La Sainte Trinité de Québec

Pour certains, elle est la « reine maire » qui organise des fêtes somptueuses pour le 400e anniversaire de sa ville. Pour d’autres, elle est une dangereuse autocrate. À moins qu’Andrée Boucher n’incarne le vrai monde et son ras-le-bol envers les élites…

Coups de gueule, volte-face spectaculaires, gestion autocratique… Le style de la mairesse de Québec soulève régulièrement la polémique. «Je suis venue au monde un jour de grandes rafales!» lance-t-elle avec le rire sonore qui la caractérise.

Une force de la nature. Sans parti derrière elle, sans affiches, sans bénévoles ni permanence électorale, disposant d’un budget de 9 000 dollars et proposant un programme qui se résumait à «Faire moins, mais faire mieux», elle a réussi, en novembre 2005, à gagner l’élection avec plus de 24 000 voix de majorité.

Première femme à diriger les destinées de la capitale nationale, Andrée Boucher est un personnage haut en couleur. Port altier, regard conquérant et robes flamboyantes, elle affiche l’orgueil d’un paon et défend ses idées avec l’âpreté d’une tigresse, comme l’indique le surnom qu’on lui donnait au temps où elle était mairesse de Sainte-Foy (1985-2001).

La «reine maire» l’affirme en souriant: «Dans ma vie, seules les “rosettes” qui parsèment ma chevelure ont eu le dessus sur moi.»

«Si vous l’attaquez, gare à vous!» confirme en toute connaissance de cause son mari, Marc Boucher, un ancien président de l’Ordre des dentistes du Québec. «C’est ce courage qui m’a séduit, il y a 47 ans», dit celui que sa femme qualifie de «saint homme» et de «grand démocrate».

«Son esprit vif en faisait la star de nos joutes oratoires», se rappelle Claire Vézina, une compagne de classe au collège Jésus-Marie de Sillery. «Andrée ne se gênait pas non plus pour tenir tête aux religieuses lorsqu’une décision ne faisait pas son affaire.»

Sa réputation est établie. Andrée Boucher sait être une femme charmante et pleine d’humour. On la dit très probe mais sachant au besoin faire preuve de malhonnêteté intellectuelle, aussi entêtée que prompte à changer d’idée. Un bourreau de travail, mais très peu à cheval sur la ponctualité: «Une réunion prévue à 9 h 30 peut facilement se tenir à 11 h!» rigole Alain Marcoux, directeur général de la Ville de Québec, qui occupait le même poste à Sainte-Foy sous Andrée Boucher. On la sait aussi extrêmement habile. Et terriblement revancharde.

Perdre la bataille des fusions l’a blessée. Elle avait mené une guerre obstinée. «Quand Andrée Boucher parle, j’ai l’impression que des crapauds, de la boue et des couleuvres sortent de sa bouche», avait fulminé à l’époque en entrevue radiophonique la pourtant calme députée péquiste Louise Harel, alors ministre des Affaires municipales.

Les fusions, Andrée Boucher ne les a jamais digérées. Comme elle n’est pas femme à baisser les bras, elle tentera en 2001 de ravir les clefs de la ville nouvellement fusionnée à son adversaire de toujours, Jean-Paul L’Allier, chef du Renouveau municipal de Québec (RMQ) et maire depuis 1989. Mais elle mordra la poussière.

De 2002 à 2004, elle coanime l’émission d’affaires publiques Franc-parler, sur les ondes de la chaîne FM 93. «Son gros jupon dépassait! se rappelle son coanimateur, Stéphane Gasse. J’ai en mémoire ce débat où un expert tentait de faire valoir son point de vue favorable aux fusions. Elle ne cessait de l’interrompre en disant: “Taisez-vous, mais taisez-vous donc, vous dites n’importe quoi!”, alors qu’elle devait être modératrice. C’était surréaliste.»

Élection de 2005. On ne l’attend plus. Contre toute attente, l’increvable walkyrie monte au front. Presque toutes les caricatures publiées durant sa campagne la montrent armée d’un tablier et d’un balai. Et pour cause: l’aspirante à la mairie se présentait comme une Madame Blancheville qui, une fois élue, ferait le ménage dans les finances de la ville. Or, son récent budget ne comportait aucune coupe majeure, mais infligeait aux contribuables une hausse de taxes variant entre 4,9% et 9,8%. Un budget aux allures de baroud d’honneur. «Les fusions forcées ne répondront pas aux promesses [d’économies d’échelle]. La Ville doit rajuster le tir», tranche Andrée Boucher.

«Qu’elle propose des solutions au lieu de radoter sur le passé!» s’exaspère Ann Bourget, chef de l’opposition.

L’exaspération est réciproque des deux côtés de la salle du conseil municipal. La population n’a en effet pas donné un chèque en blanc à sa mairesse. Celle-ci doit composer avec une majorité de 24 conseillers du RMQ sur 37. Être minoritaire contrarie au plus haut point cette monarque habituée à régner sans partage. Après un an et demi, le climat des réunions du conseil est moins tendu qu’au début, «mais la mairesse refuse toujours de me recevoir, comme je le lui ai demandé à plusieurs reprises», indique Ann Bourget.

Elle a la couenne dure, souligne Marc Boucher avec admiration. «Quand elle rentre et que je lui demande: “Et puis, ta journée?”, elle répond: “On va en venir à bout.” Quoi qu’il se passe, elle dort aussitôt la tête sur l’oreiller. Je stresse à sa place!»

Depuis quelques années, Andrée Boucher a inséré un «P» au milieu de son nom. P comme Plamondon, son nom de jeune fille. «Ma sœur est féministe: elle est fière au nom des femmes d’être rendue où elle est. Andrée est de la trempe de celles qui dirigeaient avec poigne les communautés religieuses: une mère supérieure. Chez elle, la politique tient lieu de vocation», dit Louise Plamondon, 72 ans, dont la voix au téléphone est en tous points semblable à celle de sa cadette.

Sa mère serait fière d’elle, croit pour sa part le fils de la mairesse, Denis, 43 ans, associé au cabinet de relations publiques National et dernier de ses trois enfants. «Ma grand-mère était avant-gardiste, elle avait à cœur l’autonomie de ses filles. Elles ont toutes les deux fait des études universitaires, chose rare pour l’époque. Chaque fois qu’elle s’est présentée à une élection, ma mère est allée se recueillir sur la tombe de ma grand-mère le jour du scrutin.»

La mairesse se plaît à répéter qu’elle est restée «25 ans à la maison» avant de se lancer en politique. Mais la chose publique l’intéresse depuis toujours. «Adolescente, je suivais l’évolution des constructions par la fenêtre de l’autobus qui me conduisait à l’école. À une autre époque, je serais probablement devenue urbaniste.» Ou avocate. Avant même qu’elle se présente comme candidate, à Sainte-Foy, ses talents étaient de notoriété publique. «Des voisins venaient déjà la consulter pour des questions de zonage, se rappelle son mari. Elle cause de lois comme d’autres de la pluie et du beau temps.»

Andrée Boucher aime se définir ainsi: une femme ordinaire qui vit avec le monde ordinaire et qui est au service du monde ordinaire. «Gouvernance, société civile, collectivités locales: ces expressions à la mode me tapent sur les nerfs», n’hésite-t-elle pas à dire, avec ce ton cassant qui rappelle la maîtresse d’école qu’elle a jadis été, quelque temps après son bac en enseignement.

En l’élisant, les gens de Québec ont manifesté leur désir de se mettre sur «pause», croit Serge Belley, spécialiste de l’administration municipale et régionale à l’École nationale d’administration publique (ENAP). «L’équipe L’Allier était très axée sur le développement. Ajoutez à cela la période fort agitée des fusions-défusions. Beaucoup d’électeurs sentaient le besoin de prendre un temps d’arrêt pour faire le point.»

Qu’a-t-elle en tête pour l’avenir de Québec? «Bâtir une belle ville où il fera bon vivre même si l’on n’est pas riche.» Au-delà, niet. Faire parler clairement Andrée Boucher de l’avenir de la capitale est un défi sur lequel tout le monde jusqu’à maintenant s’est cassé les dents.

Quelques indices. La culture, le patrimoine et l’embellissement de la ville lui tiennent à cœur. «J’ai lu toute l’histoire du développement de Québec; c’est aussi captivant qu’un roman», dit-elle avec un sincère enthousiasme.

Une entreprise semble lui être chère: les célébrations du 400e anniversaire de la fondation de Québec, en 2008. Pour l’occasion, un programme somptueux comprenant une création exclusive du Cirque du Soleil, la plus grande piste de danse flottante du monde, un opéra urbain auquel la population pourra participer, selon la formule des spectacles d’ouverture des Jeux olympiques, ainsi qu’une exposition sur les parcours de vie des cinq millions de personnes qui ont vécu à Québec depuis sa fondation. La «reine maire» a en tête un gros chantier: l’aménagement de l’îlot des Palais des intendants (ces bâtiments étaient à la Nouvelle-France ce que le parlement est au Québec d’aujourd’hui), dans le secteur du Vieux-Port. Des bretelles d’autoroute inutiles qui défigurent le quartier Saint-Roch, redevenu le centre-ville, seront aussi démolies. Et la ville aidera Robert Lepage à transformer un tunnel sous l’autoroute Dufferin-Montmorency en espace de création et de diffusion artistique. Bref, pour faire prospérer Québec, elle veut «miser sur le potentiel culturel et touristique plutôt que sur les industries polluantes».

Mais sa grande priorité est plus terre à terre: refaire l’infrastructure souterraine de la ville. «Tout le monde n’est pas d’accord, dit-elle. Québec a le petit côté pédant d’une capitale: un mouchoir de dentelle s’harmonise très mal avec la réfection des égouts.»

Autant le style de Jean-Paul L’Allier était aristocratique, autant Andrée Boucher joue à fond la carte populiste. Dernièrement, elle a choisi de faire en automobile l’aller-retour Ottawa-Québec pour une rencontre de l’équipe du 400e avec le premier ministre Harper et s’est empressée de proclamer à la ronde qu’elle préférait «voyager économique». Du coup, elle faisait très mal paraître le directeur général et le président des fêtes, qui, eux, avaient choisi l’avion!

Elle le sait, ce langage en mode «parler vrai» plaît, y compris dans les arrondissements cossus. Elle n’en tient pas moins mordicus à créer un quartier huppé «de style Beverly Hills» en surplomb du fleuve, dans le chic Sillery, parce que «Québec doit avoir son quartier de prestige comme toutes les grandes villes». Elle qui adore courir les antiquaires a sillonné l’Europe à plusieurs reprises et se passionne pour les œuvres d’art. Le bungalow beige et brun qu’elle habite sur le chemin Saint-Louis a beau être d’allure modeste, des Jean-Paul Lemieux et des René Richard y sont suspendus aux murs. «C’est une femme extrêmement cultivée, dit le peintre québécois Claude A. Simard, dont elle possède plusieurs toiles.»

Andrée Boucher n’en est pas à une contradiction près. Elle s’est indignée à maintes reprises des missions trop coûteuses de Jean-Paul L’Allier. Or, Radio-Canada affirmait en novembre que les frais de voyage des élus et des fonctionnaires s’étaient élevés à 114 000 dollars en 2006, comparativement à 82 000 en 2005, la dernière année au pouvoir de l’équipe L’Allier.

«Mme Boucher continue d’engager des dépenses chromées qu’elle aurait vivement dénoncées il y a peu de temps, soulignait le chroniqueur du Journal de Québec Jean-Jacques Samson. Il a fallu un tollé pour que la facture des travaux de rénovation non essentiels à l’hôtel de ville de Québec soit coupée radicalement.» Il cible aussi l’initiative de l’îlot des Palais. «Elle coûtera au bas mot 17 millions (prévoyez des dépassements). Elle est certes intéressante à l’occasion du 400e, mais c’est du crémage sur le gâteau.»

Le coût de l’hôtel de ville qu’elle a fait construire à Sainte-Foy, en 1995 (malgré deux refus référendaires de la population), s’est chiffré à quelque 40 millions et l’immeuble a été surnommé «TajMal». «On est loin de la bonne maman qui gère scrupuleusement ses sous», ironise Jean Normand, qui a affronté plus d’une fois Andrée Boucher à Sainte-Foy à titre de seul conseiller d’opposition.

Ses volte-face dans plusieurs dossiers (un exemple: elle a d’abord refusé de combattre pour sauver le zoo de Québec, pour se porter à sa défense quelques semaines plus tard) sont de notoriété publique. «Elle est sûre de détenir la vérité», dit Renaud Auclair, ex-maire de la banlieue de Saint-Émile, qui l’a côtoyée alors qu’elle dirigeait le mouvement «antifusionniste». «Elle nous a fait le coup à plusieurs reprises, à nous les maires. Nous décidions ensemble d’une position commune et, le lendemain, elle annonçait publiquement le contraire.»

Bref, la mairesse de Québec n’est pas toujours facile à suivre. En déplorant le climat de «morosité» qui règne selon elle sur la ville, lors du récent lancement du programme des célébrations du 400e anniversaire, elle a fait montre d’un certain culot, juge Régis Labeaume. «S’il y a une morosité à Québec, elle y est pour une bonne part», dit l’ex-candidat à la succession de Jean-Paul L’Allier au Renouveau municipal, qui est président de la Fondation des entrepreneurs de Québec. Allusion aux coups de gueule de l’ex-mairesse de banlieue contre plusieurs ambitieux projets pour la capitale. Dont la tenue des Jeux olympiques de 2002.

«Être mairesse de Québec est la plus belle job du monde, et Québec est la plus belle ville du monde!» s’enthousiasmait récemment celle qui ne manque toutefois jamais une occasion de rappeler qu’elle a grandi rue de l’Église, à Sainte-Foy.

«Andrée était fière d’habiter cette banlieue et voulait en faire connaître les trésors, se rappelle Raymonde Gagnon, une compagne de classe. Un jour, nous sommes parties du collège à bicyclette en direction d’un de ses endroits préférés, qu’elle désirait nous faire découvrir: la plage Jacques-Cartier.» Cette plage, elle l’aménagera en 1993, une fois devenue mairesse de Sainte-Foy: un kilomètre et demi de fleuve remis à la population. Sa réalisation la plus admirable.
On salue aussi sa gestion extrêmement serrée des dépenses durant ce mandat. «Quand je suis arrivée à Sainte-Foy, en 1985, la ville était la plus taxée au pays. Lorsque je suis partie, en 2001, elle était devenue l’une des moins taxées.»

Son style a par contre irrité. «Souvenir d’une période noire», s’intitulait une lettre parue dans Le Soleil en 2005 et signée Jean Lavoie, ex-directeur général adjoint de Sainte-Foy congédié en 1991. Son auteur évoque le caractère acariâtre, imprévisible et inquisiteur de la mairesse. «On se faisait taper sur les doigts assez souvent. Verbalement ou par missive.» Il dénonce aussi son côté très autocratique.

Sur ce point, la souveraine n’a visiblement pas changé. Les conseils de quartier et les consultations publiques ne sont vraiment pas dans son genre. Les groupes communautaires «menés par des dames patronnesses modernes qui prétendent incarner la bonne conscience collective mais n’ont aucun scrupule à étrangler le contribuable avec leurs demandes» n’ont pas sa faveur non plus. «Quand certains résidants de logements sociaux sont mieux logés que les petites gens qui paient péniblement leurs taxes, j’ai un problème.»

Elle aurait avantage à laisser de côté ce style présidentiel pour tirer profit de tout le potentiel des mécanismes délibératifs «plutôt que d’opter pour la voie musclée du rough and tough», croit Serge Belley, de l’ENAP.

Le bilan qu’elle fait de sa première année en poste? «On parlera de bilan quand j’aurai terminé un mandat», rétorquait-elle récemment à un journaliste un peu trop insistant à son goût.

Un manque flagrant de vision. Voilà ce que ses adversaires lui reprochent le plus. «Elle gère au cas par cas, dénonce Ann Bourget. Tout ce qui compte pour elle, c’est de faire des réalisations dont elle pourra s’enorgueillir à court terme. Au lieu de mettre en route des entreprises de longue haleine, la revitalisation d’un nouveau secteur de la ville, par exemple. C’est grave, Québec en pâtira.»

«Le problème n’est pas ce que Mme Boucher a fait, résumait François Bourque, chroniqueur du journal Le Soleil, le jour anniversaire de son élection. C’est ce qu’elle n’a pas encore fait. Rien pour lutter contre le vieillissement de la population et l’exode des jeunes; pas de vision sur l’immigration, le transport, l’emploi.» Demain, la ville sera plus en ordre, «mais sera-t-elle plus vivante?»

Partout dans le monde, les villes sont en passe de devenir les coordonnateurs sur le terrain des États pour des questions comme l’immigration ou le développement économique, rappelle Gérard Divay, spécialiste du management local à l’ENAP. Pour l’instant, la gestion d’Andrée Boucher semble davantage «municipale» qu’urbaine. L’expert met toutefois en garde contre les jugements trop rapides. «Attendons voir. J’ai connu plus d’un leader municipal qui éprouvait de la difficulté à verbaliser sa pensée, mais dont les réalisations au final ont été d’une grande cohérence.»

Les Québécois sont dans l’expectative et prêts à donner sa chance à la sprinteuse. Un sondage Léger Marketing – Le Journal de Québec publié l’automne dernier révélait que la population se disait satisfaite à 63% du travail accompli jusque-là par sa mairesse.

L’an 2007 s’annonce plus rude pour Andrée Boucher. Les conventions collectives des employés de la Ville arrivaient à terme le 31 décembre dernier. La mairesse devra trouver des façons de réduire la masse salariale, qui accapare maintenant 43% du budget municipal. Saura-t-elle éviter l’affrontement, ne pas heurter son électorat?

Peu de choses déstabilisent la «reine maire». «Je me suis glissée dans ce nouveau poste comme dans de vieilles pantoufles, affirme-t-elle sans sourciller. Être mairesse de Québec ou de Sainte-Foy, c’est du pareil au même. Le même monde habite partout avec les mêmes besoins à satisfaire. Quand on veut faire deux fois plus, il suffit de doubler la recette.»

Le genre de remarque qui vous laisse pantois. Mais qui oserait contredire une reine?

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