La guerre des plumes

La version originale anglaise des Mémoires de Brian Mulroney, manuscrite, fait 1 076 pages ! Ceux qui ont fréquenté l’ex-premier ministre conservateur connaissent ses talents de conteur.

La version originale anglaise des Mémoires de Brian Mulroney, manuscrite, fait 1 076 pages ! Ceux qui ont fréquenté l’ex-premier ministre conservateur connaissent ses talents de conteur. Ceux qui l’ont connu comme avocat savent à quel point il a la plume facile. Et tous ont entendu parler de la légendaire « vengeance de l’Irlandais ». C’est assez pour rendre quelques personnalités nerveuses.

Si l’on en juge par le premier tome de son autobiographie, Dans la fosse aux lions (Éd. de l’Homme, 1985), le style de Jean Chrétien est plus brouillon. Il n’a pas non plus le souffle d’un grand auteur et s’est fié à des écrivains professionnels : Daniel Poliquin pour le français et Ron Graham pour l’anglais. Mais c’est « bien écrit » et on retrouve « le ton batailleur de Chrétien », disent ceux qui ont lu le manuscrit. Cette année, il s’est fait piquer son éditeur, les Éditions de l’Homme, rachetées par Quebecor, et s’est réfugié aux prestigieuses Éditions du Boréal.

La proximité des deux lancements, en français comme en anglais — le 10 septembre pour le livre de Brian Mulroney et le 16 octobre pour celui de Jean Chrétien —, suscite beaucoup d’intérêt à Ottawa, où les paris sont ouverts sur le succès de l’un ou de l’autre. En fait, les deux hommes se seraient consultés qu’ils n’auraient pas agi autrement pour éviter de s’affronter directement : le premier parle des années 1939 à 1993, le second couvre la période de 1993 à 2003, où il fut premier ministre. Ainsi, les dates choisies par les auteurs font qu’ils ne parleront pas des dossiers les plus controversés de leur carrière : l’affaire Airbus pour Brian Mulroney, celle des commandites pour Jean Chrétien !

Ce sera la première fois depuis 14 ans que Brian Mulroney s’exprimera en public sur sa carrière politique. Le 15 juin 1993, deux semaines avant de se retirer, il confiait à L’actualité dans une entrevue bilan : « Après 10 ans, je laisse mon pays, mon gouvernement et mon parti, ayant fait tout ce que je pouvais pour eux, et seule l’histoire portera un jugement définitif. Cela ne m’inquiète pas. »

L’ex-premier ministre étant un administrateur important du groupe Quebecor, on peut s’attendre à un lancement spectaculaire. La veille de la sortie en librairie, les réseaux CTV et TVA (avec Paul Arcand) présenteront un documentaire de deux heures pour lequel Brian Mulroney a donné de longues heures d’entrevue.
On dit que les 250 premières pages du livre du « p’tit gars de Baie-Comeau » arracheront des larmes à ses lecteurs, tant il parle de son père, de son enfance et de ses premiers pas dans la vie avec une émotion à fleur de peau. Ce « cœur tendre », on le retrouve aussi lorsqu’il est question de sa femme et de ses enfants, cette famille soudée qui faisait partie de sa vie politique.

Les années de Brian Mulroney au pouvoir ont constitué un feu roulant de réformes — certaines réussies, d’autres avortées —, comme le libre-échange avec les États-Unis, la saga constitutionnelle du lac Meech et l’introduction d’une taxe sur les produits et services. Sa participation aux conférences internationales du Commonwealth, du G8 et de la Francophonie — qu’il a créée avec le président François Mitterrand — l’a en outre amené à côtoyer les grands de l’époque et à négocier avec eux : Ronald Reagan et George Bush père, Margaret Thatcher, Nelson Mandela, Mikhaïl Gorbatchev…

Mais ce sont surtout ses réflexions sur ses collègues — Pierre Trudeau, les premiers ministres Clyde Wells, de Terre-Neuve, Gary Filmon, du Manitoba, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, du Québec — qu’on a hâte de connaître. On dit qu’elles sont terribles, dans certains cas.

Pendant les 10 ans qu’il fut au pouvoir, Brian Mulroney a dérangé tant de monde qu’il a fini par se faire détester. Sa cote de popularité avait chuté jusqu’à 11 %, au point que l’expert en sondages Angus Reid confiait à L’actualité, en mai 1992 : « “ Mulroney ”, ce n’est plus un nom propre, c’est un adjectif dont on se sert pour qualifier tout ce qui va mal au pays. »

Mais l’homme, que j’ai rencontré à plusieurs reprises depuis, n’en a jamais montré d’amertume. Le 25 juin 1993, après avoir remis sa démission et celle de son gouvernement au gouverneur général Ray Hnatyshyn, il se retirait au lac Harrington, où se trouve la résidence d’été des premiers ministres, et passait la fin de semaine à pêcher avec ses enfants. Et le 28, il quittait définitivement Ottawa. C’est à cette date et sur une note de nostalgie que se terminent ses Mémoires