La leçon d’humilité

Beaucoup de prétentions ont été exprimées par les chefs des partis durant cette campagne. Les résultats les forcent plutôt à la réserve et à la remise en question. Portrait des nouveaux rapports de force. 

Photo : Christian Blais

François Legault n’a économisé aucun effet de toge pour prévenir les Québécois du « danger » posé par trois partis « centralisateurs » dont la vision représenterait une forme de « menace » pour le Québec. Il a mis tout son poids politique — celui de « chef de la nation québécoise » — pour faire obstacle à l’élection de Justin Trudeau. Ce fut sans effet… mais ce ne sera peut-être pas sans répercussions pour lui. 

Il y a dans les résultats de lundi une leçon d’humilité pour le premier ministre du Québec. Si populaire soit-il, ses préoccupations ne sont pas nécessairement celles de l’ensemble de la population. 

Ses priorités — obtenir plus de pouvoirs pour le Québec — ont certainement été prises en compte par les électeurs. Mais ceux-ci ont également mis dans la balance des sujets qu’il avait évacués dans ses sorties de campagne : l’environnement, la culture, le contrôle des armes d’assaut, etc. 

Le résultat net des courses, c’est que la carte électorale fédérale du Québec n’a pas changé de couleur lundi. L’équilibre des forces reste le même. Ce qui signifie notamment que François Legault devra encore traiter avec Justin Trudeau… et qu’il aura à travailler fort s’il veut que l’ambiance soit bonne à la table des futures négociations entre les deux capitales. Le dossier sur le dessus de la pile de François Legault — l’augmentation des transferts en santé, sans condition — promet ainsi quelques échanges corsés.

En commentant les résultats des élections, mardi, François Legault a assuré que les deux hommes étaient « capables de travailler ensemble » malgré leurs différends. On ne sait d’ailleurs pas si c’est pour amadouer Trudeau-le-progressiste que le chef de la CAQ s’est autoqualifié de représentant de la « gauche efficace », mais bon. 

Sur le fond, il ne « regrette pas d’avoir défendu notre nation, nos compétences, nos valeurs, notre langue, notre autonomie. C’est la responsabilité première d’un premier ministre du Québec. » 

Après avoir mentionné qu’il n’allait pas « jouer à l’analyste et dire les forces et les faiblesses de chaque parti [fédéral] » (ce qu’il a fait en campagne…), François Legault s’est tout de même permis d’analyser le vote de lundi.

Selon lui, il faut donc retenir que « le Québec est incontournable pour un parti qui veut un gouvernement majoritaire ». Ça n’a pas été le cas en 2011 (ni durant les années Chrétien), sauf que c’est vrai depuis 2015. Mais il a aussi souligné qu’« une majorité [51 %] de Québécois a voté bleu », soit conservateur ou bloquiste — deux partis favorables à ses demandes…

Les partis d’opposition voient évidemment les choses d’un œil un peu plus critique. François Legault a ainsi été le « grand perdant » des élections fédérales, ont soutenu en chœur Dominique Anglade, Gabriel Nadeau-Dubois et Paul St-Pierre Plamondon. « Le rapport de force du Québec en a pris un coup », pense notamment la cheffe libérale. Difficile de la contredire là-dessus… à moins de s’arrêter au fait qu’il y a encore un gouvernement minoritaire à Ottawa.

Les autres aussi

Cela dit, il y a également dans les résultats de lundi une leçon d’humilité pour chacun des cinq chefs fédéraux. Surtout pour Justin Trudeau, mais pas seulement. 

Il aura donc fallu 37 jours de campagne — et une attente s’étirant jusqu’à 1 h 20 du matin mardi — pour que le chef libéral réalise l’évidence. « Je vous ai entendus, a-t-il dit dans son allocution de victoire à l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal. Ça ne vous tente plus qu’on parle de politique ou d’élections. Vous voulez qu’on se concentre sur le travail qu’on a à faire pour vous. »

C’est en effet l’un des sens à donner à cette soirée électorale qui a célébré le statu quo. Mais si Justin Trudeau avait « entendu » — ou écouté — ce que disait la population plus tôt cet été, il aurait pu épargner aux Canadiens des élections et une dépense de 612 millions de leurs dollars. 

Le copier-coller des résultats en dit long sur l’utilité de l’exercice à ce moment précis, et dans ce contexte précis. « On a envie de dire : tout ça pour ça ? » analysait Yves-François Blanchet, le chef du Bloc québécois, au milieu de la nuit, en reprenant la formule la plus employée des derniers jours.

Au rassemblement des libéraux à Montréal, l’ambiance était essentiellement… journalistique lundi soir. COVID-19 oblige, la salle était réservée aux médias, au personnel politique et à quelques partisans-militants. Pour les libéraux, l’heure n’était évidemment pas aux grandes réjouissances. Après tout, la seule raison de déclencher des élections en pleine quatrième vague tenait à la volonté d’aller chercher un gouvernement majoritaire. Et là-dessus, l’échec est clair. 

Mais il y avait aussi une sorte de soulagement dans l’air. Si les élections s’étaient tenues il y a deux semaines, Erin O’Toole serait probablement premier ministre. À tout prendre, un deuxième gouvernement minoritaire — avec essentiellement les mêmes rapports de force que ceux exercés depuis deux ans — apparaît aujourd’hui aux yeux des libéraux comme un prix de consolation pas trop mal. Après tout, ils sont au pouvoir et décideront du programme législatif. À eux, au final, de faire fonctionner le Parlement le plus longtemps possible. 

N’empêche que le leadership de Justin Trudeau sort écorché de cette campagne. Les questions sur son avenir ne vont pas manquer. La marque Trudeau n’a plus l’effet qu’elle avait en 2015 — les conservateurs ont encore remporté le vote populaire. 

La seule consolation qu’il peut tirer de tout cela est probablement le fait que des constats semblables s’appliquent aux autres chefs. 

La tentative de recentrage du Parti conservateur par Erin O’Toole n’aura ainsi eu aucun effet concret… sauf, peut-être, un recul de 15 points en Alberta. Son « contrat » proposé aux Québécois ? Aucune réaction. Rappelons qu’Andrew Scheer a été poussé à la porte pour moins que ça. 

De même, la campagne enthousiaste de Jagmeet Singh et son discours axé sur la dénonciation des « ultrariches » laissent le Nouveau Parti démocratique dans une position identique, au Québec et ailleurs. Stagnation. 

Yves-François Blanchet avait pour sa part évoqué en début de campagne le souhait d’aller chercher 40 circonscriptions. À l’entendre, le Bloc allait aussi effacer la dernière circonscription orange de la province (détenue par Alexandre Boulerice). Or, selon les résultats connus mardi, le Bloc aura peut-être deux députés de plus (34), mais ses appuis n’ont pas bougé d’un iota. Quant à Alexandre Boulerice, il a remporté une victoire sans appel. 

En ce qui concerne Annamie Paul, la leçon est sans équivoque. La défaite dans sa circonscription et le recul majeur des appuis aux Verts (trois fois moins de votes qu’en 2019) ne lui permettront probablement pas de demeurer en poste. 

Peut-être tout cela calmera-t-il les ardeurs électorales des uns et des autres ? Et que ce nouveau gouvernement minoritaire pourra vivre plus longtemps que les 18 à 24 mois habituels ?

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« La tentative de recentrage du Parti conservateur par Erin O’Toole n’aura ainsi eu aucun effet concret… sauf, peut-être, un recul de 15 points en Alberta. »

La situation sanitaire et l’opposition crédible de Ratchel Notley en Alberta doivent peser beaucoup plus dans la balance que le semblant de recentrage du PCC.

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Curieux comme article ! On dirait que le journaliste répète les mêmes lignes d’attaque que certains de ces confrères … À mettre l’emphase sur la relation éventuelle entre le premier ministre du Québec et Trudeau junior , c’est ne pas voir l’effet de la .
Messieurs Trudeau et Legault joueront le jeu , car l’intérêt des deux est
clair . Par ailleurs , le journaliste devrait se rappeler que les relations entre Trudeau père et les premiers ministres du Québec ont souvent été houleuses: PET voulait se battre avec Daniel Jonhson ( quand il était ministre de la Justice en 67 -68 ) , et il a traité Robert Bourassa de , et on ne parle pas de la relation belliqueuse entre Trudeau père et René Lévêque … Toutefois , on remarque que le fils Trudeau paraît encore plus centralisateur que son géniteur .
Alors , ça risque de jouer serrer .

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Le fils Trudeau plus centralisateur que son père? Euh, on ne vit pas dans le même pays! L’appui du fils de PET à la loi 96 doit faire retourner son père dans sa tombe car jamais au grand jamais il aurait appuyé une telle démarche du Québec.

Selon Philippe J. Fournier, sondages, des élections au printemps 2022 s’annonçaient. Une perte de confiance de la Chambre des communes en mars 2022 lors du prochain budget apparaissait dans son radar.. Et si c’était que le PLC avait stratégiquement devancé l’opposition en déclenchant l’élection?? Et si c’était le cas, ce serait de bonne guerre.. Et si l’atteinte d’une majorité n’avait pas été le vrai prétexte? Peu importe! Au final c’est que cette stratégie aurait été gagnante. Ils ont prolongé leurs années au pouvoir augmentant leur chance d’achever leur programme.. Et si c’était un risque calculé? Ils auraient joué le tout pour le tout! Les tirs regroupés contre Justin Trudeau auraient pu le mettre knock out mais ça n’a pas été le cas.. le leadership de Trudeau remis en question? Les grands perdants à mon avis ce sont les nationalistes identitaires québécois.. Pas süre que les résultats obtenus soient un signal fort pour la tenue d’un référendum dans un avenir rapproché.

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Nous sommes probablement autour de ¾ de million de Québécois sans médecin de famille et quand le fédéral semble tendre une perche, on la prend car si on se fiait à Québec, on serait dans la m… pour bien longtemps. Dans mon coin il y a des gens sur la soi-disant liste d’attente (c’est pour nous donner un faux espoir) depuis 5 ans malgré leur «priorité» et malgré que la liste mentionne encore un temps d’attente d’environ 18 mois… Dans ma famille, avec la maladie de Lyme et un risque élevé de cancer, ça fait 2 ans que nous sommes sur la «liste d’attente» et sur une autre liste d’attente dans un cabinet privé, en désespoir de cause.

Alors, l’appel de Legault est comme une gifle en pleine face et fanfaronner les compétences du Québec sonne très creux pour nous tous, car on pense bien plus à l’incompétence de la CAQ et de ses prédécesseurs. Ma famille a connu le système de santé d’une autre province et si nous le pouvions, nous y retournerions car c’était beaucoup mieux qu’ici et ça pourrait servir de modèle au fédéral pour imposer des normes de base aux provinces en échange de financement. M. Legault devrait se souvenir que les contributions du fédéral sont faites à mêmes nos taxes et nos impôts, Québécois compris.

Ma perspective de vie a subi une véritable débarque depuis que je suis ici et je ne vois aucun espoir dans la CAQ, bien au contraire. Vienne octobre 2022 et si je suis encore en vie, je ferai mon devoir de citoyen et ce ne sera pas pour la CAQ.

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