement choisi cette fois-ci de cibler et d’être la voix des populations rurales.

Avec un autre candidat démocrate comme Bernie Sanders notamment, on peut considérer que les choses auraient été toutes autrement. Il ne faut probablement pas critiquer le système électoral dans ce cas, mais plutôt l’obstination du Parti Démocrate à imposer la candidate de leur choix à la population. Ce qui dans ce cas va à l’encontre de la démocratie.

Une chose encore à propos du taux de participation. Si l’élection de Bill Clinton en 1996 est historiquement le plus bas taux enregistré avec seulement 49% de votants. Cette année suivant les résultats préliminaires le taux tourne aux alentours de 53%. Cela signifie que presque un électeur sur 2 ne se prévaut pas de son droit de vote.

En 2008. Les électeurs se sont déplacés à plus de 58% pour élire Barack Obama, ce qui soit dit en passant représentait alors à l’échelle nationale plus de 13 millions d’électeurs de plus qui se prévalaient de leur droit vote.

En ce sens et pour conclure, on peut estimer que l’intérêt des électeurs pour l’un ou l’autre des candidats et un facteur plus mobilisant et plus déterminant dans le choix final du président que le type de suffrage utilisé quel qu’il soit.

Petite rectification: une élection est l’équivalent d’un recensement et non d’un sondage. Il n’y a pa de marge d’erreur dans une élection. La marge d’erreur existe seulement quand on sonde une partie de la population et qu’on veut connaître ce que la population pense.

Ici, c’est 45% abstention, 26,9% Clinton, 25,9% Trump, 3,2% les autres. Le vote populaire à été gagné par la chaise.

@ Philippe Valois,

Les chiffres que j’ai transmis sont ceux de CNN et du journal Le Monde. Ces pourcentages prenaient en compte les suffrages exprimés. D’où les importantes distorsions entre vos chiffres qui sont pondérés en fonction du collège électoral et les miens. Ces données ne viennent pas rectifier celles que j’ai présentées, elles viennent plutôt les compléter.

Merci donc pour ce complément.

Vous avez raison quant à fait qu’une élection n’est pas un sondage. Toutefois, la publication des résultats repose quant-à-elle sur un sondage, puisqu’on n’attend que dans de très rares cas (scrutins très serrés) que 100% des résultats soient décomptés avant de déclarer le gagnant.

C’est en ce sens qu’un différentiel de 0,8% au niveau des suffrages exprimés sur une échelle nationale, s’inscrivait dans « la marge d’erreur » selon moi ; c’est sans compter encore les bulletins qui pour une raison ou pour une autre sont rejetés. Aussi d’un point de vue purement statistique, un million de votants en plus ou en moins sur un collège électoral de 220 millions n’était pas pour moi un argument déterminant au niveau du thème de la discussion.

Je comprends toutefois que ma formulation pouvait être interprétée autrement.

Cependant dans un recensement, toutes les réponses sont comptabilisées peu importe que les répondants transmettent des données qui soient erronées ou bien alors pas.

Ainsi une élection n’est ni un sondage, ni un recensement ; c’est une procédure tout bonnement, comme dans toutes procédures, il y a des règles qui permettent de comptabiliser des suffrages dont la fin est d’établir un gagnant. — Ne faudrait-il pas mieux plutôt dans ce cas de parler d’une « joute populaire » ?

Les républicains avaient beaucoup de munitions contre Bernie Sanders (il n’a pas un passé irréprochable) et il est très douteux que cela aurait changé quelque chose s’il avait obtenu la nomination démocrate. Mais vous avez raison, les villes feraient pencher la balance au détriment des régions rurales et c’est ce que les auteurs du système ont voulu éviter. Comme ici, le parti au pouvoir perd l’intérêt de faire des changements à un système électoral qui le favorise…

@ Pierre,

Je ne suis pas sûr que Donald Trump soit irréprochable non plus…. Cela ne l’a pas empêché de gagner l’élection.

Qu’est-ce que vous reprochez à Bernie Sanders ? — D’avoir dans sa jeunesse critiqué vertement la CIA ? Ou encore d’avoir été proche des trotskystes ? Autant que je sache, il ne s’est jamais caché de ses positions. Dans plusieurs pays du monde, notamment en France, beaucoup d’anciens trotskystes sont devenus ministres (et même Premier ministre) ou sont devenus PDG de compagnies multinationales.

Les trotskystes ont usuellement des idées bien structurées et une connaissance développée des diverses structures organisationnelles, cela fait partie de leur formation 🙂

Oui, il convient d’analyser les chiffres avec précaution, y compris ceux que vous citez.

@ Sisyphe (Micheline Carrier),

Dans ma réponse apportée à Philippe Valois en date du 19 novembre, j’ai donné référence de mes sources.

En principe, les données de CNN et du journal Le Monde devraient être correctes. Cela dit, comme le dépouillement définitif des élections américaines n’est pas encore complété à 100% dans plusieurs États, l’élection dans le Michigan notamment pose certains problèmes ; les chiffres du 17 novembre ont certainement légèrement bougés par rapport aux résultats encore partiels en date du jours.

Sans doute pas de quoi inverser les résultats de la présidentielle. Aussi ce ne sont pas les chiffres que vous devriez contester. C’est plutôt mon analyse qui ne vous satisfait pas. La beauté de la chose pourtant est que vous pouvez toujours nous offrir votre propre analyse. J’aime beaucoup lire ce que les autres ont à dire sur un même sujet.

Quelle est votre analyse de l’événement Micheline Carrier ?

Vive Trump et je souhaite la même chose au Canada. Cessez de nous faire pleurer. C’est une excellente nouvelle que l’élection de Trump. La propagande des médias n’a pas réussi. Preuve que les gens encore une cervelle.

Bla bla bla, c’est toujour l’argent qui parle mais les idiots qui disent ce que les gens veulent entendre s’édifient une trappe à rat qui les rattrappera en cours de mandat, le meilleur exemple depuis la deuxième guerre mondiale fut Nixon qui était corrompu jusqu’à l’os.

Les démocrates peuvent blâmer le système des grands électeurs tant qu’ils le veulent, mais ce système (qui fonctionne par ailleurs très bien) ne changera pas et surtout leurs problèmes sont bien plus sérieux que ça.

Les démocrates ont perdu 1000 sièges aux USA depuis qu’Obama a pris le pouvoir, il sont minoritaires dans toutes les branches de l’état fédéral ainsi que chez les gouverneurs et dans les chambres des états. Ce parti (qu’on disait parti pour la gloire à l’élection d’Obama) est sérieusement en déclin. La raison semble être tout simplement que les démocrates se sont trop éloignés des valeurs fondamentales des américains, en tout cas ceux qui ne vivent pas à NY ou en Californie.

À mon avis un virage à gauche à la Sander n’est pas la solution, le rejet serait total dans une majorité d’états américains. Pour redevenir dominant ce parti doit se rapprocher du centre et faire le ménage dans ses rangs et dans son establishment en luttant contre le favoritisme et la corruption. Ça ne sera pas facile car les idéologues de gauche et l’establishment qui contrôlent ce parti ne lâcheront pas prise facilement. Un virage vers le centre est en outre la seule solution pour obtenir du financement fiable et transparent.

Une leçon importante pour les démocraties occidentales . La droite fait front uni contre les forces progressistes qui sont divisées. Le Front National en France, Balayage républicain au Congrès Victoire de Trump le maintien du Pouvoir des Libéraux au Québec, montée des groupes d’extrême-droite partout en Europe.. Il faut que les gens qui croit en des valeurs de partage de la richesses et en la solidarité internationale se réveillent

Et il faut aussi que la droite s’unisse pour lutter contre trop nombreux urluberlus qui croient qu’on peut créer une économie prospère en forçant ceux qui travaillent fort à partager le fruit de leur travail!

Sur 57 élections aux États-Unis, depuis 1789, sur plus de 200 ans d’histoire, 5 candidats ont été élus par un suffrage inférieur à leur principal adversaire: en 1824, en 1876, en 1888, en 2000 et 2016. Ce ne fut le cas d’aucun au 20e siècle. C’est quand même une moyenne largement respectable…