La pression

À la veille des deux débats des chefs, l’auteur, qui a « entraîné » plusieurs candidats au poste de premier ministre à cet exercice démocratique anxiogène, raconte comment ils réussissent à le traverser sans craquer.

Pict Rider / Getty Images / Montage L'actualité

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

Les débats des chefs sont d’abord des spectacles à grand déploiement, à heure de grande écoute. Les médias y investissent des ressources importantes, avant, pendant et après. Analystes, personnel politique, blogueurs et partisans y vont de leurs évaluations. Les candidats de tous les partis regardent sur le bout de leurs sièges la performance de leurs chefs, sachant très bien que, pendant les deux prochaines heures, leur avenir politique n’est plus du tout entre leurs mains. 

Mais cet événement politique, bien qu’il soit vécu collectivement, est surtout un exercice individuel pour cinq personnes. 

Avec les deux débats prévus cette semaine — un en français mercredi et un en anglais jeudi —, la pression est énorme pour Justin Trudeau, Erin O’Toole, Jagmeet Singh, Yves-François Blanchet et Annamie Paul. Un faux pas et ça pourrait être la déroute totale pour leur parti et la fin de leur carrière politique. Au contraire, un coup de circuit pourrait amener le pouvoir et la gloire — tout en propulsant des dizaines d’inconnus à l’un des 338 sièges en jeu lors de cette élection.

Pourtant, lorsque l’on regarde l’historique des débats au Canada, la grande majorité d’entre eux n’ont eu que peu ou pas d’incidence sur le cours de l’élection. Soit parce qu’il n’y a pas eu de mouvement d’électeurs important à la suite du débat, soit parce que ce mouvement a été déclenché par un autre événement de campagne. 

Pour chaque débat qui passe à l’histoire avec un K.O. — l’effondrement d’Andrew Scheer au face-à-face de 2019, Layton qui met en boîte Ignatieff au sujet de ses absences parlementaires en 2011, Mulroney tonnant « You had an option, sir » contre Turner en 1984 —, vous en trouverez plusieurs autres sans moment véritablement mémorable. Au cours de ma carrière politique, j’ai aidé sept chefs politiques à préparer 25 débats, que ce soit au niveau fédéral, provincial ou municipal. La plupart de ces débats ne sont pas passés à l’histoire. Des matchs nuls ou à peu près, pour la plupart. 

Je leur ai tous répété cette vérité, pour tenter de mettre les choses en perspective. Mais ça ne change pas grand-chose : la pression demeure, car le risque de ne pas être à la hauteur est sur les seules épaules des chefs. Et ils savent que le reste du pays est à l’affût.

La préparation peut prendre diverses formes, souvent en combinaison : révision des messages, simulation complète ou partielle, discussion de groupe ou en tête-à-tête.  

Il n’y a pas de formule magique universelle. Il faut trouver la bonne formule au bon moment pour chacun. Ce qu’il y a d’universel, c’est cet éclair unique dans l’œil du candidat tout juste avant d’entrer en scène. Un mélange de frayeur et de confiance, de fatigue et d’adrénaline. Cet éclair, je l’ai vu chez mes chefs. Je l’ai vu aussi en coulisses, dans ceux des autres chefs.

L’entourage doit donc contribuer à faire baisser cette pression. Le principe de base est de se préparer et de répéter les messages et les lignes directrices. Mais attention, le tout doit se faire de manière harmonieuse. Se montrer en désaccord devant le chef pendant une séance de préparation peut miner la confiance de celui-ci. Imaginez ma stupéfaction de voir des conseillers quitter la salle de préparation du débat en claquant la porte à cause d’un désaccord stratégique…

Il faut tenter de rendre le chef à l’aise avec son matériel au point où ça sort tout seul, que ce soit un automatisme. Preuve à l’appui : en 20 ans de carrière politique, personne, hormis Gilles Duceppe, n’a autant d’expérience que moi à être Gilles Duceppe en préparation de débats. À force de répéter ses messages lors de simulations, j’aurais sans doute pu le remplacer au pied levé !

Répéter, répéter, répéter. Notre candidat doit voir venir les attaques, il faut donc les avoir prévues. Prévoir la réponse, évidemment. Et aussi, prévoir la contre-attaque. C’est un exercice difficile, où il faut pouvoir donner les bons outils à son candidat sans pousser la simulation au point de désarçonner son chef psychologiquement en marquant des points en jouant trop bien son rôle. Un peu comme un entraînement de hockey : il faut savoir mettre en échec sans blesser son coéquipier.

Il existe d’autres outils pour faire tomber la pression chez le candidat. Dans certains cas, cela peut prendre la forme de moments en famille juste avant le débat (quoique dans certains cas, la famille n’aide pas toujours !). Une séance au club de gym et un bon repas peuvent également y contribuer. Natation. Marche. Cinéma. Peu importe, il faut pouvoir se détendre. J’ai même vu Jack Layton, à son premier débat des chefs lors de l’élection de 2004, y aller d’une petite rasade de whisky avant de quitter sa loge !

Après avoir reçu les derniers conseils de leur entourage, après avoir étreint leur famille, les cinq chefs seront appelés à prendre place sur le plateau du débat. À compter de ce moment, plus personne d’autre ne peut vraiment agir. Les spin doctors ont beau essayer de convaincre les médias, les partis ont beau envoyer communiqués et « rappels des faits », les militants ont beau s’époumoner sur les médias sociaux, les chefs sont seuls au monde. Et ils le savent.

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