La question qui tue

Le pays du Québec est-il encore un projet rassembleur? Pas si on se fie aux derniers chiffres. Mais ils étaient plus bas en 1980…

L’Homo sapiens québécois a des idées bien arrêtées sur le bonheur, l’environnement, les accommodements raisonnables… Questionnez-le sur l’avenir de son pays, et le voilà singulièrement ambivalent.

Depuis le référendum de 1980, lorsque pour la première fois il a dû trancher entre la souveraineté et le fédéralisme, les deux options que se disputent son cœur et sa tête connaissent des montées de fièvre, des ressacs puis des décrues, qui s’expliquent par les événements politiques du moment.

À deux reprises, L’actualité a posé une question limpide, du genre que ne renierait pas Stéphane Dion, champion de la clarté: êtes-vous plutôt favorable à la souveraineté ou au fédéralisme? La première fois, il y a 15 ans, la souveraineté a recueilli 53 % d’appuis, contre 31 % pour le fédéralisme. En 2007, les deux camps se retrouvent coude à coude, avec 44 % et 45 %.

Comment interpréter ces résultats aux allures de montagnes russes? Puisqu’un sondage est la photographie de l’opinion à un moment précis, il convient de reconstituer le paysage qui a servi de cadre à nos enquêtes. Ainsi, en janvier 2007, c’est le calme plat. Jean Charest suppute ses chances de remporter des élections hâtives contre André Boisclair, qui n’a pas encore envoyé paître les syndicats, mais qui tente de faire oublier sa parodie de Brokeback Mountain, sous l’œil vigilant d’un Bernard Landry en réserve de la patrie. Du côté d’Ottawa, en revanche, ça bouge. Pour en finir avec le déséquilibre fiscal, Stephen Harper promet de faire pleuvoir des milliards sur le Québec. Mais son coup de maître, c’est d’avoir fait adopter une motion reconnaissant la nation québécoise. Nul doute, ce geste qu’aucun premier ministre libéral fédéral n’avait osé faire a favorisé l’option fédéraliste, qui a grimpé de 31 % à 45 %.

Quelle embellie! Rien à voir avec la situation observée au début des années 1990, époque où la souveraineté atteignait des sommets inégalés. Et pourquoi? L’échec de l’accord du lac Meech, qui devait ramener le Québec dans la Constitution de 1982, avait fait mal. Du coup, Lucien Bouchard avait fondé le Bloc québécois pour défendre les intérêts des Québécois à Ottawa. Pendant ce temps, à Québec, dans la foulée de la commission Bélanger-Campeau sur l’avenir politique et constitutionnel, Robert Bourassa réclamait le transfert d’importants pouvoirs à sa province. Les dés étaient jetés pour qu’on assiste à une remontée spectaculaire de la souveraineté.

«On peut être sympathique à la cause souverainiste sans voter oui au référendum», prévient Claude Gauthier, de la maison CROP, qui rappelle que les opinions exprimées dans un sondage diffèrent souvent des résultats obtenus à un référendum. Dès lors, pour tracer un portrait plus juste de la popularité des deux options, n’y aurait-il qu’un seul véritable baromètre, comme disent les élus: le vote? Au référendum de mai 1980, les Québécois ont dit «non» à 60 %, contre 40 % pour le «oui». Des fédéralistes ont alors enterré un peu hâtivement la souveraineté. Car le référendum de 1995 s’est conclu par une victoire à l’arraché du «non»: 50,6 % contre 49,4 %. En 15 ans, l’écart entre les deux options s’était rétréci comme peau de chagrin. Un vent de panique a soufflé sur Ottawa, qui a accouché, grâce aux bons soins de Stéphane Dion, de la loi sur la prétendue clarté.

Que retenir de nos deux instantanés, qui, mis bout à bout avec les deux référendums, couvrent plus d’un quart de siècle? Partie très bas (40 %) au référendum de 1980, l’option souverainiste se retrouve maintenant à 44 %. En 26 ans, elle a gagné quatre points seulement. De son côté, l’option fédéraliste, bonne première en 1980 avec 60 % des voix, a perdu 15 points par rapport à son score de cette année-là, puisqu’elle récolte aujourd’hui 45 % des suffrages.

Encore faut-il distinguer les vœux pieux de la réalité. «Croyez-vous qu’un jour le Québec deviendra indépendant?» a-t-on aussi demandé. Hors du Québec, 77 % des Canadiens pensent que la province restera au sein du Canada. Les deux tiers des Québécois (69 %) le pensent aussi. Plus surprenant, la moitié (55 %) des souverainistes ne croient pas qu’un jour le Québec sera un pays. De deux choses l’une: ou ils ne perçoivent pas la chose comme une urgence, ou ils n’y croient plus.

Bien malin qui peut prédire l’avenir! Ce que notre sondage affirme, c’est que plus on est vieux, plus on est fédéraliste. Chez les jeunes, la souveraineté a la cote, avec 57 % des voix. Reste à voir si, en vieillissant, ces jeunes souverainistes seront frappés par la «lumière» fédéraliste?

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