La fuite en avant des partis progressistes

Qui se souvient de la dernière fois qu’un parti au pouvoir à Ottawa a volé une grande idée au NPD ? Personne de moins de 30 ans, car il faut remonter à la fin des années Trudeau pour dénicher la dernière initiative fédérale d’envergure à refléter l’influence néo-démocrate. C’était la Loi nationale sur la santé et on était en 1984.

C’est difficile à imaginer aujourd’hui, alors que ce sont les verts qui défendent un projet de revenu annuel garanti et les libéraux qui défendent une taxe sur le carbone, mais de 1960 à 1984, le NPD a été la source à laquelle les gouvernements en mal de politiques progressistes allaient régulièrement s’abreuver.

Pendant le règne de Jean Chrétien, c’est plutôt à la droite que le PLC est allé piquer les politiques qui ont fait son succès. Le déficit zéro, la loi sur la clarté étaient autant de concepts d’abord dénigrés par les libéraux, puis plagiés à même le programme réformiste de Preston Manning (et assimilés par la suite par le NPD).

À défaut de se voler des idées, le NPD et le PLC se chipent désormais des candidats. Au Québec, la grande offensive néo-démocrate de la campagne électorale est pilotée par l’ancien ministre libéral Thomas Mulcair. Et la circonscription québécoise la plus susceptible d’aller rejoindre Outremont dans le camp néo-démocrate le 14 octobre est celle de Gatineau, où la députée libérale fédérale Françoise Boivin, défaite en 2006, brigue cette fois les suffrages sous la bannière de Jack Layton.

À l’inverse, le Parti libéral compte deux ex-premiers ministres néo-démocrates, le Britanno-Colombien Ujjal Dosanjh et l’Ontarien Bob Rae, parmi ses candidats-vedettes. L’ancien premier ministre de la Saskatchewan Roy Romanow est lui-même passé à un cheveu de sauter la clôture pour rejoindre son ami Jean Chrétien sur les barricades électorales en 2000.

Une fois la présente campagne électorale passée, il n’est pas exclu que Bob Rae, néo-démocrate repenti, soit de nouveau partant pour prendre la tête des libéraux fédéraux, pendant que Thomas Mulcair, libéral de carrière, se retrouverait favori pour la succession de Jack Layton !

C’est en présumant que leurs formations d’adoption respectives seront encore debout le 15 octobre au matin.

En effet, la campagne électorale en cours risque davantage de passer à l’histoire pour l’âpre lutte qui se livre à la gauche des conservateurs que pour un débat de fond entre les visions progressiste et conservatrice du Canada de demain.

Cette lutte fratricide consterne les milieux progressistes, qui savent de moins en moins à quel saint se vouer. À leurs yeux, tout est en place pour une répétition du scénario de 1988. Néo-démocrates et libéraux avaient alors divisé le vote anti-libre-échange, ouvrant la voie au second mandat majoritaire de Brian Mulroney.

Mais à l’époque, il y avait seulement deux partis à la gauche des conservateurs. Aujourd’hui, ils sont quatre. À l’extérieur du Québec, les verts menacent davantage le NPD, et au moins autant les libéraux, que les conservateurs. Au Québec, néo-démocrates et libéraux ont les yeux rivés sur le flanc gauche du Bloc québécois plutôt que sur l’électorat bleu de Stephen Harper.

Quant au duel plus classique que se livrent le NPD et le PLC, il a autant de chances de produire un vainqueur que la guerre d’usure qui a si longtemps et si inutilement opposé progressistes-conservateurs et réformistes. Le seul gagnant avait été Jean Chrétien.

Il y a 20 ans, le NPD avait misé sur la représentation proportionnelle pour contrer les effets pervers de la division du vote progressiste. Depuis, on a assisté à la multiplication des partis qui courtisent l’électorat de centre gauche, sans que la réforme du mode de scrutin progresse d’un iota.

Au cours de la dernière législature, Jack Layton n’est même pas parvenu à faire accepter la création d’une commission parlementaire sur la question. L’idée d’un nouveau mode de scrutin n’a plus d’élan depuis que des projets en ce sens se sont enlisés en Colombie-Britannique, en Ontario et à l’Île-du-Prince-Édouard.

Stephen Harper est vraisemblablement le chef le plus à droite qu’aura jamais le Parti conservateur fédéral et il ratisse tout de même suffisamment large pour espérer un second mandat, possiblement majoritaire. Pendant ce temps, ses adversaires s’arrachent le même carré de pelouse. Si la tendance se maintient, au lendemain du prochain scrutin, les partis progressistes ne pourront plus se soustraire à un examen de conscience, qu’ils auront le loisir de faire dans l’opposition.