La journée où l’ADQ a ressuscité…

Même ses partisans n’y croyaient plus. Cliniquement morte, disait-on de l’ADQ. Mais voilà qu’un soir de novembre dernier les électeurs lui ont insufflé une nouvelle vie. Gérard Deltell aurait-il trouvé la clé pour sortir du désert de l’après-Mario ?

La journée où l’ADQ a ressuscité...
Photo : François Pesant

Dans la petite salle d’un motel en bordure de l’autoroute, dans le Bas-Saint-Laurent, Gérard Deltell est comme un patient qui émerge après un arrêt respiratoire. On le dirait soulagé d’être encore en vie, trop conscient d’avoir échappé à une catastrophe. Devant quelques dizaines de militants émus, le chef de l’Action démocratique étreint l’homme qui incarne sa résurrection : Gérald Beaulieu, candidat adéquiste à l’élection partielle de Kamouraska-Témiscouata.

Voir le photoreportage « 36 heures dans la vie de Gérard Deltell »

Beaulieu, lui, ravale sa déception. Il ne foulera pas la moquette du Salon bleu de l’Assemblée nationale. En cette soirée du 29 novembre, c’est le péquiste André Simard qui a ravi la circonscription aux libéraux, et l’adéquiste a terminé troisième.

Reste que l’ADQ a enlevé 23 % des votes. Presque le quart ! Pour un parti que même ses amis de la droite jugeaient moribond il y a quelques mois, un score pareil a l’effet d’un grand coup de défibrillateur. « L’Action démocratique préserve sa pertinence, écrit le chroniqueur politique Pierre Duchesne, de Radio-Canada. Gérard Deltell peut respirer. »

« L’ADQ est plus vivante que jamais », martèle le chef, coincé entre des bannières aux couleurs du parti, pendant que des serveuses chargées de bières et d’assiettes de frites se faufilent entre les tables. « Les gens sont de plus en plus réceptifs à nos idées, et dans deux ans, grâce à des candidats comme Gérald, on sera encore plus forts ! »

Il faut passer une journée avec Gérard Deltell, comme je viens de le faire en cette fin de novembre enneigée, pour constater que ses idées, il les exprime parfois avec la subtilité d’une peinture à numéros. À ses yeux, il y a trop d’État, trop de fonctionnaires, trop de programmes sociaux ; il faut alléger la dette publique et réduire les privilèges des syndicats ; encourager l’entreprise privée, la liberté de choix et la responsabilité individuelle. L’ancien journaliste n’est pas encore tout à fait à l’aise dans le fauteuil du chef, lui qui est passé de simple candidat à leader du parti en moins d’un an. Les valeurs conservatrices, en revanche, sont pour lui aussi naturelles que l’air qu’il respire.

Mais commençons par le début.

LA JOURNÉE HEURE PAR HEURE >>

10:30

Gérard Deltell écoute attentivement Claude Lestage, du Club des petits déjeuners du Québec, organisme qui fournit des repas aux élèves des écoles défavorisées. Cet avant-midi, dans son bureau de circonscription de Loretteville, près de Québec, le chef de l’ADQ s’occupe des « cas de comté ». Il fixe de son regard intense la personne venue solliciter un coup de pouce. Et il aime ce qu’il entend.

Deltell est heureux d’apprendre que les écoles doivent elles-mêmes faire la demande pour accueillir un club et que la nourriture est donnée en grande partie par des entreprises. « Il faut que le milieu se prenne en main, dit-il. Je suis un gars de droite et fier de l’être. L’État doit responsabiliser les gens et leur faire confiance, au lieu de les materner. »

Selon lui, l’État « materne » la population lorsqu’il crée des programmes sociaux qui imposent le même moule à tous, comme les centres de la petite enfance. Pour « offrir le libre choix aux familles », l’ADQ s’engage à verser une allocation à celles qui n’envoient pas leurs enfants dans une garderie subventionnée. Par ailleurs, le chef croit en la nécessité d’un filet social pour les moins fortunés, avec certaines limites. « L’État doit aider les gens à traverser une épreuve, mais ça doit être une mesure temporaire, pas un mode de vie », précise celui qui s’enorgueillit du fait qu’« aucun Deltell n’a jamais reçu un chèque d’aide sociale ou d’assurance chômage ».

Les entreprises québécoises aussi sont trop chouchoutées, à son avis. Québec leur accorde autant d’aide financière que les neuf autres provinces réunies, affirme-t-il : « Elles sont abonnées aux subventions. C’est comme un « billet de saison » qu’elles renouvellent chaque année. »

L’homme de 46 ans a réalisé un rêve d’enfance en décembre 2008, lorsqu’il a été élu dans Chauveau, circonscription de la banlieue nord de Québec où il a vécu toute sa vie. En 3e secondaire, comme devoir scolaire, il avait interviewé son député, Louis O’Neill – la photo de l’élève à lunettes interrogeant l’élu est bien en vue sur son bureau. « J’étais nerd un peu », dit-il en souriant. Après les classes, il se dépêchait de rentrer chez lui pour regarder les débats de l’Assemblée nationale à la télé. Aujourd’hui, devant la journaliste et le photographe de L’actua­lité qui épient ses faits et gestes, il songe à tous les portraits d’hommes politiques qu’il a lus dans des magazines américains. « Ça me fait un petit velours », avoue-t-il candidement.

 

11:32

Au restaurant Mikes du quartier, Gérard Deltell commande une soupe, une crêpe à l’italienne, une salade César et un Coke. « Je ne suis pas épicurien du tout, je ne connais rien au vin. Je suis « plate ». Pour souper, je suis du genre à me faire cuire un T-bone dans la poêle. Du steak au steak », dit-il avec une pointe d’ironie.

Il y a un hâle méditerranéen chez ce brun grisonnant aux yeux verts, dont la mère est d’ascendance italienne et le père d’origine espagnole. Ses parents ont immigré au Québec en 1958. Ce sont des pieds-noirs nés à Alger, « du temps où l’Algérie était française », prend soin de préciser le fils, le plus jeune de trois frères. « Je deviens fou quand j’entends dire que l’ADQ est contre l’immigration, proteste-t-il de son ton bourru. Je suis la preuve vivante du contraire ! »

Cela ne l’empêche pas de juger sévèrement le bilan de la province en matière d’intégration. « C’est gênant, le taux de chômage de presque 30 % des nouveaux arrivants maghrébins. Une fois au pouvoir, l’ADQ va s’arranger pour que les immigrants soient bien accueillis. » Mais du même souffle, il insiste : « Quand on vit au Québec, on vit en Québécois », ce qui suppose, selon lui, qu’on élimine les signes religieux dans les locaux des organismes publics. Sauf le crucifix de l’Assem­blée nationale, qu’il considère comme un symbole avant tout historique.

 

12:20

Arborant son sourire du dimanche, le politicien serre quelques mains au restaurant : il adore ça. Depuis qu’il dirige le parti, il regrette de ne plus pouvoir consacrer autant de temps aux activités de sa circonscription. « Les soirées de gala et les repas huit services, très peu pour moi. Mais un souper spaghettis dans un club de l’âge d’or, n’importe quand ! » Il est impeccable, quoiqu’un peu coincé, dans son costume marine et ses chaussures si bien cirées qu’elles luisent (c’est le député François Bonnardel, « un homme qui paraît bien », qui l’a conseillé côté mode).

Deltell salue chaleureusement un jeune soldat en tenue de combat, attablé avec sa famille. « C’est mon dernier repas avec mes parents », dit le caporal Dominic Saint-Cyr, qui est sur le point de s’envoler vers l’Afghanistan pour la deuxième fois. « Le dernier repas en 2010 ! » s’empresse d’ajouter sa mère.

Le député a milité en vain, en 2009, pour que l’autoroute Henri-IV, à Québec, soit rebaptisée « autoroute de la Bravoure » en l’honneur des militaires de la base de Valcartier, située dans sa circonscription. « Je suis très promili­taire », me dit-il. Son père, vétéran de la Deuxième Guerre mondiale, a affronté les forces hitlériennes lors de la campa­gne d’Italie. Blessé deux fois, il a encore des éclats de grenade dans la tête. « Sans ces combattants, dit le député, on se promènerait tous le bras en l’air, comme des nazis. »

12:47

Gérard Deltell donne un coup de fil à ses parents pour les avertir qu’il sera en entrevue à la radio pendant la prochaine heure. « Il y a deux semaines, par contre, je leur ai dit de ne pas regarder les nouvelles, raconte-t-il. Ça risquait d’être rude pour eux. » Le chef de l’ADQ apparaissait alors sur tous les écrans : au congrès de son parti, il avait qualifié Jean Charest de « parrain », allusion mafieuse qui lui a valu des menaces de poursuite… et une renommée instantanée. Cette déclaration a eu l’effet d’un bouche-à-bouche pour la formation – qui oscille depuis autour de 15 % dans les intentions de vote -, mais elle a causé au chef quelques nuits d’insomnie.

Deltell reviendra à plusieurs reprises sur le sujet pendant la journée. « C’est la première fois que je subis une riposte aussi féroce. Je m’attendais à une réaction, mais pas à une bombe atomique ! » confie-t-il avant de citer un sondage selon lequel 72 % des Québécois jugent qu’il a bien fait de ne pas retirer ses propos. « Ça rassure. Même des « vieux rouges » m’ont dit que j’avais eu raison. »

Le matin du 13 novembre, avant de se présenter devant les centaines de membres réunis à Granby, il ne savait pas encore s’il allait la lancer, sa flèche au premier ministre. Il s’est décidé à la dernière minute : « Dans le texte de mon discours, je me laissais le choix d’y aller ou pas, selon mon feeling. »

Une telle insolence était sans doute contre nature pour cet homme au rire gamin que l’on dit peu enclin à sortir ses griffes, « presque un missionnaire dans la fosse aux lions », pour reprendre les mots du chroniqueur politique Michel Hébert, du Journal de Québec. « C’est quelqu’un qui respecte beaucoup ses adversaires », observe Mario Dumont, ancien chef de l’ADQ et animateur à la chaîne de télé V. « Il n’a pas le genre d’instinct partisan très agressif que peut avoir Jean Charest, par exemple. »

Le principal intéressé le reconnaît. « Les gens de la droite me trouvaient trop mou comme chef. Ils n’avaient pas tort. Je me suis fait dire de prendre des positions plus audacieuses, d’entrer dans le trafic. » Ce qu’il a fait, soutient-il, en réclamant que le secteur privé participe au financement d’un nouveau Colisée à Québec. Ou en décriant l’entente salariale conclue entre les employés de l’État et le gouvernement Charest, qui a « plié les genoux devant les syndicats ». Et il se plaît à rappeler qu’il a eu le culot, au printemps 2009, de dire à la face des profs de l’UQAM, qui manifestaient sur la colline Parlementaire, que leurs demandes étaient excessives.

 

13:11

Face à l’intervieweuse Anne Marcotte, de la station FM93, à Québec, Gérard Deltell enfile les aphorismes de son cru. « Il faut être fidèle à soi-même en politique. Parce que tôt ou tard, les masques vont tomber, le maquillage va dégouliner, et va apparaître dans toute sa laideur ou sa splendeur le visage de la vérité », dit-il, soignant sa diction et évitant les expressions anglaises, qu’il affectionne en privé.

Les entrevues s’enchaînent ces jours-ci dans la région. « Les animateurs commencent à voir en lui un chef. À Québec, si la radio est de votre bord, vous remontez dans les sondages », me fera remarquer Joanne Marcotte, cofondatrice du mouvement conservateur Réseau Liberté-Québec, une ex-adéquiste qui reprend peu à peu espoir en ce parti qu’elle jugeait agonisant il y a quelques mois. Et Deltell semble avoir reconquis son ancien bastion : l’ADQ est de nouveau première dans la Vieille Capitale. Quand le chef adéquiste dénonce « l’incompétence » et les « emplois inutiles » dans la fonction publique, ou bien l’influence des « lobbys environnementaux », il table sur le ressentiment contre l’État et les élites, dont les stations populaires de la ville font leurs choux gras.

Au micro, il est à l’aise et volubile, lui qui a été journaliste télé pendant près de 20 ans, principalement à TQS. Il aimait produire des reportages sur l’histoire de la ville ou les dessous insolites de l’Assemblée nationale. C’était le bon gars dont les topos « mignons » n’écorchaient jamais les politiciens, se souvient Michel Hébert, son ancien voisin de bureau sur la colline Parlementaire.

 

14:28

De passage au Parlement – « la shop », dit-il -, nous visitons son luxueux bureau. Pour orner les murs, il a choisi des scènes d’hiver d’antan (œuvres prêtées par le Musée national des beaux-arts du Québec) : chevaux de trait et carrioles dans la neige, bûche­ron au travail, déneigeurs de toitures. « L’art moderne, le cubisme, ce n’est pas mon fort. Une peinture, c’est censé être quel­que chose que je suis incapable de faire », raille-t-il, fier de dire que l’un des tableaux a déjà appartenu à… Maurice Duplessis !

Cet homme nourrit ses passions avec une intensité singulière. Son culte des motoneiges anciennes, notamment, suscite les taquineries de ses collègues. Il a déjà parcouru les sentiers sur une Bombardier 1965 jaune vif – un des derniers modèles dessinés par Joseph-Armand lui-même – qu’il avait fait reconstruire. Il me tend une photo de l’une de ses sorties : un pèlerinage de huit heures entre Laurier-Station, lieu de naissance de Laurent Beaudoin, président du conseil de Bombardier, et Valcourt, ville natale du fondateur.

« Dans mon âme, mes choix, ma vie personnelle, je suis un conservateur », dit-il en portant la main à son ventre. Dans ses allégeances politiques aussi. Il n’avait que 17 ans lorsqu’il a adhéré au Parti progressiste-conservateur du Canada et qu’il est devenu président de l’association de ce parti dans Charlesbourg. Deux clichés fanés, qu’il garde à portée de regard, dans son sous-main, montrent le jeune homme à la tête bouclée en compagnie des grands tories de l’époque : Joe Clark et son épouse, en 1983, et Brian Mulroney, en 1984.

C’est un changement de cap pour l’ADQ d’avoir un chef résolument fédéraliste. Mais qu’on ne l’accuse surtout pas de manquer de ferveur nationaliste. « Je n’ai de leçon de nationalisme à recevoir de personne ! La vraie fierté d’être québécois serait de cesser de dépendre des milliards de dollars que les autres provinces nous versent en péréquation », s’enflamme-t-il, assis à son bureau, laissant poindre l’ombre des colères qu’il lui arrive de piquer. L’indé­pendance, Gérard Deltell la veut d’abord financière, fondée sur la pleine exploitation des ressources naturelles, y compris les gaz de schiste et l’uranium.

Quant à son parti pris pour « un Québec français, des Québécois bilingues » (lui-même parle un anglais correct), il n’y voit aucune menace pour le caractère francophone de la province. « Les souverainistes pensent qu’on est assez forts pour former un pays, mais pas pour être bilingues. Il faut arrêter de considérer l’anglais comme la langue de lord Durham. » Le leader adéquiste souhaiterait, par exemple, qu’en 6e année du primaire la moitié de l’enseignement se donne en français, l’autre en anglais.

 

15:55

Le député ose une gaminerie : il saute à pieds joints sur le cache-radiateur, sous la lucarne de son bureau, pour voir le pay­sage d’hiver dehors. « C’est la première chose que j’ai faite en entrant ici ! » dit-il, comme s’il était encore épaté à l’idée d’occuper cette grande pièce chic. « Ces jobs nous sont prêtés. Ils ne nous appartiennent pas. Un mot, une phrase, une déclaration peuvent tout faire basculer. »

C’est sans doute pourquoi il tarde à apporter ses bouquins au bureau : sa bibliothèque est encore garnie des ouvrages de son prédécesseur, Mario Dumont. À quelques exceptions près. Émerveillé, il feuil­lette un beau livre de photos prises du ciel à bord d’un paramoteur, une sorte de parachute motorisé. Deltell a obtenu son brevet de pilote pour cet appareil il y a quelques années. Dans un clip diffusé sur YouTube, on peut le voir s’élever au-dessus d’un champ de Valcartier, puis survoler la rivière et les bois environnants.

Cet homme qui s’applique à garder les pieds sur terre, qui fait campagne sur des idées de « réalisme » et de « responsabilité », rêve de hauteurs et de vertige. Il fait parfois un détour pour aller regarder les avions à l’aéroport ; il « capote » sur la conquête spatiale. « Le paramoteur ? C’est la façon la plus simple de voler, dit-il. Le plaisir d’être un homme volant, la sensation de décoller, il n’y a rien de tel. »

17:39

Nous arrivons à La Pocatière, à envi­ron 150 km à l’est de Québec. Dans le modeste local de campagne du candidat Gérald Beaulieu, une quinzaine d’employés et de bénévoles sont à l’œuvre. Téléphone cel­lulaire et feuilles de pointage en main, ils appellent les partisans de l’ADQ pour leur rappeler d’aller voter. « Sur le terrain, on sent que les gens sont fiers de nous appuyer », dit le président du parti, Christian Lévesque, en accueil­lant Deltell. « Ça fait longtemps qu’on n’a pas ressenti ça ! »

L’ADQ n’exhalait plus qu’un râle quand Gérard Deltell a été couronné chef, le 19 novembre 2009. Le parti, qui avait formé l’opposition officielle en 2007, ne comptait plus que quatre élus et avait sombré à 6 % dans les intentions de vote. Une course à la direction burlesque – dont le gagnant, Gilles Taillon, avait aussitôt été poussé vers la sortie – avait achevé de saper sa crédibilité. On s’était alors tourné vers Deltell, l’homme simple et authentique qui était resté neutre pendant la course fratricide, le tribun énergique qui avait prouvé qu’il pouvait électriser une foule… le néophyte qui, six mois plus tôt, avait renoncé à briguer la chefferie, se trouvant trop vert. « J’ai accepté de servir là où on pensait que je devais le faire, explique-t-il avec un sens du devoir presque militaire. Les gens croyaient que j’étais la meilleure personne pour le poste, alors je l’ai assumé. » « Assumer » : c’est certainement le mot le plus fréquent de son vocabulaire.

 

18:25

Au restaurant familial Le Bec Fin, à Saint-Pascal, nous formons une grande tablée avec le candidat, sa famille, le député et sa garde rapprochée. Sa fille Béatrice, 17 ans, qui fréquente un cégep de la région, nous a rejoints – divorcé, Deltell a aussi un fils de 19 ans. Gérald Beaulieu, jeune quadragénaire exubérant, divertit les convives en racontant des anecdotes de ses voyages dans le Sud.

Gérard Deltell n’a jamais été un globe-trotteur. Ce maniaque d’histoire, véritable machine à citer les dates des événements, ne voyage que pour assouvir cette passion. « Je rêve de voir le lieu des premiers vols des frères Wright, en Caroline du Nord », confie-t-il entre deux bouchées de lasagne. Fasciné par l’épopée de la colonisation abitibienne, il s’est rendu à Sainte-Anne-de-Roquemaure, en Abitibi, sur les traces de colons que l’on voit en train de bâtir le village dans un documentaire de 1937, En pays neufs. Deltell a montré ce film aux gens du coin, enregistrant leurs témoignages à l’aide d’une caméra super-huit.

Sous le regard de Deltell et du candidat Gérald Beaulieu, les adjoints
Sébastien Lépine et Éric Vachon surveillent le décompte des votes.

20:53

Penché par-dessus l’épaule de ses adjoints, dans le restaurant presque vide, Gérard Deltell retient sa respiration, les yeux rivés sur un portable où s’affiche le décompte des suffrages.

Il n’y aura ni toast ni hourras ce soir au resto : l’adéquiste a raflé 23 % des voix, mais c’est le péquiste André Simard qui l’a emporté. La bouille aussi sérieuse que leur complet-cravate, les hommes échangent quelques consignes avant d’aller saluer les militants au motel d’à côté. Jusqu’à la dernière minute, Gérald Beaulieu a cru pouvoir arracher la victoire. « Il est tout le contraire de moi, constate son chef. Je suis d’un naturel prudent. Je ne pensais pas être élu en 2008. Je n’étais même pas sûr de gagner le vote de confiance au congrès du parti, en novembre. Je l’ai remporté avec 97 % des voix ! »

Le lendemain, il consolera son protégé d’une voix pleine de compassion. « Tu as fait tout ce que tu pouvais. Change-toi les idées, prends du temps avec ta famille. Tu le mérites. »

 

22:00

Au motel de la Montagne, une fois les discours et les entrevues bouclés, Deltell s’isole pour échanger quelques mots doux au téléphone avec celle qu’il appelle « ma chérie » depuis six ans, sans vivre avec elle : Pascale St-Pierre, porte-parole du Centre hospitalier universitaire de Québec, qui a déjà travaillé comme attachée de presse dans des cabinets de ministres, chez les conservateurs fédéraux et les libéraux québécois.


En retournant à Québec, Deltell tend l’oreille aux
discours de ses rivaux, retransmis à la radio.

22:39

Sur le chemin du retour, Gérard Deltell passe un coup de fil à André Simard pour le féliciter. « Vous avez maintenant 124 amis à l’Assemblée nationale, lui dit-il en faisant allusion à ses nouveaux collègues députés. Nous sommes là pour vous aider. » La remarque va de soi pour celui qui semble voir le Parlement comme un grand collège plutôt qu’un champ de bataille.

« On n’en fera pas un bouledogue », me dira Jean-Pierre Bélisle, ex-député libéral qui conseille l’ADQ. « Mais M. Deltell a la personnalité pour réussir ce que Mario Dumont n’a pas su faire : s’entourer. Il est arrivé avec beaucoup d’humilité, en n’ayant pas réponse à tout, mais en étant à l’écoute. »

 

23:31

Sur l’autoroute 20, le chef repense aux derniers mois, bercé par le roulis de la ber­line louée pour la journée. Nous ne serons pas à Québec avant minuit. « On revient de tellement loin ! On s’est parfois demandé comment on allait faire pour s’en sortir », dit-il, remué par cette année difficile. « Le résultat de ce soir est un magnifique signal, mais il ne faut pas virer fou. Ça ne change pas le cours de l’histoire. »

Et pourtant, c’est à René Lévesque qu’il pense. À cette image célèbre où on le voit, le 15 novembre 1976, dans un Centre Paul-Sauvé en délire, le visage défait par l’inquié­tude alors qu’il vient d’être élu premier ministre. « C’était le seul qui ne souriait pas. Il pensait au poids de la responsabilité sur ses épaules. »

Gérard Deltell aura fort à faire pour expliquer comment il compte s’y prendre pour créer un « gouvernement réaliste et responsable », son slogan. C’est ce qu’atten­dent d’anciens adéquistes, comme Mario Dumont, qui a trouvé peu inspirantes les mesures pour assainir les mœurs politiques qui ont dominé le dernier congrès du parti. « On était dans la bouillie ambiante, et ce n’est pas avec ça qu’il va gagner », m’expliquera l’ex-politicien dans une entrevue téléphonique. « Le leader qui va nous sortir des débats d’éthique et des scandales, c’est celui qui va parler des vrais projets. Qu’est-ce qu’il veut faire pour le Québec, quel sera son chantier de travail ? Ça peut être en économie, en santé, en éducation », poursuit Dumont, qui juge que son successeur ne s’en est pas trop mal sorti jusqu’à présent. « Il a réussi sa première mission : redresser la barque. Puis, il a commencé à marquer des points. La prochaine étape sera de nous montrer la route à prendre. En 2011, c’est ce que les gens vont attendre. »