La nouvelle femme forte de Charest ?

Depuis la commission Cliche, 18 élus se sont succédé au ministère du Travail. Mais Lise Thériault est la première à oser toucher au placement syndical dans la construction.

La nouvelle femme forte de Charest ?
Photo : J. Boissinot / PC

Les leaders syndicaux, peu habitués à se faire apostropher en public, se sont laissé enguirlander par elle presque sans répliquer. La ministre du Travail, Lise Thériault, a profité des échanges musclés qu’elle a eus avec les syndicats de la construction, fin octobre, pour imposer ses règles : pas question d’être « chummy » avec Mme Thériault ni de la tutoyer, et encore moins de l’insulter. Du haut de ses 5 pi 7 po (1,70 m), la délicate ministre à la chevelure blonde incendiaire a réussi à ébranler le monde des gros bras de la construction.

Et ça ne fait que commencer. « J’ai d’autres gros dossiers sur mon bureau », dit la députée d’Anjou, à Montréal. Au programme : réforme de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) et ouverture partielle du Code du travail, notamment pour améliorer le régime des travailleurs forestiers et pour adapter aux nouvelles technologies la notion de briseurs de grève. Et tout cela dès 2012.

Après les Jérôme-Forget, Normandeau, Courchesne et Beauchamp, Lise Thériault est-elle la nouvelle femme forte de Charest ? À 45 ans, elle n’a pas l’inten­tion d’être une étoile filante. « Être au Cabinet, c’est la cerise sur le sundae », dit-elle.

Éditrice de carrière, Lise Thériault est élue en 2002 lors d’une élection partielle. Jean Charest la nomme ministre de l’Immigration en 2005. Un rôle si discret que durant certaines séances à l’Assemblée nationale, elle ne dit pas un mot ! Deux ans plus tard, le premier ministre l’écarte du Cabinet, avant de la nommer, en 2010, ministre du Travail.

Elle atterrit à ce ministère sans savoir que Jean Charest lui demandera de piloter une réforme du placement syndical dans le milieu de la construction, le projet de loi 33. « C’est plus délicat que je ne le pensais. La construction, c’est un monde à part. Je savais que je n’aurais pas l’unani­mité, mais ça brasse pas mal. »

Depuis 1975, 18 ministres du Travail se sont succédé sans jamais oser toucher au placement syndical. Pourtant, la commission Cliche recommandait, cette année-là, de mettre fin à cette pratique qui engendre de l’inti­midation sur les chantiers. Jean Cournoyer, qui a lancé la commission Cliche et fut ministre du Travail de 1970 à 1975, n’a d’ailleurs pas aimé que la ministre Thériault enguirlande le président de la FTQ, Michel Arsenault, en pleine commission parlementaire. « Elle a frappé avant d’écouter. Ce n’est pas le travail d’un ministre », dit-il, ajoutant qu’il comprend tout de même sa réaction et admire son « courage ». « Elle doit faire face à beaucoup d’agressivité. La construction, c’est une jungle ! »

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LA CONSTRUCTION EN CHIFFRES

24 697 employeurs.

152 740 salariés.

70 % d’entre eux sont affiliés à la FTQ-Construction et au Conseil provincial du Québec des métiers de la construction. La CSN-Construction, la CSD-Construction et le Syndicat québécois de la construction représentent les autres.

45,5 milliards : valeur des travaux de construction (2010), soit 14 % du produit intérieur brut (PIB) du Québec.

Jonathan Trudel

Lise Thériault en sait quelque chose : son fils, son frère et plusieurs de ses cousins travaillent dans la construction. « Je connais le terrain. Et personne ne m’a dit que j’étais à côté de la plaque ! »

La ministre au regard implacable se défend d’être antisyndicaliste : sa prochaine loi (projet de loi 35) s’attaquera aux patrons, en empêchant les entrepreneurs frauduleux de soumissionner pour les contrats publics.

« Les syndicats doivent négocier les conditions de travail, pas gérer les chantiers. Ils ont un rôle à jouer dans le placement, mais il doit être mineur. » La ministre dit agir pour que cesse la culture d’intimidation : 63 000 nouveaux employés ont fait leur entrée dans le domaine de la construction depuis 10 ans. « Ces jeunes-là veulent travailler en paix. »

 

LA COLLUSION POUR LES NULS 

Dans un rapport d’enquête rendu public en septembre, Jacques Duchesneau, jusqu’à tout récemment directeur de l’Unité anticollusion (UAC) du Québec, décrit deux grandes « techniques » de collusion.

Le camouflage
Ou l’illusion que les entrepreneurs jouent le jeu de la concurrence.
Des entrepreneurs s’abstiennent de soumissionner ou retirent – parfois sous la pression d’un concurrent – une offre pour favoriser celle d’un entrepreneur déterminé à l’avance. Ou ils déposent une soumission volontairement beaucoup trop élevée pour être considérée, ou dont les conditions sont reconnues comme inacceptables.

Le partage
Ou la répartition des profits engrangés grâce au camouflage.
Les entrepreneurs se partagent des contrats sur une base géographique ou en fonction d’un type de marché (l’asphaltage, par exemple). Ou, selon un système de rotation qu’ils ont eux-mêmes mis en place, ils s’organisent pour remporter à tour de rôle les contrats publics.

Jonathan Trudel

 

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PLACEMENT SYNDICAL 101 

Pour combler ses besoins en main-d’œuvre, un entrepreneur en construction a trois options.

[ 1 ] Embaucher ses propres ouvriers.

[ 2 ] Faire appel à un système de candidatures de la Commission de la construction du Québec (CCQ), organisme qui supervise le secteur de la construction au Québec.

[ 3 ] Demander à un syndicat de lui fournir des ouvriers. C’est le « placement syndical ». Selon la FTQ, 15 % de l’ensemble des travailleurs de la construction sont placés par les syndicats sur les chantiers du Québec. La CSN parle plutôt de 25 %. Mais un fait demeure : les délégués des centrales dominantes, la FTQ-Construction et le Conseil provincial des métiers de la construction, font souvent la loi sur les grands chantiers industriels et imposent leurs propres travailleurs. Cela mine la liberté d’association syndicale et entraîne des tensions et des problèmes de productivité, selon les syndicats concurrents et les employeurs.

La solution de la ministre du Travail, Lise Thériault

Confier tous les placements de main-d’œuvre à la CCQ. Les entrepreneurs pourraient continuer d’embaucher leurs propres ouvriers, mais devraient en aviser la CCQ. Les syndicats pourraient proposer des travailleurs à la CCQ (mais pas directement aux employeurs), à condition d’obtenir un permis.

Jonathan Trudel