La fin du modèle saoudien?

L’arrivée de nouvelles sources de pétrole dans le monde et l’accord de Paris sur le climat ont fait comprendre à l’Arabie saoudite qu’elle doit se diversifier si elle veut survivre, dit le grand spécialiste du Moyen-Orient, Thomas Lippman. 

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      L’État islamique frappe aujourd’hui l’Arabie saoudite. Peut-il la renverser ?

      Je ne le pense pas. En 2003, une insurrection a déjà été menée par al-Qaïda dans la péninsule Arabique et a échoué en raison de l’efficacité des forces de sécurité saoudiennes, mais aussi parce que la population ne la soutenait pas. La même chose vaut aujourd’hui pour l’État islamique (EI). Si la majorité des Saoudiens est sensible à l’idéologie salafiste [NDLR : islam rigoriste], cela ne signifie nullement qu’ils sont favorables à la violence. Or, l’EI ne représente que la destruction et l’oppression.

      Comment expliquez-vous que l’Arabie saoudite privilégie la lutte contre l’Iran plutôt que celle contre Daech ?

      Pour l’Arabie saoudite, la menace principale n’est pas al-Qaïda ou l’État islamique, mais l’Iran et ses affidés. Les Saoudiens sont véritablement obsédés par la République islamique, ce qui les a conduits à prendre de mauvaises décisions, notamment en intervenant au Yémen. Mais cette paranoïa envers l’Iran est largement partagée par la société saoudienne, car les Iraniens sont chiites et la population a appris à les haïr à l’école, dès le plus jeune âge. N’oubliez pas que les chiites sont considérés par les oulémas saoudiens comme des hérétiques et des apostats.

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      Thomas Lippman (Photo: Elizabeth Lippman)

      Pourquoi cette guerre millénaire entre sunnites et chiites a-t-elle été brutalement ravivée ces dernières années ?

      Nous assistons à une guerre par procuration entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Vu de la perspective saoudienne, l’Iran se trouve partout autour du royaume. Au Liban à travers le Hezbollah, en Irak via l’influence iranienne sur le gouvernement chiite de Bagdad, à Bahreïn par le biais de la population chiite qui se révolte contre le monarque sunnite, au Yémen avec les rebelles houthis zaydites [NDLR : branche du chiisme], en Syrie à travers le soutien iranien à Bachar al-Assad. Les Saoudiens pensent que les Iraniens menacent leurs intérêts. Or, non, les Iraniens ne vont pas envahir militairement l’Arabie saoudite. Pour Riyad, c’est tout d’abord une question d’influence dans la région. Cette guerre est politique, pas confessionnelle.

      Les craintes saoudiennes ne sont-elles pas dues au désengagement américain de la région ?

      Il n’y a pas de désengagement américain au Moyen-Orient ! Il y a toujours des milliers de troupes américaines postées tout autour du Golfe. Washington vient d’augmenter son budget pour étendre la cinquième flotte à Bahreïn. Les Américains sont toujours impliqués en Irak, bombardent l’EI en Syrie et fournissent aux Saoudiens un soutien aérien et en renseignement au Yémen.

      Mais Obama n’a-t-il pas trahi son allié saoudien en signant un accord avec l’Iran sur le nucléaire ?

      Peut-être les Saoudiens n’apprécient-ils pas l’idée d’une entente entre Washington et Téhéran, mais la réalité est qu’un accord sur le nucléaire iranien est bien meilleur pour la sécurité de l’Arabie saoudite que le contraire, c’est-à-dire la bombe iranienne. D’ailleurs, les deux princes héri­tiers, Mohammed ben Nayef et Mohammed ben Sal­mane, ont publiquement soutenu l’accord en mai 2015 à Camp David. Et savez-vous ce que les Saoudiens ont compris lors de ce sommet ? Que Barack Obama était déterminé à signer cet accord. Et qu’ils n’ont aucun levier de pression sur les Américains.

      La mosquée Masjid al-Nabawi (mosquée du Prophète), à Médine, deuxième lieu saint de l'Islam après La Mecque. (Photo: Mawardi Bahar/Alamy)
      La mosquée Masjid al-Nabawi (mosquée du Prophète), à Médine, deuxième lieu saint de l’Islam après La Mecque. (Photo: Mawardi Bahar/Alamy)

      L’Arabie saoudite soutient-elle des mouvements djihadistes contre l’Iran et ses alliés ?

      Sachez que l’Arabie saoudite a été parrainée par les États-Unis pour intégrer l’Egmont Group, un réseau intergouvernemental informel de lutte contre le blanchiment d’argent et le terrorisme. Pensez-vous vraiment que Washington aurait accepté Riyad dans ce groupe si elle continuait à financer le terrorisme ? Le fait est que l’Arabie saoudite, en tant que gouvernement, ne finance et n’arme pas l’EI ou toute autre organisation djihadiste de ce type. Mais cela ne signifie pas que des individus saoudiens ne le font pas.

      Le gouvernement saoudien ferme-t-il les yeux sur ces financements ?

      C’est ce que pensait Hillary Clinton du temps où elle était secrétaire d’État. Mais je crois que cela appartient au passé. Les Saoudiens ont finalement compris le message. Maintenant, même si les Saoudiens ont pris des mesures pour bloquer les transferts bancaires, il est très difficile de mettre fin à tous les trafics. D’autant qu’ils ne s’effectuent pas depuis l’Arabie saoudite, mais à Zurich, Singapour ou dans les îles Caïmans, et que l’argent voyage via des valises de cash en avion.

      Les Saoudiens n’ont-ils pas contribué à la radicalisation du monde musulman en exportant le salafisme, version ultrarigoriste de l’islam ?

      Leur religion a été concurrencée en 1979 par la révolution chiite iranienne, mais surtout lors de la prise d’otages de La Mecque par des djihadistes qui dénonçaient l’ouverture sociale du royaume. Effrayés par cet épisode, et souhaitant montrer au monde entier qu’ils se trouvaient à l’avant-garde du vrai islam, les Saoudiens ont surenchéri dans le rigorisme et ont commencé à utiliser leur argent pour répandre leur vision de la religion à l’étranger. L’Arabie saoudite porte donc une grande responsabilité en ayant envoyé dans le monde des imams qui ont répandu une vision xénophobe de l’islam. Une idéologie qui est enseignée aux enfants à l’école. Ainsi, beaucoup de Saoudiens sont favorables à l’idée selon laquelle l’État saoudien devrait être dirigé selon les idéaux salafistes.

      Mais le salafisme n’est-il pas différent du djihadisme ?

      Il s’agit du même message, sans la violence. Pour moi, un djihadiste est un salafiste avec une arme.

      Pourquoi Riyad a-t-elle décidé de provoquer la chute des prix du pétrole ?

      Pendant des années, l’Arabie saoudite a laissé le marché lui dicter les prix du baril. Résultat, les pétroles américain, canadien et brésilien sont arrivés et ont concurrencé l’or noir saoudien. En maintenant un niveau de production élevé, Riyad a certes provoqué une chute du prix du baril, mais, d’ici à la fin de l’année 2016, beaucoup de pétrole en provenance des États-Unis, du Brésil et du Canada devrait quitter le marché en raison de la non-rentabilité d’un baril à 40 dollars.

      La chute des prix du pétrole menace-t-elle l’avenir du royaume ?

      Cette baisse a impacté la balance budgétaire saoudienne en 2015 et il en sera probablement de même cette année. Toutefois, la situation économique de l’Arabie saoudite n’est pas désastreuse, car le pays n’a pas de dette extérieure. Maintenant, la chute vertigineuse des prix du pétrole semble avoir donné au vice-prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) l’occasion d’entreprendre des réformes qui étaient nécessaires depuis des années, mais que personne n’avait accomplies : réduire les dépenses publiques, diminuer le montant des subventions sur l’électricité, le pétrole, l’agriculture, mais aussi privatiser plusieurs grandes entreprises publiques, afin de lever des fonds. Le 1er janvier, le gouvernement a doublé le prix de l’essence et la population l’a accepté. Le modèle suivi par l’Arabie saoudite depuis 60 ans n’est plus tenable. L’arrivée de nouvelles sources de pétrole dans le monde couplée à l’accord de Paris sur le climat a fait clairement comprendre aux Saoudiens qu’ils devaient accélérer sur la voie de la diversification, car ils ne peuvent continuer à vivre sur une économie de rente basée sur le carbone.

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      Photos de gauche à droite: Secrétariat américain de la Défense/Flickr; Département d’État/Wikimédia; Mazen/Aldarrab – Otrs, cc By-Sa 3.0, Wikimédia; Mustafa Yalcin/Anadolu Agency/Getty Images

      La baisse du chômage, endémique chez les jeunes (30 %), est une des missions principales de MBS. Comment expliquer ce chiffre ?

      La population saoudienne n’est pas éduquée de façon à alimenter utilement le marché du travail. Il y a en effet trop d’étudiants qui suivent des cours d’histoire islamique à l’université et pas assez qui étudient la chimie ou l’ingénierie. En outre, la culture saoudienne méprisant les travaux manuels, il est indispensable de créer davantage de postes en bureau, et moins dans le secteur de la construction. Un autre problème réside dans la concurrence des travailleurs étrangers. Si vous êtes à la tête d’une entreprise saoudienne, pourquoi embaucher un Saoudien à 8 000 riyals [2 913 dollars canadiens] par mois quand vous pouvez vous attacher les ser­vices d’un Bangladais pour 2 000 riyals [728 dollars canadiens] ? Il est donc nécessaire de réduire le nombre de permis de travail accordés aux étrangers.

      Comment expliquer la faible place accordée aux femmes sur le marché du travail ?

      Les Saoudiens n’arrivent toujours pas à attirer suffisamment de femmes sur le marché du travail, alors même qu’elles étudient beaucoup. Là-dessus, MBS a rappelé que le marché leur était beaucoup plus ouvert qu’auparavant, mais que les Saoudiennes avaient été élevées dans une culture qui ne les encourageait pas à sortir du foyer. Le problème est donc d’ordre social, religieux et traditionnel. Les Saoudiennes doivent apprendre à travailler.

      Que vaut la participation des femmes aux élections municipales en décembre ?

      Il s’agit d’une mesure largement cosmétique, car ces conseils municipaux n’ont qu’un pouvoir extrêmement limité. Mais personne n’a contesté les résultats de ces élections et plusieurs femmes ont été élues. C’est une avancée, même si le taux de participation est resté très faible.

      Comment expliquer que l’Arabie saoudite est le dernier pays au monde où les femmes n’ont pas le droit de conduire ?

      L’interdiction de conduire pour les femmes n’est pas un problème pour les Saoudiens ni pour les Saoudiennes. La conduite est un symptôme, ce n’est pas la maladie. Et ce sont les considérations économiques, pas sociales, qui régleront cette question. Lorsqu’un nombre important de femmes entrera sur le marché du travail, les employeurs et les familles ne pouvant financer de conducteur privé, la pression économique poussera le gouvernement à les autoriser à conduire. Cela viendra tôt ou tard.

      Et quelle est la maladie ?

      La vraie maladie est le système légal de contrôle des femmes par les hommes. Un système qui requiert que celles-ci leur demandent la permission pour le moindre geste, comme voyager, aller à l’université ou créer une entreprise. Il s’agit davantage d’un problème culturel et social que légal. Mais on ne se dirige pas vers une abolition pure et simple de ce système, car cela pourrait mettre en rogne l’establishment religieux et les citoyens les plus conservateurs, qui forment une partie importante de la population saoudienne.

      Quel est exactement le rôle des religieux en Arabie saoudite ?

      Il remonte au pacte conclu entre les Al-Saoud et les religieux au XVIIIe siècle [NDLR : la politique pour les Al-Saoud, la société pour les oulémas]. La raison d’être de l’État saoudien est d’appliquer les lois de l’islam et la volonté de Dieu. Ainsi, toutes les décisions liées au social, à la famille, à l’individu et à l’enfant sont toujours prises à travers le filtre religieux. Les oulémas souhaitent structurer la communauté islamique selon les mêmes principes qui existaient à l’époque des califes. Ils sont convaincus que la religion est l’élément le plus important de la vie et que toute la société doit être organisée selon les préceptes de la charia et de la tradition islamique. Si le roi a le dernier mot, il doit parler aux oulémas. Et aller à leur encontre est très risqué politiquement.

      Pourquoi l’Arabie saoudite est-elle sortie indemne du printemps arabe ?

      Parce que le peuple saoudien considère le gouvernement comme légitime. En Arabie saoudite, tout le monde se rend compte que le pays existe uniquement parce que les Al-Saoud l’ont créé et que l’alternative est le chaos. Les Saoudiens ne se situent pas dans un mouvement insurrectionnel, et la répression au sein du royaume ne leur donne de toute façon pas l’occasion de s’opposer.

      Qu’en est-il des manifestations qui ont secoué l’est du pays en 2011 ?

      Elles ne concernaient que les chiites et ne remettaient pas en question la nature de l’État. Si vous passez du temps dans la région chiite du royaume, vous découvrirez que ses habitants ne veulent pas faire sécession, qu’ils sont opposés à la violence et qu’ils ne sont pas des agents de l’Iran. Ils dési­rent simplement être traités comme des citoyens saoudiens normaux, avec des droits égaux aux autres. Or, ils font systématiquement face à des discriminations, que ce soit dans l’éducation, l’emploi ou la religion.

      La jeunesse saoudienne n’a-t-elle pas d’autres aspirations que celles exprimées par la gérontocratie au pouvoir ?

      L’Arabie saoudite est un pays où beaucoup de jeunes cherchent une vie sociale plus libérale et souhaiteraient obtenir plus de participation dans la prise de décision politique, plus de transparence au sein du gouvernement. Il existe toute une génération de Saoudiens qui ne se sent plus en phase socialement avec les mœurs du royaume. Des jeunes qui font des virées en voiture, se draguent par téléphone portable, sont omniprésents sur Twitter. Mais cela n’est pas du tout synonyme de rébellion politique. Cela ne signifie pas vouloir renverser le pouvoir. Et n’oubliez pas ce que les Saoudiens apprennent à l’école. Dans les traditions coraniques, il est écrit qu’un bon musulman doit faire allégeance au leader. (© Le Point)

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      3 commentaires
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      «, pourquoi embaucher un Saoudien à 8 000 riyals [2 913 dollars canadiens] par mois quand vous pouvez vous attacher les ser­vices d’un Bangladais pour 2 000 riyals [728 dollars canadiens] ?

      Est-ce que c’est pour le même travail?

      Oui , pour le même travail sauf qu’il faut ajouter que pour le même diplôme ,le même cursus , le même parcours académique , la même expertise , un cadre état unien percevra entre 3 et 5 fois ce qui sera payé a un hindou ou a un africain par exemple……