La guerre des conservateurs

Il faut être prudent avant de tirer la conclusion que le Parti conservateur du Canada s’autodétruira après la course à la direction. Bien des gouvernements ont été formés par des partis politiques au bord de l’implosion quelques mois avant l’élection.

serazetdinov / Getty Images / montage : L’actualité

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

Le premier débat (non officiel) pour la direction du Parti conservateur a retenu l’attention la semaine dernière, et pas pour les bonnes raisons. Organisé par le très unilingue Canada Strong and Free Network à Ottawa, il nous a servi une recette pour attiser la colère, faite de généreuses doses d’acrimonie et accompagnée d’une bonne rasade d’amertume.

On a ainsi vu un Pierre Poilievre à l’offensive, particulièrement contre Jean Charest… mais aussi contre les élites, les médias, Justin Trudeau et tout ce qui est considéré comme libéral. Jean Charest répliquait tantôt avec humour, tantôt de manière acerbe, pendant que Leslyn Lewis essayait de montrer qu’elle était encore plus fâchée que Pierre Poilievre. Les deux autres candidats, Scott Aitchison et Roman Baber, moins connus, tentaient plus de se poser en rassembleurs, mais personne ne semblait intéressé. Belle foire d’empoigne, au final.

Ce ton agressif pose un sérieux problème pour le Parti conservateur. Les dirigeants du parti le savent et ils ont tenté de corriger le tir avec une formule digne d’un jeu télévisé pour le premier débat officiel, tenu en anglais le mercredi 11 mai. Temps de parole de 15 ou 30 secondes, son de trombone pour non-respect des règles, punition de 10 secondes en cas de chahut, raquette de ping-pong pour signaler son intention de parler, questions éclair sur les livres et séries télé préférés des candidats… Et malgré tout, ceux-ci ont réussi à s’accuser d’avoir menti, ou de manquer d’intégrité, ou de vouloir réécrire l’histoire.

Ce n’est guère une surprise pour quiconque suit cette campagne depuis le début de l’année. Ce que nous voyons dans cette course, c’est une volonté politique de se rapprocher de ce qui est présentement la norme dans les cercles conservateurs actifs sur les médias sociaux. L’hyperpartisanerie du discours populiste, surtout de droite, ne pouvait pas être tenue à l’écart indéfiniment.

Mais ce qu’on observe chez les conservateurs est quand même d’un autre niveau : les attaques ne sont plus réservées aux adversaires externes, mais bien aux membres de leur propre équipe qui pensent différemment — au point de les identifier à de faux conservateurs.  

Les campagnes à la direction d’un parti, quel qu’il soit, font toujours des étincelles au sein même de la maison. Dans les partis idéologiques comme le PCC, le NPD ou le Parti québécois, les membres sont plus radicaux que l’électorat cible. Dans certaines courses, la pureté idéologique peut jouer autant sinon plus que la capacité de remporter l’élection générale qui suivra.

Mais cette capacité de remporter l’élection générale passe aussi par l’aptitude du parti à panser les plaies afin de présenter un front uni contre l’adversaire et de rassembler les troupes. 

Lors du premier débat officiel, on a vu une certaine volonté des candidats de montrer qu’ils étaient rassembleurs. Pierre Poilievre a expliqué que puisqu’il prône la liberté, il y avait de la place pour tous : les conservateurs sociaux, les conservateurs libertariens, les progressistes-conservateurs. Jean Charest a rétorqué qu’il ne croyait pas au trait d’union parce que ces gens sont tous conservateurs et qu’ils partagent les mêmes valeurs de base. Scott Aitchison a eu la meilleure approche, proclamant qu’il nommerait dans son cabinet Pierre Poilievre comme ministre des Ressources naturelles et Jean Charest comme ministre de l’Environnement. 

Reste qu’il existe un gouffre idéologique entre Jean Charest et Pierre Poilievre. Même si les deux se revendiquent du conservatisme, on pourrait facilement imaginer Jean Charest au Parti libéral. Pierre Poilievre serait tout aussi à l’aise au sein du Parti populaire du Canada. Il y a également un immense fossé quant à la façon de faire de la politique, peut-être le fossé des générations, l’un des candidats ayant figuré parmi les meilleurs vendeurs politiques de sa génération, l’autre nageant aisément dans les eaux troubles des médias sociaux.  

Charest est un pugiliste d’expérience qui est monté sur plusieurs rings historiques. Poilievre est plutôt un bagarreur de rue qui se bat pour gagner à tout prix, dans le moment présent, sans aucune pensée pour les conséquences à long terme de ses prises de position.

Il y a une animosité grandissante entre les deux hommes, une animosité qui se répand dans leurs camps respectifs et qui s’exprime ouvertement en haine par l’entremise de leurs partisans. Un parti uni contre Justin Trudeau dès septembre, vraiment ? 

Mais l’histoire est remplie de partis politiques déchirés par une course à la direction, avec des blessures profondes et des cicatrices permanentes, où les camps perdants ont fini par se rallier au gagnant pour vaincre le véritable ennemi commun. On peut mentionner le tandem formé par Jean Chrétien et Paul Martin, qui ont quand même fait front commun avec succès. On peut aussi souligner Joe Clark, qui a vu son leadership miné par Brian Mulroney dans les années 1980, avant que ce dernier le détrône comme chef. Joe Clark a ensuite servi sous Mulroney, devenant le meilleur ministre des Affaires étrangères de l’histoire du Canada. 

Il faut donc être prudent avant de tirer la conclusion que le PCC s’autodétruira après la course à la direction. Il y aura des plaies à panser, certainement. Si le ton de cette course est déroutant pour l’électeur moyen, il n’en demeure pas moins que nous assistons à un exercice démocratique important.  

Le mécontentement actuel qui s’exprime sur les médias sociaux et au sein des différents convois de manifestants antitout est bien réel. La stridence de la rhétorique de ce mouvement est reprise de manière efficace par Pierre Poilievre. On peut blâmer celui-ci d’exploiter ce sentiment d’insatisfaction, mais la fin justifie les moyens.

En politique, la colère est un puissant motivateur. Pour y répondre, la tentation de la gauche sera sans aucun doute d’utiliser la peur, un autre puissant motivateur. Ce que l’on observe dans cette course à la direction va plus loin qu’une lutte pour l’âme du Parti conservateur. Notre société et nos débats politiques sont peut-être sur le point de devenir affreux, comme on l’a vu chez nos voisins du Sud. Et si, après toutes ces années, nous étions témoins de la vraie nouvelle façon de faire de la politique autrement ? 

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