La ministre McCann et le piège de la « douceur » des femmes en politique

Même si les femmes sont plus facilement admises dans les milieux politiques qu’avant, elles restent en quelque sorte piégées par leur féminité.

Jacques Boissinot / La Presse Canadienne

Invité à dresser le bilan du triste premier anniversaire de la crise sanitaire, François Legault a indiqué en entrevue qu’au début du mandat de la Coalition Avenir Québec (CAQ), en 2018, seules les manières douces de Danielle McCann pouvaient cicatriser les plaies de la réforme Barrette en santé. Or, avec l’éclatement de la pandémie, ce qui faisait la force de la ministre de la Santé s’est transformé en faiblesse apparente, au point de lui faire perdre le poste pour lequel elle s’était lancée en politique, au profit de Christian Dubé.

Le premier ministre souhaitait un changement de cap :

Moi, je vous dirais que Danielle McCann était la meilleure personne pour apaiser et motiver le réseau. Je pense que Christian Dubé a une approche un peu plus cassante, qui est nécessaire actuellement parce qu’il y a un travail à faire sur l’imputabilité.

Comment se fait-il que les vertus de Danielle McCann soient devenues du jour au lendemain un stigmate ? Nous proposons quelques éléments de réflexion à la lumière de travaux menés en science politique et en communication autour de la question de la médiatisation des femmes politiques.

Le discours de « la politique autrement »

Les femmes sont désormais célébrées en politique, mais c’est presque toujours en tant que femmes qu’on les y attend. Dans un contexte de crise de la représentativité — qui se traduit par une désaffection croissante des citoyens à l’égard de la classe politique —, leurs qualités naturelles apparaissent sous un meilleur jour, car on leur attribue la capacité de renouveler le système et ses pratiques masculines associées à la corruption, l’agressivité et la langue de bois.

À l’intérieur d’un argumentaire qui souligne leur aptitude à « faire de la politique autrement », on valorise leur bienveillance, leur solidarité, leur écoute, leur compassion et leur douceur. Transférées du domaine privé au public, ces qualités deviennent recherchées alors qu’elles étaient auparavant dépréciées, révèlent les travaux des politologues Delphine Dulong et Frédérique Matonti.

Les médias et les chefs de parti jouent un rôle important dans la mise en exergue de ces qualités toutes féminines. Prenons l’exemple de François Legault, lors de la campagne électorale de 2018, qui a martelé sur plusieurs tribunes que « les femmes [allaient] assainir les façons de faire en politique, car elles sont positives et, de façon générale, travaillent mieux avec les adversaires. Les Québécois, ce qu’ils souhaitent, c’est qu’on arrête de lancer de la boue, qu’on soit plus positifs ». Il a plus tard ajouté que « les femmes [allaient] changer le climat au Salon bleu, car elles sont plus consensuelles », et que cela allait « se refléter dans le ton » des échanges.

Le chef de la CAQ avait tout avantage à miser sur la variable du genre pour séduire l’électorat. Un sondage Léger-Québecor paru une semaine avant le début officiel de la campagne électorale de 2018 révélait que les hommes (38 %) étaient beaucoup plus nombreux que les femmes (33 %) à se ranger derrière le parti de Legault, et que les électrices québécoises allaient déterminer le choix d’un gouvernement majoritaire ou minoritaire caquiste. La candidature de Danielle McCann a été mise au premier plan : « Danielle, c’est quelqu’un qui collabore, écoute, concilie. » Elle allait potentiellement succéder à Gaétan Barrette, décrit comme un « taureau », un « bully » aux manières agressives.

Le piège des représentations sociales

La COVID-19 ramène à l’ordre du jour la question des représentations sociales. Force est de constater que celles des femmes politiques ne leur permettent toujours pas d’investir le pouvoir au même titre que les hommes. Ainsi, même si elles sont plus facilement admises dans les milieux politiques qu’avant, elles restent en quelque sorte piégées par leur féminité.

Tout se passe comme si l’ambition politique au féminin devait être contenue dans des limites étroites : celles de la douceur, de la sensibilité, du compromis. Des qualités qui laisseraient les politiciennes incapables de faire face à la dureté du jeu politique, exacerbée en temps de pandémie. La douceur devient illégitime dans un contexte qui nécessite du sang-froid, de la reddition de comptes, et une « approche cassante », pour reprendre les mots de Legault.

Soulignons que lorsque les femmes se montrent « cassantes », elles sont souvent perçues comme trop agressives, comme l’ont exposé les chercheuses canadiennes Joanna Everitt et Elisabeth Gidengil dans leur texte publié dans l’ouvrage Mind the Gaps : Canadian Perspective on Gender and Politics.

Une étude dirigée en 2018 par Clara Kulich conclut que les qualités réputées « masculines » sont préférées aux qualités dites « féminines » en période houleuse. L’équipe de la professeure de psychologie sociale à l’Université de Genève a demandé à une centaine de participants et participantes de choisir parmi des qualités généralement associées aux femmes (écoute, sensibilité, tact émotionnel) et aux hommes (détermination, prise en charge, autorité) pour la relance d’une entreprise dans la tourmente. Les caractéristiques masculines ont été choisies pour la reprise du groupe en difficulté dans 63 % des cas.

La professeure de l’Université de Toronto Sylvia Bashevkin et ses collaboratrices ont d’ailleurs illustré dans Doing Politics Differently ? Women Premiers in Canada’s Provinces and Territories que plusieurs des femmes qui ont été à la tête de provinces canadiennes (des pionnières pour la plupart d’entre elles !) et qui ont dû faire face à des vents contraires en cours de mandat ont vu leur leadership rapidement remis en cause.

Pauline Marois a déjà affirmé être trop douce pour sortir gagnante du jeu de la rivalité politique. La question demeure : comment changer les perceptions ? Comment empêcher que les femmes soient enfermées dans la particularité de leur sexe ?

Tant qu’il n’y aura pas plus de femmes en politique et que le pouvoir politique restera plus ou moins associé aux hommes dans les mentalités populaires, il ne sera pas possible de créer une variété de nouveaux modèles permettant de modifier les représentations du métier politique. Ni d’atteindre ce que l’universitaire Linda Trimble appelle une « normalisation politique et médiatique », où le genre ne sera plus un enjeu lorsqu’il est question de leadership.The Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

Intéressant, mais une politicienne qui défi cet argument est la Ministre Chrystia Freeland.
J’avoue qu’elle est la minorité.

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Christia Freeland fait partie de l’équipe de Justin, pas celle de mon oncle François. Je préfère la franchise de Legault au théâtre de Trudeau, mais ce dernier est sans doute le moins paternaliste des deux. Je ne pense pas que le politicien Legault pourrait travailler avec une femme de la trempe de Freeland sans se sentir menacé.

Hum… Geneviève Guilbault et Sonia Lebel me semblent des femmes de fort caractère, non?

@ Carole.
Est-ce un défaut que d’être ¨paternaliste¨ ? À en croire le discour féministe, il semble que oui. Pourtant, c’est le féminisme (quand ce mot voulait encore dire quelque chose) qui a demandé, exigé et forcé la main des hommes à prendre leurs responsabilités de ¨pères¨ face à leurs enfants. Être père, c’est être ¨paternaliste¨, veut, veut pas !
Legault a été et est ¨paternaliste¨, et c’est ce qui a tenu les troupes jusqu’à maintenant. Quand le peuple québécois sortira de son adolescence ¨bleue licorne¨ ou ¨petit lapin¨ à la Trudeau, alors, le papa pourra prendre sa retraite bien méritée et le nouvel adulte prendra sa place et son indépendance comme il se doit de le faire.
Inverser les rôles de père et de mère finit par gâter la sauce et gâcher le repas.

Pour ajouter aux propos de M. Yves, Mme Guilbault semble une femme de caractère et vue par plusieurs comme successeure de M. Legault. Un poste qu’elle occuperait très bien selon moi 🙂 Et je ne crois pas que M. Legault se sente »menacé » pour autant

Évidemment, encore des critiques de féministes extrémistes… Les femmes ont toutes les vertus
Les hommes ont tous les vices!!

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Est-ce beaucoup une question de genre du ministre ou le fait d’avoir la bonne personne au bon moment? Il est passablement plus aisé de mener ce paquebot de la santé en période de croissance comme a pu en profiter Thérèse Lavoie-Roux, que de réaliser des commandes de compressions du patron comme a dû le faire Pauline Marois sous Lucien Bouchard. J’ai vu passer une quinzaine de ministres de la santé dans ma carrière et je n’ai pas souvenir d’un ministre de la santé aussi studieux et avec une telle maîtrise accélérée de ce ministère que celle de Christian Dubé, même parmi les médecins-ministres qui y ont défilé depuis 40 ans. Je ne milite pas pour aucun parti, mais il est évident que la situation très complexe de cette pandémie commandait un type aussi déterminé. Intéressant d’ailleurs qu’on ait nommé ci-haut Chrystal Freeland, une personne qui, en toute apparence, semble capable d’autant de passion et fermeté.

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Ce trouve ce propos de monsieur Legault relevant du sexisme pur et dur et surtout du n’importe quoi. Comme si une femme n’était pas capable de mettre les balises de l’imputabilité. Completement has been

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