La protection des ministres fédéraux doit être revue

Le temps est venu d’assurer une protection 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 à nos ministres canadiens, et d’offrir un soutien adéquat aux autres élus. N’attendons pas un drame comme celui du Royaume-Uni pour agir.

Nathan Denette, La Presse Canadienne

L’auteur est un ancien stratège conservateur, ayant conseillé l’ex-premier ministre Stephen Harper lors de trois élections générales. Il est vice-président de TACT, une agence de relations publiques.

Quand j’étais chef de cabinet d’un ministre du gouvernement Harper, j’étais de ceux qui militaient ardemment — mais sans succès — pour que le Canada protège mieux ses élus, particulièrement ses ministres. L’assassinat d’un deuxième député au Royaume-Uni, la semaine dernière, lors d’un événement dans sa circonscription, m’a rappelé l’importance de cette préoccupation : ce type de crime pourrait arriver au Canada.  

Le temps est venu d’assurer une protection 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 à nos ministres canadiens, et d’offrir un soutien adéquat (en fonction du risque) aux autres élus. Ce n’est pas le cas présentement. 

L’ancien greffier du Bureau du conseil privé Michael Wernick a d’ailleurs déclaré en 2019 qu’il craignait que quelqu’un se fasse assassiner pendant la campagne électorale cette année-là. Ce n’est pas arrivé, bien sûr, mais le plus haut mandarin de l’État ne lance pas une telle affirmation au hasard. Il l’a fait parce qu’il possédait suffisamment d’informations lui faisant craindre le pire. J’avais des inquiétudes semblables à mon époque, alors que je voyais passer plusieurs menaces sous différentes formes. C’était l’une des raisons qui m’empêchaient de bien dormir.

Malheureusement, c’est un raisonnement strictement politique qui fait qu’à l’exception du premier ministre, les ministres du gouvernement canadien ont une protection indigne de leur fonction. Les ministres des Finances, de la Défense et des Affaires étrangères ont parfois un peu de sécurité formelle autour d’eux, mais rien de même comparable avec le ministre le plus junior du gouvernement du Québec, qui a, lui, de la protection policière en tout temps. Et le problème n’est pas à Québec.  

Cette lacune n’est pas la faute de la GRC. Ce sont les politiciens qui sont responsables de la situation, dans la mesure où ce sont eux qui refusent les ressources nécessaires à leur propre sécurité. Il s’agit même d’un sujet assez tabou dans les coulisses du parlement. 

Selon mon expérience, deux raisons principales expliquent cet état de fait. D’abord, ce ne serait apparemment pas dans les valeurs canadiennes d’avoir des gardes du corps autour de nos ministres, parce qu’ils doivent demeurer proches de la population. Il y a moyen de trouver le bon équilibre entre la sécurité et la disponibilité. C’est le cas pour les ministres à l’Assemblée nationale du Québec, à la fois protégés et accessibles. 

Le second argument qui revenait toujours lors des débats auxquels j’ai participé est qu’une protection policière permanente pour tous nos ministres représenterait un coût trop élevé financièrement et politiquement. À mon avis, c’est de la foutaise et il est grand temps d’en finir avec cette négligence. Nos ministres doivent avoir dès maintenant une protection physique en tout temps.

Ce ne sont pourtant pas les signaux d’alarme qui manquent. Pierre Laporte a été enlevé puis assassiné en octobre 1970 parce qu’il n’avait pas de protection. Une fusillade a eu lieu à l’Assemblée nationale du Québec en 1984. Un tueur est entré au parlement du Canada en 2014. Pauline Marois l’a échappé belle en 2012 (contrairement à une victime), le soir où elle a été élue première ministre du Québec. En Ontario, Justin Trudeau a reçu des cailloux sur la tête il y a quelques semaines en pleine campagne électorale. L’ex-ministre fédérale Gail Shea a été entartée en 2010. Un jour, des agresseurs auront peut-être un couteau plutôt qu’une tarte, et qui sait si nous pourrons éviter le sort qu’a connu David Amess, le défunt député britannique.  

Les menaces ne se limitent donc pas au premier ministre du Canada. Et en ce qui le concerne, la sécurité qui l’entoure est forte, bien qu’imparfaite. Je ne suis pas aussi inquiet pour lui.

Plusieurs policiers font partie de son équipe de protection 24 heures par jour. Les nombreux véhicules du cortège sont blindés et il y a des policiers dans chacun d’eux. Le premier ministre monte dans différentes voitures de ce cortège et les trajets entre sa résidence et ses bureaux changent régulièrement pour flouer les agresseurs potentiels qui tenteraient de prendre des notes. Les policiers font du repérage à l’avance à l’aide de chiens renifleurs partout où le premier ministre doit se déplacer. Il y a toujours au moins deux voies de sortie d’urgence sur les lieux de ses événements, dont une aérienne ou maritime si le besoin se présente. Bref, rien n’est laissé au hasard pour protéger le chef de notre gouvernement.  

Mais on ne peut pas en dire autant de la trentaine de ministres du gouvernement canadien. Ils ont au mieux une protection minuscule (sur demande), ou selon une évaluation du risque faite par la GRC. Au pire, ils seraient laissés à eux-mêmes — ou à la volonté de leurs employés politiques — s’ils devaient se défendre physiquement. 

À défaut d’avoir cette protection complète que je désirais pour mon ancien patron, j’embauchais autant que possible des anciens combattants ou des membres actifs de la réserve des Forces armées canadiennes pour être chauffeur du ministre. Même s’ils n’étaient pas armés, je faisais le pari qu’ils pourraient mieux le défendre que son attaché de presse ou son conseiller politique. Ç’aurait été tellement plus logique d’avoir un garde du corps.

De 2006 à 2015, j’ai été le témoin direct ou indirect de plusieurs menaces à l’endroit de différents ministres. Il y en avait de toutes les sortes, jusqu’à des menaces de mort. Elles arrivaient par lettres, par messages électroniques ou sur les réseaux sociaux, par téléphone ou même verbalement. Il est également possible que ce soit la GRC qui informe le bureau d’un ministre d’une menace qu’elle a interceptée.  

Un ministre m’a déjà raconté que sa famille était menacée lorsqu’il était à Ottawa, ce qui l’ébranlait énormément. Les intimidateurs lançaient des phrases du genre « on sait où tu habites » ou « on pourrait brûler ta maison » à l’épouse ou aux enfants d’un ministre parce qu’ils étaient furieux à la suite de certaines décisions du gouvernement. Un autre ministre s’est fait photographier en sortant de chez lui par des gens qui ont pris rapidement la fuite. Ils ont répété le stratagème avec ses enfants, alors que l’élu devait prendre une décision importante relativement à un dossier controversé qui faisait les manchettes. Les menaces sont parfois directes, alors qu’à d’autres occasions elles sont plus floues pour intimider celles et ceux qui ont à décider des politiques publiques.

Or, dans la majorité des cas, les ministres fédéraux n’ont aucune protection. Lorsqu’un d’eux est victime d’intimidation, la menace est communiquée à la GRC. Les policiers font une évaluation du risque et déterminent si un renfort est nécessaire ou non. Parfois, ils enverront des ressources en uniforme ou en civil pour quelque temps. Ce fut le cas récemment pour l’ex-ministre libérale Catherine McKenna, qui a bénéficié d’un certain niveau de protection alors que les menaces à son égard s’intensifiaient.

Mais le plus souvent, la GRC juge la menace insuffisante pour accorder de la protection. Les policiers sont les experts et ils ont raison dans la majorité des situations. Leur jugement n’est toutefois pas infaillible. Un terroriste est entré au parlement en 2014 et aurait pu causer encore plus de dégâts qu’il ne l’a fait. La GRC n’a pas vu venir non plus l’entartage de Gail Shea. Et quant à Catherine McKenna, si, au lieu de menaces verbales, ses agresseurs l’avaient attaquée physiquement alors qu’elle se trouvait devant une salle de cinéma avec son enfant, la GRC n’aurait pas pu les empêcher, puisque la ministre n’avait pas de protection à ce moment-là. Donc, même si les cabinets ministériels se fient à l’expertise policière, ça ne veut pas dire qu’un ministre et son entourage sont toujours d’accord ou qu’ils se sentent rassurés par le verdict. 

Par ailleurs, certaines menaces ne sont jamais communiquées à la GRC, parce que les cabinets en viennent à croire qu’elle n’interviendra pas de toute façon, sur la base d’une expérience précédente semblable où la décision des policiers est allée dans ce sens. À d’autres occasions, ce sont les ministres qui ne veulent pas que les informations soient transmises, pour des raisons aussi bêtes que leur égo. Comme si aviser la GRC d’un risque pouvait être en contradiction avec une position prise dans une discussion du Conseil des ministres ou du caucus, où le même ministre aurait exprimé son opinion contre l’augmentation de la protection. Ou encore, ça devient une forme de désensibilisation aux menaces. À force d’en recevoir et qu’il ne se produise rien de grave, des élus et du personnel politique peuvent finir par prendre le tout avec plus de distance.

La sécurité des ministres peut également parfois se retrouver au cœur des compétences des différents niveaux de gouvernement. Par exemple, le bureau d’une ministre a de l’information indiquant que des manifestants seront présents lors d’une annonce prochaine quelque part au Québec. Cependant, le lieu de la manifestation n’est pas en territoire de la GRC. Celle-ci communiquera avec la Sûreté du Québec, ou encore avec le service de police municipal. Il m’est ainsi arrivé, durant mon séjour à Ottawa, de n’avoir aucun suivi policier pour certains événements au Québec. Et j’ai conclu, à tort ou à raison, que la bureaucratie l’avait emporté sur la sécurité de mon ministre. 

À d’autres occasions, des policiers sont venus sur place en uniforme ou habillés en civil et se sont mêlés à la foule. Cela a un effet double sur un ministre : il se sent en sécurité, mais se dit aussi que si cette fois les policiers sont présents, c’est que le risque est plus grand que d’habitude. Il y a de quoi augmenter le stress.

Il arrive aussi que la GRC informe le cabinet du ministre qu’elle juge que le risque est faible et qu’elle n’enverra personne. Elle lui donnera néanmoins un numéro de téléphone d’urgence. On comprend bien que le pire peut se produire avant que des agents répondent à ce 9-1-1 personnalisé…  

Lorsque les ministres voyagent à l’étranger dans le cadre de leurs fonctions, il peut être fascinant de constater que la sécurité offerte par les pays d’accueil est parfois plus grande que celle dont ils bénéficient à la maison.  

Alors que j’accompagnais l’ancien premier ministre Stephen Harper à un débat des chefs à Montréal, des gaillards hurlaient dans un mégaphone qu’ils allaient lui arracher la tête, lors de notre arrivée dans le stationnement de Radio-Canada. Et personne ne disait rien, y compris les policiers. Comme si c’était normal et acceptable. Je ne m’attendais pas à ce que ces personnes soient arrêtées par les forces de l’ordre et je ne craignais pas pour la sécurité du premier ministre à ce moment précis. Je me disais néanmoins que la liberté d’exprimer des opinions devrait s’arrêter là où le droit à l’intégrité d’une autre personne commence. Cet incident m’a surtout fait réfléchir au fait que la violence envers nos élus prend plusieurs formes et m’apparaît en constante croissance, particulièrement avec l’avènement des réseaux sociaux.

Vous seriez surpris de constater la quantité importante de menaces que reçoivent nos ministres. Elles doivent toutes être prises au sérieux. Il suffit qu’une seule se transforme en réalité pour causer l’irréparable.

Nos dirigeants politiques sont élus démocratiquement pour prendre des décisions. Chaque fois qu’ils le font, celles-ci font des mécontents. Plus un gouvernement avance en âge, plus le nombre de personnes qui critiquent ces décisions augmente. On ne peut pas faire l’autruche et penser que l’intégrité physique de nos ministres n’est pas menacée. Que la GRC fasse une analyse de risque sur demande en aval ou qu’elle tente d’intercepter des menaces en amont, c’est bien. Mais avoir un garde du corps en tout temps comme c’est le cas à Québec, c’est mieux.

Il est en revanche irresponsable de la part de nos politiciens de refuser de faire ce qu’il faut pour assurer leur propre sécurité. Le gouvernement Trudeau doit agir maintenant là où tous ses prédécesseurs ont échoué. Cessons de négliger la sécurité de nos ministres, n’attendons pas un autre drame avant de bouger. C’est non seulement pour leur bien, mais aussi pour protéger les fondements de notre démocratie. 

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Excellent article car effectivement j’ai travaillé auprès de ministre et effectivement sa sécurité était très mal prise par les responsables policiers et surtout que j’ai vécu des scènes désolantes de personnes qui ont pu s’approcher du ministre sans aucun problème pour menacer mon ministre

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Je suis entièrement d’accord avec votre affirmation touchant la sécurité de nos ministres pour avoir travaillé avec un ministre qui n’a jamais reçu de protection sauf après que des incidents aient été pris aux sérieux par la direction du service de la sécurité de la SQ qui depuis maintenant au Québec les ministres ont un chauffeur pour les déplacements et qui agit comme garde du corps certains sont des membres de la SQ

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