La médecine de Mario

L’ADQ convie le Québec à un nouveau « patriotisme responsable ». Et cela comprend des chambres d’hôpital où on peut suivre les cours de la Bourse grâce à des branchements Internet à haute vitesse.

Mario Dumont a fait entrer dans le discours politique québécois un nouveau concept qu’on mettra des semaines à explorer et à mieux comprendre: le « patriotisme responsable ».

Devant le Canadian Club de Toronto, le jeune père de famille de Cacouna a associé sa doctrine à la liberté de choix des citoyens, qui ont droit selon lui à des services privés, notamment en santé. Il a parlé d’encourager les initiatives chez les fonctionnaires et de favoriser l’autosuffisance des citoyens ainsi qu’un plus grand sentiment de responsabilité individuelle à l’égard des plus démunis. Il a aussi associé sa doctrine à l’éthique du travail des agriculteurs, « qui retournent à leurs champs tous les matins », peu importe les difficultés. Il n’a toutefois pas mentionné le fait que certains producteurs agricoles sont parmi les pires pollueurs du Québec et qu’ils ont abondamment profité des largesses de l’État. Mais bon. Ce n’était pas son propos. Et il est passé maître dans l’art des silences révélateurs.

Le « patriotisme responsable » de Mario Dumont séduira. Surtout parmi la classe moyenne, qui se sent plus affligée de responsabilités que comblée de privilèges et qui veut de meilleurs services pour les impôts qu’elle paie. La vision adéquiste a déjà charmé une partie du milieu des affaires québécois, qui délaisse le PLQ de Jean Charest pour aller vers le parti le plus « libéral » à ses yeux. Mais c’est le 5 et le 6 octobre, à Drummondville, qu’elle sera vraiment éprouvée. Plus de 700 militants – la plus grande rencontre de l’histoire de l’ADQ – seront alors réunis pour discuter des orientations en matière de santé.

Parmi celles qu’il faut applaudir : plus de pouvoirs à certains professionnels de la santé, aux infirmières, entre autres – mais aussi aux pharmaciens, qui seraient autorisés à renouveler des ordonnances. Un nouveau type d’infirmière spécialisée aurait le droit de traiter des blessures mineures, de donner congé à des patients ou de prescrire des tests diagnostiques, des radiographies, par exemple (toutes choses déjà possibles dans d’autres provinces). De quoi libérer les urgentologues, qui seraient payés à l’heure plutôt qu’à l’acte dans les grands centres urbains, où les cas complexes sont nombreux. Car au Québec, la majorité des médecins étant payés à l’acte, le lieu de pratique le plus rémunérateur est aujourd’hui la clinique sans rendez-vous. Les responsabilités y sont minimes et les horaires plus flexibles. Résultat : les urgentologues travaillent plus dur pour un salaire moindre.

Il faudra voir comment de telles propositions seront accueillies par les syndicats des médecins. Bien des gouvernements ont dû reculer dans le passé devant ces lobbys et la complexité du réseau de la santé.

Le sujet des hôpitaux privés préconisés par l’ADQ se heurtera toutefois à la législation canadienne. Car l’auteur principal du document de politique, le Dr Stephen Morgan, rêve d’hôpitaux privés qui offriraient des chambres – ou des suites – munies de branchements Internet à haute vitesse « pour suivre les cours de la Bourse ». Il faudrait en aménager un près de l’aéroport de Dorval, dit-il, car il attirera les étrangers.

Sous un gouvernement de l’ADQ, un médecin pourrait aussi louer une salle d’opération en dehors des heures courantes d’utilisation. Il serait payé par l’État, au tarif prévu. Le patient verserait un supplément pour couvrir les autres frais – administration, équipement, personnel. Afin d’éviter qu’un trop grand nombre de spécialistes n’optent pour cette pratique, on limiterait le temps que chacun pourrait y consacrer. Sans quoi, admet le Dr Morgan, les effets pervers se multiplieraient. Trop de médecins abandonnent déjà des tâches prioritaires, mais peu lucratives : urgences, soins à domicile, soins prolongés. Combien d’autres encore les délaisseraient ?

Pour assurer des services en région, le document propose de remplacer les régies régionales par des directions régionales, sur le modèle des conseils de médecins et de dentistes des hôpitaux. Soumis à l’autorité de leurs pairs, les médecins répondront-ils mieux aux besoins ? Oui, affirme le Dr Morgan. Car c’est leur droit d’exercer qui sera en jeu. Prompts à brandir la menace de s’exiler dès que l’État leur rappelle qu’ils ont l’obligation – patriotique ? – d’offrir des services sur tout le territoire, les médecins seront-ils tentés par ce projet ?

L’audace de certaines propositions a de quoi séduire. Mais il faudra être vigilant. Le patriotisme responsable chargera-t-il les Québécois de nouvelles responsabilités (par exemple celle de consacrer plus de temps et d’argent aux organismes communautaires, qui prendront le relais d’un État réduit) au lieu d’alléger leur fardeau ? La solidarité cédera-t-elle le pas à la charité ? C’est à voir.

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