La mort en direct

Photo : Colin McConnell / Getty Images
Photo : Colin McConnell / Getty Images

Dès que la nouvelle fut rendue publique lundi matin, la sœur de Sammy Yatim postait un puissant message sur son fil twitter : «Good morning JUSTICE» – avec majuscules.

La nouvelle a eu immédiatement l’effet d’un coup de tonnerre. Moins d’un mois après la mort de son frère Sammy tombé sous les balles de la police, l’Unité des enquêtes spéciales de l’Ontario (UES) déposait une accusation de meurtre non prémédité contre le policier James Forcillo.

Depuis la création de l’UES en 1990, l’accusation de meurtre contre un policier en exercice de ses fonctions est un événement rarissime en soi.

Rappelons qu’à la fin juillet, Forcillo transperçait le corps de Yatim de neuf balles. Âgé d’à peine 18 ans, Yatim se trouvait dans un tramway de Toronto lorsqu’on ne sait trop pourquoi, il aurait sorti  un couteau tout en laissant ensuite les passagers quitter le véhicule indemnes.

Seul à bord, il regarda plusieurs policiers se positionner tout le long du côté du tramway où se trouvait la porte avant à côté de laquelle il se tenait maintenant debout  Alors que des policiers lui criaient de jeter son couteau par terre, sans attendre plus longtemps, ni chercher à parler au jeune Yatim pour tenter de le calmer, un seul d’entre eux – Forcillo – tira trois balles dans sa direction.

Yatim tomba sur le dos. Forcillo tira ensuite un autre six balles. Neuf balles de revolver pour un jeune homme seul et armé d’un couteau. Qui plus est, de toute évidence, placé dans une position où il n’aurait jamais pu atteindre un seul des policiers. Neuf balles. Sans compter l’usage supplémentaire du «taser» pour l’immobiliser même s’il était déjà atteint de plusieurs balles.

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La mort en direct

Le drame ayant été filmé par des passants et des caméras de sécurité du coin, il ne laissa personne indifférent. Les images révoltantes firent le tour de la planète. Tout comme celles, par ailleurs, des manifestations à Toronto réclamant que «justice» soit faite. Pour une fois.

Trop d’histoires de morts suspectes de citoyens aux mains d’un policier, ici et ailleurs, se bousculaient pour se contenter de la culture d’impunité qui, souvent, empêche la déposition d’accusations formelles.

Dans le cas du jeune Yatim, tout en respectant le principe de la présomption d’innocence, les vidéos prises sur place et diffusées à profusion sur Youtube et dans les médias, glaçaient le sang.

Pour l’UESO, cette mort diffusée à grande échelle, tenait lieu de véritable «test». Un test de crédibilité. Souvent soupçonnée d’être complaisante envers les corps policiers, l’UESO n’avait tout simplement pas droit à l’erreur. Les images ne pardonnaient pas.

Or, on dirait que les corps policiers ne réalisent toujours pas que de plus en plus, dans des situations conflictuelles avec ou sans témoins visibles pour eux, ils risquent fort d’être filmés par des citoyens et/ou des caméras de sécurité qui poussent un peu partout comme des champignons.

Ces vidéos, en soi, ne garantissent certes pas que justice soit faite à chaque fois qu’elle devrait l’être. Pensons seulement à la mort «filmée» de Robert Dziekanski. Complètement confus et instable à l’aéroport de Vancouver, les policiers arrivés sur place l’avaient «tasé» pour l’immobiliser au lieu de chercher à parlementer avec lui.

Avec le temps, ces vidéos pourraient néanmoins contribuer à briser, ne serait-ce qu’en partie, la fameuse «loi du silence» – cette omerta qui règne trop souvent dans les rangs policiers quand un ou une des leurs met la sécurité ou la vie d’une personne en danger sans raison valable.

Qui sait ce qui se serait vraiment passé si, par exemple, et tout en respectant la notion de présomption d’innocence, on avait filmé la mort d’un Freddy Villanueva ou d’un Anthony Griffin, d’un Mario Hamel, d’un Patrick Limoges, d’un Richard Barnabé, d’un Claudio Castagnetta, etc., etc., etc.?

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Formation, conséquences et dissuasion : une combinaison essentielle à instaurer

En fait, on ne s’habitue jamais à ces histoires. Comme journaliste et fille d’un père jadis policier à la Ville de Montréal, je sais à quel point le travail policier est un des plus difficiles et exigeants qui soient – notamment dans les grandes villes. Ce constat ne peut toutefois servir de prétexte à cette culture d’impunité.

Dans certains cas de pertes inutiles de vies, des vidéos aideront sûrement à affaiblir cette culture malsaine. Par contre, sans une formation plus élaborée et pointue des policiers – entre autres, quant aux techniques d’immobilisation de personnes vulnérables, instables et/ou sous l’influence de drogues ou d’alcool-, ces vidéos serviront surtout après les drames.  Une meilleure formation viserait plutôt leur prévention.

Quant aux manières de combattre le profilage racial, si la formation progresse sur le sujet, elle est loin d’être encore optimale.

(*) Sur la question de la formation des policiers, voir mon billet «Pour ne pas oublier Matricule 728 (II)».

Même phénomène dans le département des conséquences et de la dissuasion.  Si la formation des policiers demeure de toute évidence incomplète, voire déficiente sur certains plans essentiels – un constat qu’on ne cesse de faire et refaire à chacune de ces morts gratuites -, la création d’un Bureau indépendant d’enquêtes sur les forces policières au Québec tient en effet de l’urgence.

Aussi imparfait que puisse être ce type d’organisme – les critiques lancées depuis des années à sa version ontarienne en témoignent -, il mettrait tout au moins fin à cette absurdité scandaleuse voulant qu’un corps policier soit appelé à enquêter sur un autre corps policier…

Dans la foulée de plusieurs cas d’abus policiers observés pendant la grève étudiante de 2012, le gouvernement Marois annonçait d’ailleurs le dépôt d’un projet de loi allant dans ce sens. La loi, en attente de sa réglementation et de la création même du Bureau, fut adoptée en mai de cette année.

Comme le soulignait avec raison la Protectrice du citoyen, la création d’un tel bureau doit:

«fournir toutes les garanties de véritable indépendance, d’impartialité, de compétence, de transparence, qui  sont  indispensables au renforcement de la nécessaire confiance du public. (…) Car, je tiens à le réitérer : l’enjeu principal ici, c’est la confiance. Cette confiance, qui a été plus d’une fois ébranlée quant à la conduite par des policiers des enquêtes sur des incidents impliquant des policiers, ne l’a pas été que pour des raisons de perception. (…) C’est un enjeu dont l’examen doit s’élever au-dessus des débats idéologiques, éviter le dogmatisme et placer au premier plan l’intérêt public.»

S’il reste à voir de quoi cette nouvelle créature sera faite le jour où elle existera pour vrai, rappelons que cette annonce était aussi, en partie, un prix de consolation offert en échange du refus du même gouvernement de mettre sur pied une véritable enquête publique et indépendante sur les agissements policiers lors de la grève étudiante. Et ce, contrairement à l’Ontario où le Bureau du directeur indépendant de l’examen de la police (BDIEP) livrait en 2012 au gouvernement provincial un rapport dévastateur sur les agissements policiers lors du sommet du G20 tenu à Toronto en 2010.

Rappelons aussi, comme je l’expliquais ici, que ce futur Bureau des enquêtes indépendantes version québécoise, aura comme mission «de faire enquête lorsqu’une personne, autre qu’un policier en devoir, décède ou est blessée gravement ou par une arme à feu utilisée par un policier lors d’une intervention policière ou lors de sa détention par un corps de police».

Ce qui en ferait en effet l’équivalent québécois de la même Unité d’enquêtes spéciales de l’Ontario (UES) venant tout juste de déposer une accusation de meurtre contre le policier Forcillo.

Or, le problème est qu’il manque encore au Québec un élément de taille dans la filière policière.

De fait, il existe aussi en Ontario ce fameux Bureau du directeur indépendant de l’examen de la police (BDIEP)-  responsable entre autres choses du rapport sans complaisance sur les agissements policiers lors du G20.

Alors que l’UES couvre les cas de mort, – comme celui du jeune Yatim -, de blessures graves ou d’agression sexuelle mettant la police en cause, le BDIEP, quant à lui, ratisse encore plus large. Composé exclusivement de civils, ses décisions sont indépendantes et il «n’est subordonné ni au gouvernement, ni à la police, ni aux communautés».

Aussi imparfait puisse être aussi cet organisme, le mandat du BDIEP est néanmoins important. Il est de «recevoir, de traiter et de surveiller de manière objective et impartiale les enquêtes découlant des plaintes du public déposées contre la police de l’Ontario. Il se charge également d’enquêter relativement à certaines plaintes du public.»

Ce faisant, le BDIEP est en charge de «traiter et d’enquêter des plaintes publiques» sur les forces policières de l’Ontario, mais est également «responsable d’administrer le système de plaintes public».

Il «s’efforce» aussi «de cerner et de résoudre les problèmes permanents et systémiques au sein des services de police, et effectue des vérifications pour assurer la gestion efficace du système de plaintes».

Enfin, le BDIEP doit également «faire connaître le système de plaintes du public à la population et à la police» et doit chercher aussi «les commentaires du public – les membres de la communauté et la police – qui ont été impliqués dans le processus de plaintes du public».

On voit donc clairement que si la création éventuelle au Québec d’un Bureau des enquêtes indépendantes – l’équivalent de l’UES de l’Ontario -, est une initiative aussi nécessaire qu’urgente, là où le bât blesse est qu’il nous manque encore et toujours l’équivalent tout aussi essentiel du BDIEP ontarien.

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En attendant, à Toronto – et sous réserves du dénouement final de cette mort tragique -, l’accusation d’homicide involontaire déposée contre le policier Forcillo ne ramènera jamais le jeune Yatim à la vie. C’est certain. Mais elle offre tout au moins à sa famille un début d’espoir de justice.

Quant aux directeurs des corps policiers, cette accusation tient lieu d’avertissement. Soit que le port d’une arme et d’un uniforme de policier ne permet pas tout.

Pour les ministres de la Sécurité publique, elle leur dit haut et fort qu’il est grand temps d’adapter la formation des policiers encore mieux et plus à une réalité sociale de plus en plus complexe et délicate à gérer.

À chacun de ces drames inutiles, de ces morts gratuites souvent provoquées par un moment de panique, un manque de formation, d’expérience ou d’instinct, le souvenir de la tuerie de 1984 à l’Assembée nationale nous revient.

Denis Lortie, un jeune caporal armé jusqu’aux dents et très instable psychologiquement, avait fait irruption au parlement. Après avoir tué trois personnes et fait treize blessés, il s’était carrément installé dans le Salon bleu sur le siège du Président de l’Assemblée nationale.

Risquant alors sa vie, mais comptant sur son expérience, son courage et son instinct, le sergent d’armes René Jalbert opta pour le dialogue de «soldat à soldat». Il «négocia» donc longuement avec le tueur armé. Quelques heures plus tard, Lortie se rendait à la Sûreté du Québec.

Si l’on doit depuis beaucoup au courage des policiers lors des tueries qui ont suivi celle de l’Assemblée nationale – dont celles de Dawson et de Concordia -, la mort de Sammy Yatim vient rappeler à quel point leur formation doit néanmoins être renforcée à nouveau et de manière sérieuse. Question de mieux face aux défis de plus en plus complexes du travail quotidien des policiers. Et ce, encore une fois, d’autant plus dans les grandes villes.

Un citoyen dont la peau n’est pas blanche ou qui se retrouve en situation de haute vulnérabilité et d’instabilité psychiques, ne devrait pas avoir à perdre sa vie pour la simple raison qu’au mauvais moment, au mauvais endroit, un ou des policiers ne semblent pas savoir comment l’immobiliser sans risquer de le blesser mortellement.

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Ferons-nous un jour une enquête publique sur la crise sociale du printemps 2012 fomentée à des fins électoralistes par JJ Charest et son ministre de la sécurité publique en toute collaboration avec les corps policiers mercenaires et leurs agents doubles du « black block » ?

J’attendais ce billet depuis longtemps. Deo gracias!

Il ne fait aucun doute que ce policier était aliéné et qu’il n’aurait jamais dû être admis chez les policiers. Un examen psychologique s’impose.

Quand à l’imbécile qui a cru bon de » taser » le mort… Il faudrait l’examiner lui aussi.

Il est impérieux qu’un comité permanent soit formé pour enquêter sur la police et que seulement un policier de plus de 25 ans d’expérience en fasse parti. De préférence un policier à la retraite, qui aurait un peu de recul.

Je préconise un comité de sept membres de diverses cultures sociales : sociologues, psychologues, philosophes, criminologues, historiens, etc, et évidemment un policier d’expérience. Comme le préconise Mme, ce comité devrait être indépendant et ne se rapporter qu’au parlement, pas au gouvernement.

Même en Ontario on se plaint du comité, pourtant de beaucoup supérieur à ce que l’on propose au Québec. La manie du contrôle sans doute. Au Québec on aime à avoir les deux mains sur le volant, peu importe le parti. L’autonomie? La liberté? Hum! Pas dans ma cour. Une autre forme de névrose chrétienne qui ne nous lâche pas.

Affaire à suivre avec grand intérêt.

J’espère que les deux structures dont vous faites mentions attireront l’intérêt des décideurs ici au Québec. Selon toutes les apparences, aujourd’hui on peut prétendre que monsieur Sammy Yatim, syrien, a tout simplement été exécuté. On dit régulièrement que ça n’arrive qu’aux autres. Pourtant le policier Gosset sévissait bien à Montréal et c’est un noir qu’il a lui aussi tué : M. Griffin.

On aura beau donner la meilleur formation possible aux policiers, il y aura toujours des cas où cas où ce n’est pas la formation qu’il faut mettre en cause. C’est l’aptitude professionnelle du policier lui-même.

Ainsi que savons-nous du policier Fortillo ? Présentement rien mais j’ose espérer qu’on étudiera méthodiquement tous ces antécédents.

«Fais preuve de gentillesse envers tous ceux que tu rencontres, leur combat est peut-être plus dur que le tien.» [Platon