La plus pénible leçon de 2011

Que se serait-il passé si la vague orange du printemps dernier ne s’était pas brisée à la rivière des Outaouais et avait porté le NPD jusqu’aux rives du pouvoir ?

Chantal Hébert : La plus pénible leçon de 2011
Photo : A. Vaughan / PC

La question ne relève pas tout à fait de la politique-fiction. Le 2 mai dernier, il aurait suffi d’une variation de quelques points dans les suffrages exprimés dans le reste du Canada pour que les néo-démocrates puissent soit former un gouvernement minoritaire, soit proposer une coalition aux libéraux.

Connaissant Jack Layton et son équipe, on conçoit mal que le NPD aurait résisté à la tentation de remplacer les conservateurs au pouvoir. On peut aussi, malheureusement, imaginer la suite.

Quelques mois plus tard, un gouvernement fragile et sans expérience aurait été décapité avant même d’avoir fait adopter son premier budget. Ce gouvernement orphelin aurait été d’autant plus déboussolé qu’il se serait trouvé devant un vide sidérant sur le front du leadership.

Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont plutôt les événements qui ont suivi le décès de Jack Layton qui l’indiquent.

Sans attendre de voir quels députés brigueraient la succession, des doyens respectés du NPD – comme l’ancien chef fédéral Ed Broadbent et l’ex-premier ministre de la Saskat­chewan Roy Romanow – se sont empressés de proposer Brian Topp, stratège non élu, comme prochain chef.

Au cours d’une conversation récente, Ed Broadbent m’a juré qu’il avait donné sa bénédiction hâtive au candidat Topp en connaissance de cause et en fonction d’une évaluation rigoureuse des autres aspirants probables au leadership.

Si Roy Romanow et Ed Broadbent sont arrivés rapidement à la conclusion qu’aucun des députés du NPD ne s’imposait comme chef de l’opposition officielle, il faut croire que leur jugement aurait été encore plus sévère si le parti avait dû remplacer un premier ministre au pied levé.

Pendant que sept de ses députés font campagne au leadership, le NPD peine à s’acquit­ter de son nouveau rôle d’opposition officielle. S’il était au pouvoir, on peut se demander comment il aurait été capable de gouverner.

Avant, pendant et après la campagne électorale, une grande pudeur journalistique a entouré le sujet de la santé du défunt chef du NPD. Rétrospectivement, cette pudeur paraît déplacée.

Personne n’est à l’abri d’un problème de santé. Tout le monde se souvient de la bactérie mangeuse de chair qui a terrassé Lucien Bouchard, en 1994. Quelques mois après qu’il se fut retrouvé aux soins intensifs, c’est un chef en pleine possession de tous ses moyens qui a repris les rênes du Bloc québécois.

Le cas de Jack Layton était néan­moins différent. Son cancer de la prostate était du domaine public. Les explications fournies sur la fracture à la hanche qui l’a obligé à faire campagne une canne à la main étaient nébuleuses. Malgré ce flou artistique, on savait que les difficultés ambula­toires de Jack Layton ne tenaient pas à un accident anodin.

Dans les mêmes circon­stances, Stephen Harper et Michael Ignatieff auraient été soumis à un questionnement plus rigoureux. Dans leur cas, la thèse voulant que les électeurs soient en droit de savoir si leur prochain premier ministre est suffisamment en bonne santé pour diriger le Canada pendant quatre ou cinq ans l’aurait emporté sur toute autre considération.

Si l’état de santé de Jack Layton n’a pas été scruté à la loupe par les médias avant et durant la campagne, ce n’est pas tant par respect pour sa vie privée que parce que, pendant longtemps, personne ne croyait qu’il était en piste pour le titre de premier ministre (ni même pour le rôle néanmoins majeur de chef de l’opposition officielle).

Et si les médias n’ont pas mis les bouchées doubles par la suite, c’est parce qu’il était trop tard pour aider les électeurs à faire un choix éclairé. Ce qui relevait de la saine curiosité journalis­tique avant le scrutin serait devenu, une fois le vote passé, un acte de voyeurisme gratuit.

La plus pénible leçon politico-journalistique de 2011, c’est que les médias ne rendent service à personne en détournant leur regard d’un malheur humain dont la pertinence pour la suite des choses devrait normalement leur crever les yeux.

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