La liberté retrouvée de Michaëlle Jean

Le rôle paraissait parfait pour elle. Le sourire désarmant, la démarche gracieuse, l’empathie naturelle, le sens de l’image. Une aisance de chaque instant : pour accueillir les dépouilles des soldats, battre le rythme des chants tribaux en Afrique ou encore manger du phoque cru sur la banquise. Même les costumes lui allaient comme un gant : en jean de travail, en robe de gala ou en treillis militaire, elle avait l’air naturelle. 

La liberté retrouvée de Michaëlle Jean
Photo : Adrian Wyld/PC

Le rôle paraissait parfait pour elle. Le sourire désarmant, la démarche gracieuse, l’empathie naturelle, le sens de l’image. Une aisance de chaque instant : pour accueillir les dépouilles des soldats, battre le rythme des chants tribaux en Afrique ou encore manger du phoque cru sur la banquise. Même les costumes lui allaient comme un gant : en jean de travail, en robe de gala ou en treillis militaire, elle avait l’air naturelle.

Malgré tout, Michaëlle Jean, désormais ex-gouverneure générale du Canada, aura connu un règne de vice-reine controversé, marqué dès le départ par des doutes sur ses allégeances fédéralistes, puis, au fil des ans, par le débat sur les limites de ses pouvoirs. Avec cinq discours du Trône, deux élections générales, autant de prorogations contestées et une crise parlementaire inédite dans l’histoire du pays, son mandat a été aussi politique que protocolaire.

L’actualité l’a rencontrée fin septembre, entre deux cérémonies d’au revoir. Dans son bureau de Rideau Hall, à 48 heures de son départ, elle a les yeux embués, mais le ton enjoué. « On ne s’appartient plus » quand on est gouverneure générale, dit-elle. Elle a hâte de pouvoir sortir sans escorte, de retrouver une certaine liberté. Mais aussi – surtout – de s’atteler à sa nouvelle mission : remettre sur pied le système d’éducation en Haïti, où elle agira comme représentante spéciale de l’Unesco.

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Vous vouliez briser les solitudes. Y êtes-vous parvenue ?

– Quand on m’a proposé ce poste, j’ai immédiatement voulu faire de cet espace institutionnel un lieu de résonance. Un espace où des voix sont entendues. Un espace qui rassemble, où l’on se rencontre, où l’on organise des événements, où l’on ouvre des occasions de dialogue, de conversation, de discussion. Non seulement à Rideau Hall, mais aussi à travers le pays. Je crois que j’ai réussi à atteindre cet objectif. Dans mon esprit, nous vivons dans un monde où domine l’idéologie du chacun pour soi, pour son clan, un monde marqué par la montée de l’indifférence, par beaucoup de morosité, par un certain cynisme… Ça crée des solitudes, et celles-ci sont très nombreuses. Alors je me suis dit que je ferais de cet espace un lieu de sensibilisation et de travail sur l’indifférence pour rétablir des réseaux où les gens pensent à des actions et à l’importance de s’engager socialement. Ça a été ça, mon exploration.

Et a-t-elle fonctionné ?

– J’ai passé cinq ans à aller partout, à rassembler des gens, à ouvrir des espaces. La magie a opéré : à chacune de ces rencontres, ceux qui pensaient n’être là que pour observer se sont impliqués. Une synergie s’est créée. Et ça a été fabuleux de voir le changement que cela a entraîné dans certaines communautés. Dans un quartier sensible de Winnipeg, par exemple, les rencontres que nous avons tenues ont aidé à diminuer, en huit mois, le taux de criminalité de 70 %. Des maisons de distribution de crack ont été fermées. Qu’est-ce qui s’est passé ? C’est très simple : quand les citoyens se sentent inclus dans un exercice de gouvernance, ils y mettent du leur.

Votre mandat a aussi été très politique, eu égard à la crise de la prorogation de 2008. Comment vous êtes-vous sentie lors de ce moment crucial, alors que l’attention de tout le pays était dirigée vers vous ?

– Je crois qu’il y aura eu avant, et il y a maintenant. Je ne peux donner les détails de la conversation que j’ai eue à ce moment avec M. Harper. Mais en ce qui concerne mon rôle et ma responsabilité en tant que gouverneure générale, je devais recevoir sa requête et en examiner toutes les conséquences en ne perdant jamais de vue l’intérêt supérieur du pays. C’était ça : analyser et anticiper les lendemains de la décision que je prendrais. Il fallait prendre le temps de la réflexion. Souvent, les gens pensent que le gouverneur général est une figure de paille, « allez, tu signes là… » Mais non, non, non ! Après, on vit avec sa décision. Pour ce qui est de la prorogation, je peux dire que je ne regrette rien parce que tout ce que j’avais anticipé s’est produit.

En quoi pensez-vous que cette décision a changé la perception du public en ce qui concerne votre rôle ?

– Je crois que cette prise de décision a été un exercice très important. Sur l’institution du gouverneur général, j’entends dire et rabâcher tellement de choses qui témoignent d’une ignorance totale de notre système politique. C’est incroyable. Alors j’ai trouvé formidable ce moment où tout était suspendu, où ces gens devant Rideau Hall s’attendaient à ce que hop!, en deux minutes le premier ministre entre et ressorte, « c’est signé, c’est fait »… Mais ça ne se passe pas comme ça. Parce qu’un gouverneur général a des prérogatives. Il ne détient pas de pouvoirs exécutifs, mais il reste une autorité morale dotée d’un pouvoir de réserve que plusieurs ignorent. En quelque sorte, ce moment a été pour chacun l’occasion de se dire : « Mais au fait, qu’est-ce que j’en sais, de ce rôle ? Comment ça fonctionne ? »

Ça vous a choqué, cette méconnaissance que beaucoup de personnes ont du rôle du gouverneur général ?

– Je trouve que c’est trop facile de dire que cette institution est archaïque, dépassée. D’après moi, on ne peut pas faire l’économie d’un espace institutionnel comme celui-là. L’important, c’est d’en faire quelque chose.

En quoi la Michaëlle Jean de 2010 est-elle différente de celle de 2005 ?

– Je pense avoir développé des forces sur le plan de la diplomatie. Aucun gouverneur général avant moi n’avait effectué autant de missions à l’étranger [40]. Le poste vient avec des responsabilités, et j’ai voulu développer ce que j’appelle une « diplomatie de proximité à échelle humaine ». Au volet officiel, protocolaire, j’ai toujours ajouté à mon programme une composante « société civile ». À l’étranger comme ici, j’ai travaillé à ouvrir des espaces.

Vous vouliez sortir des sentiers battus de la diplomatie ?

– Oui, je crois qu’avec mon histoire, j’avais la capacité d’être proche des gens, d’entendre, de provoquer parfois. J’ai abordé la question de la mutilation génitale devant l’Assemblée nationale du Mali. J’ai parlé du viol comme arme de guerre devant les députés de République démocratique du Congo : des femmes ont frappé sur leur pupitre parce qu’elles étaient contentes qu’on brise le silence. Je suis revenue sur les années de sang en Algérie. Je suis allée rencontrer les Roms en Europe, et ça a fait en sorte qu’ils ont été invités à un dîner d’État. C’était une première. Chaque geste comme celui-là a été pour moi comme une victoire. 

Vous parlez avec enthousiasme de chaque élément de votre mandat. Auriez-vous voulu rester quelques mois ou années de plus ? 

– Il y a une bonne différence entre des mois et des années ! Mais je suis une personne d’action, et certaines choses me manquent. Je n’ai pas de vie privée ici. Tous mes déplacements doivent respecter un protocole de sécurité, je vis toujours entourée de gardes du corps…

C’est une vie un peu anormale, non ?

– Il me manque une certaine latitude… Si je veux aller à tel endroit, je dois prévenir l’aide de camp, qui appelle la GRC, qui arrive avec deux voitures. J’occupe les quartiers privés de Rideau Hall, mais c’est aussi un lieu de travail, alors je n’arrête jamais, même la fin de semaine. Les gens ne savent pas la somme de travail que ça représente. Je croyais que travailler à Radio-Canada, c’était beaucoup ! Mais ici, je donne 200 % de mon temps et de moi-même. Quand on est gouverneur général, on ne s’appartient plus, même si c’est une institution où l’on peut être très créatif et souple.

Parlons d’Haïti. Quand le tremblement de terre s’est produit en janvier, on vous a vue pleurer en direct. M. Harper se trouvait à vos côtés. Le contraste était frappant… 

– Je suis qui je suis. Je me suis fait reprocher mes sourires. Je me suis fait reprocher mes larmes. Mais je souris en répondant aux sourires des autres, il m’arrive de pleurer en répondant aux larmes des autres, et il arrive que d’autres répondent à mes larmes et à mes sourires. C’est comme ça. Je ne vais pas changer. C’est à prendre ou à laisser. Cette trame sensible participe de ma personnalité et m’a permis d’aller à la rencontre des gens, de leur permettre de se sentir accueillis et d’établir avec eux des liens très forts.