La révolution albertaine

Dans le dossier de l’énergie et des changements climatiques, le gouvernement de Stephen Harper est soudainement beaucoup moins à l’aise.

Rachel Notley (Photo : Nathan Denette/La Presse Canadienne)
Rachel Notley (Photo : Nathan Denette/La Presse Canadienne)

Politique

Mardi, un tremblement de terre politique a secoué l’Alberta. Le NPD a délogé le Parti progressiste-conservateur (PPC), qui régnait sur la province depuis presque 44 ans. Une victoire que les sondages annonçaient et qui a laissé à peu près tout le monde incrédule.

La vraie surprise est la solution de rechange choisie par les Albertains, car le déclin du PPC était perceptible depuis quelques années.

En fait, les conservateurs ont failli perdre le pouvoir en 2012. Ils ne l’ont conservé qu’en fin de course, lorsque les progressistes-conservateurs et une forte proportion des libéraux et des néo-démocrates se sont ralliés derrière la première ministre Alison Redford afin de barrer la route à l’ultraconservateur Wildrose Party (WP) de Danielle Smith.

La grogne larvée n’a toutefois pas disparu : Alison Redford a multiplié les bévues et s’est retrouvée emmêlée dans un scandale au sujet de ses frais de déplacement. Son successeur, Jim Prentice, semblait armé pour calmer le jeu, mais il a mis de l’huile sur le feu avec une série de décisions controversées et une déclaration maladroite qui lui a collé à la peau.

Interrogé sur les problèmes financiers de l’Alberta, il a déclaré : «Il faut se regarder dans le miroir». Les Albertains en ont déduit qu’il les blâmait eux plutôt que le PPC, au pouvoir depuis quatre décennies. (Grâce à ces mêmes Albertains, soit dit en passant.)

Puis est arrivé son budget. Forcé de serrer la vis pour encaisser les contrecoups de la chute du prix du pétrole, il a annoncé que la province afficherait un déficit record de cinq milliards, malgré des augmentations d’impôt, la mise en place de douzaines de tarifs, la création d’une taxe santé, l’élimination de plus de 2 000 postes dans la fonction publique, et ainsi de suite.

Il a ensuite déclenché les élections une année avant qu’elles eussent été prévues, pour ensuite mener une campagne décevante et connaître un mauvais débat. Le clou est venu quand, contesté sur ses chiffres par la chef du NPD, Rachel Notley, il a répliqué en disant que «les mathématiques, c’est difficile». Comme si sa rivale ne savait pas compter.

Son attaque a aussitôt été vue comme sexiste et condescendante — un exemple de la suffisance d’un parti qui croit que le pouvoir lui est dû et qu’il est seul à savoir ce qu’il fait. Dire que cela a mal passé est un euphémisme.

Rachel Notley, de son côté, a mené une campagne exemplaire, jouant de son charisme à fond et centrant les projecteurs sur elle, comme l’avait fait Jack Layton en 2011. Et cela a marché. Les erreurs dans son programme n’y ont rien changé. Le fait que la quasi-totalité de ses candidats étaient des néophytes non plus.

Jim Prentice aurait pu l’emporter si la droite s’était ralliée derrière lui, mais il avait empoisonné le puits. Les partisans du Wildrose Party voulaient plutôt avoir sa peau après qu’il eut réussi, l’automne dernier, à ravir plus de 11 députés du WP, dont la chef Danielle Smith.

Aujourd’hui, le PPC se retrouve avec 10 députés, et au troisième rang, alors que le WP a 21 députés et occupe le poste d’opposition officielle face au NPD, qui détient 53 sièges. Il n’en avait que quatre à la dissolution.

Onde de choc

Ce bouleversement politique pourrait faire sentir ses effets à l’échelle fédérale, mais pas de façon aussi dramatique.

Oui, le gouvernement Harper montre des signes d’usure et traîne des scandales dans ses bagages, mais il ne se bat pas sur deux fronts. La droite, à l’échelle fédérale, ne fait qu’un derrière le Parti conservateur. Et en Alberta, les conservateurs et Stephen Harper sont toujours populaires.

Cela ne rend pas la défaite de mardi moins amère. Mercredi, à sa sortie du caucus conservateur fédéral, le ministre de la Justice, Peter MacKay, a même dit que l’atmosphère était celle d’une morgue. De l’autre côté du Hall d’honneur, le caucus du NPD, lui, ne se pouvait plus. Le chef Thomas Mulcair jubilait, et des députés ont même sorti leurs guitares pour chanter.

Mais à sa sortie, Mulcair n’a pas voulu dire en quoi le défi serait différent pour lui en Alberta. Il sait pourtant qu’il n’est pas dans la même position que Rachel Notley. C’est à la gauche des conservateurs qu’il y a division. Libéraux et néo-démocrates s’arrachent les mêmes électeurs.

À noter, cependant, que le NPD fait mieux en Alberta que le Parti libéral du Canada depuis le début des années 2000. Ses appuis croissent lentement, mais sûrement. Assez pour faire élire la députée Linda Duncan en 2008, à Edmonton. En 2011, il a obtenu 16,8 % des voix, soit presque le double du PLC. La victoire de son cousin provincial fouette sa base pour la prochaine campagne fédérale.

Les libéraux, en revanche, ne détiennent plus qu’un siège à la législature et n’avaient même pas présenté de candidats dans tous les comtés.

Cela n’est pas encourageant pour le chef libéral fédéral Justin Trudeau, qui a multiplié les opérations charme en Alberta. Il veut que son parti y reprenne pied, mais il aura besoin d’une vraie organisation pour cela… et ce n’est pas son allié provincial qui pourra vraiment lui servir de renfort.

Du côté des conservateurs, leur unité fait leur force, mais l’Alberta était pour eux un symbole d’invulnérabilité utile. Et même pratique. Durant les dernières campagnes électorales, ils pouvaient y engranger des dons substantiels tout en concentrant leurs efforts ailleurs. Le résultat de mardi est un avertissement à ne rien tenir pour acquis.

Il faudra voir aussi si la perception du NPD ailleurs au Canada changera. Paraîtra-t-il plus rassurant ?

Gouverner

La victoire du NPD change aussi la donne pour le gouvernement conservateur de Stephen Harper. Il se retrouve avec seulement deux alliés naturels à la tête de gouvernements provinciaux, soit ceux de Terre-Neuve et de la Saskatchewan.

Harper va travailler avec son homologue albertaine, mais dans le dossier de l’énergie et des changements climatiques, il trouvera cela beaucoup moins aisé. Il ne pourra pas continuer à pelleter le problème en avant.

Rachel Notley n’a pas promis une révolution dans ces dossiers, mais elle veut agir, ce qui est un progrès. Elle a promis d’examiner les redevances payées par l’industrie pétrolière et de revoir les lois environnementales, avec une attention particulière pour les changements climatiques.

Et elle ne veut plus faire la promotion du pipeline Keystone XL ou défendre celui de Northern Gateway, ce qui laisse Stephen Harper seul dans son coin.

Rachel Notley souhaite que l’Alberta dépende moins d’un prix du pétrole brut élevé et de l’exportation de ressources non transformées. Elle voudrait que davantage de raffinage se fasse dans sa province.

Alors que le ministre Harper combat toute hausse de taxe, voilà qu’il voit les Albertains élire un parti qui a, dans ses cartons, des promesses de hausses d’impôt pour les Albertains mieux nantis, ainsi qu’une augmentation de 10 à 12 % du taux d’imposition des entreprises. Le NPD a aussi promis la création de places en garderie, un salaire minimum à 15 $ et des investissements dans les transports en commun.

Une inconnue

Une question demeure, cependant. Au-delà de la colère des électeurs et de l’usure du parti au pouvoir, est-ce que les changements démographiques observés en Alberta depuis une dizaine d’années ont joué un rôle dans cette secousse politique ?

Le boum pétrolier a attiré des gens de partout au Canada et de l’étranger. Ces personnes ont des cultures politiques variées. Leur réaction au choc économique actuel est-elle inspirée par ce qu’ils ont vécu ailleurs ? Si leurs parents ou eux-mêmes ont bénéficié, par le passé, de la présence d’un filet social solide en cas de coups durs, ils peuvent s’attendre à la même chose.

L’Alberta est de moins en moins monolithique socialement, culturellement et politiquement. On en a vu l’effet à la mairie des deux plus grandes villes de la province. Il reste à en mesurer les répercussions, s’il y en a eu, sur l’échiquier provincial — et peut-être, un jour, au fédéral.

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18 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Une bande de néophytes idéologues gauchistes dont pratiquement aucun n’est qualifié pour gérer une simple PME, encore moins un ministère et un budget de près de 50 milliards!

Le moins qu’on puisse dire c’est que ça risque d’être distrayant.

L’espoir pour le NPD fédéral c’est que le désastre ne devienne pas évident avant l’élection. Malheureusement pour eux ils reste encore pas mal de temps avant le vote…

C’est pas très gentil pour les albertains. C’était pas vos idoles? Ah, c’est vrai, la gentillesse c’est pour les faibles…

Lâche-pas pbrasseur.

Je m’attends aussi à un certain cafouillage – qui est l’appanage de tous les partis qui ont été absents du pouvoir pendant longtemps, indépendemment de la couleur – mais je suis prêt à parier que les récriminations fondées (un problème de communication n’est pas fondé quand vient le temps de gérer l’appareil gouvernemental) que vous allez trouver au cours des prochaines années vont tenir essentiellement à votre propre idéologie.

Soit dit en passant, gérer un parti politique d’envergure suffisante pour prendre le pouvoir d’une province est autrement plus difficile que de gérer une PME. Les problèmes organisationnels sont les mêmes, mais avec des égos beaucoup plus gros à gérer et la difficulté nettement accrue de renvoyer les membres de l’organisation.

Mais SVP, ne laissez surtout pas les faits changer votre opinion remplie de sagesse.

Ha ha ha! elle est bien bonne. On pourrait presque dire la même chose des conservateurs quand ils ont pris le pouvoir, surtout la partie « néophytes idéologues » et aujourd’hui il reste sans l’ombre d’un doute l’idéologue! Mais comme de raison, vous, comme bien d’autres, connaissez mal l’Alberta – Mme Notley a participé activement au gouvernement NPD de Colombie-Britannique lorsqu’ils étaient au pouvoir dans cette province. Enfin, il n’y a absolument rien de commun entre gérer une PME et un gouvernement – c’est une illusion que les conservateurs propagent pour faire valoir leur idéologie mais il n’y a rien de plus faux: un gouvernement n’est pas là pour faire de l’argent (certains sceptiques diront que, par contre, les politiciens le sont, ce qui n’est pas faux dans la plupart des cas) mais pour servir le public en général et est appuyé par une fonction publique qui a une expertise sans égale à celle dont on aurait besoin pour une PME.

L’Alberta va devenir accro à la péréquation comme le Québec dans…3…2…1…

Vous êtes prêt à parier combien (en $, en bitcoins ou en gramme d’or, comme vous voulez) que ça n’arrivera pas au cours du prochain mandat du NPD?

D’après les péquistes, qui au demeurant, sont très…très seuls à « partager » cette opinion, le Québec ferait vivre le reste du Canada au grand complet.

On ne sait pas trop trop où ils prennent leurs étranges chiffres vu qu’ils ne nous les ont jamais montrés mais ça semble un acquis plutôt solide chez ces diplômés en sciences molles pas de maths.

« D’après les péquistes, qui au demeurant, sont très…très seuls à « partager » cette opinion, le Québec ferait vivre le reste du Canada au grand complet. »

Tu as une source là-dessus? Bien sûr que non tu n’en as pas parce qu’aucun péquiste publié n’a avancé de telle sottise…

C’est quand même dommage que pour faire avancer ta cause partisane tu décides d’inventer des histoires de toutes pièces.

En passant, je souligne à plusieurs des lecteurs de ce blogue, que le NPD a réussi sa révolution avec 40% du vote! Oui, oui, le même 40% que l’on trouve illégitime dans le cas des conservateurs fédéraux…

Un système électoral bancal et peu démocratique est une arme à 2 tranchants! Ça peut servir les uns et les autres!

La « révolution » albertaine sera exactement comme la « révolution » ontarienne du temps de l’élection de Bob Ray du NPD.

Ça les a mis dans la m…de pour les 20 années qui ont suivi ce triste passage… Ils en paient d’ailleurs encore le prix!

Dans notre démocratie parlementaire actuelle, il va falloir se rendre compte dorénavant qu’avec 40% du vote un parti politique sera majoritaire et il va imposer son programme. Ca ne sert à rien de le déclarer illégitime, il va aller de l’avant. C’est vrai en Alberta et aussi dans le reste du Canada, si un parti contrôle un bloc solide de 40% d’électeurs il sera difficile à déloger. Au Québec, nos fameux grands consensus nécessaires pour faire quelque chose, ne sont plus une condition sine qua non pour qu’un parti politique impose son agenda. On peut nier cette réalité mais elle est bien là. On a encore un système électoral britannique à un tour et pas de proportionnelles et je crois pas qu’on est à la veille de voir ca ici.

Eh! Bien! Les Albertins ont décidés. En fait ils n’ avaient pas le choix car Jim Prentice le conservateur arrogant a perdu le nord! Il ne faut jamais sous-estimé les électeurs dans l’ urne et il vient de l’ apprendre a ses dépens comme le Bloc Québecois aux dernières fédérales!

Par contre il faut donné crédit a Mme Notley car ce n’ est pas une deux de pique et elle connaît la GAME! Par contre je reste perplexe sur la façon dont elle va gouverné au cours des 4 prochaines années! Il faudra beaucoup d’ imagination pour se sortir d’ un déficit et d’ une baisse du prix du pétrole sur du long terme , ce qui amènerait notre grande Alberta si riche et prospère vers des déficits accumulés et par la suite vers la quête de péréquation!

Le défi de Mme Nortley sera bien sûr d’ amener L’Alberta vers une diversification de ses revenus et c’ est a voir!!

Parlant de « révolution », les Grecs ont élu un parti encore plus à gauche que notre NPD…

Quelqu’un sait ce qui se passe là-bas? Sont-ils sortis de leur marasme? Leur situation s’est-elle améliorée?