La mafia après Rizzuto : plus ça change…

Le témoignage de l’enquêteur Éric Vecchio à la commission Charbonneau illustre à quel point la force de la mafia ne repose pas sur une série d’individus, mais sur un réseau au sein duquel les maillons sont interchangeables et remplaçables.

Photo: Graham Hughes/La presse canadienne
Photo: Graham Hughes/La Presse Canadienne

PolitiqueLa tête est tombée. Mais le réseau est toujours en place.

Les dernières paroles prononcées par l’enquêteur Éric Vecchio, à la commission Charbonneau, donnent froid dans le dos.

L’opération Colisée, menée en 2006, a marqué le début de la chute du clan Rizzuto. Nicolo Jr, qui devrait infiltrer l’économie légale et devenir un des gros joueurs de l’immobilier à Montréal, a été assassiné devant les bureaux de son partenaire d’affaires, Tony Magi, en 2009.

L’année suivante, le patriarche, Nicolo Sr, a été abattu dans sa résidence pendant que son fils Vito purgeait une peine de pénitencier au Colorado.

Par un petit miracle dont lui seul avait le secret, Vito Rizzuto était en voie de venger la mort de son père et de son fils et de reprendre le contrôle de la mafia à son retour au Canada.

Ce ne sont ni les policiers ni ses ennemis qui ont mis fin à sa domination, mais un implacable cancer du poumon qui a eu raison de sa volonté de fer, en décembre dernier.

Le réseau a des ramifications profondes, tel que l’a illustré l’enquêteur Vecchio lors de son témoignage.

L’écoute électronique de l’opération Colisée démontre qu’une brochette impressionnante d’hommes d’affaires, de promoteurs immobiliers, de prêteurs privés et d’entrepreneurs en construction mangeaient dans la main du clan.

C’est grâce à ces intermédiaires et ces facilitateurs que le clan Rizzuto a pu prendre le contrôle du luxueux projet immobilier du 1000 de la Commune, dans le Vieux Montréal. Sans même débourser un sou, Vito Rizzuto a pu acheter cinq condos à 20 cents l’unité, pour les revendre 1,7 million.

La corruption est un ballet sur une glace mince qui se danse à deux. Il faut bien que le corrupteur puisse compter sur des corrompus pour arriver à ses fins.

À ce chapitre, la séduction et la finesse sont bien plus utiles que la violence. Le potentiel de violence meurtrière reste toujours présent en trame de fond car il facilite la conclusion d’ententes… des ententes négociées sous pression !

Même les politiciens sont de précieux alliés pour la mafia. C’est peu dire.

Les écoutes électroniques entre Vito Rizzuto, son fils Nicolo Jr et Tony Magi (ce promoteur qui est lié à la mafia) démontrent que le clan était capable d’influencer les décisions du conseil d’arrondissement de Notre-Dame-de-Grâce — Côte-des-Neiges.

Pour punir le promoteur Lee Lalli (un autre qui est lié à la mafia), le clan a manœuvré en coulisses pour bloquer un changement de zonage dont il avait absolument besoin pour son projet de pharmacie sur le boulevard Décarie.

Sur écoute, Magi se vante d’être être avec son ami, le conseiller municipal Saulie Zajdel, auprès d’un Vito Rizzuto qui n’a pas l’air content de l’entendre bavasser.

Il est clair sur ces écoutes que Zajdel a promis son soutien à Magi pour l’aider à bloquer les plans de Lalli. Zajdel ne sait cependant pas que Magi parle à Vito Rizzuto.

Saulie Zajdel est aujourd’hui accusé de fraude avec l’ex-maire Michael Applebaum, pour une affaire étrangement similaire à celle du boulevard Décarie. Si l’on se fie aux documents judiciaires utilisés pour obtenir les mandats de perquisition, Applebaum, Lalli et Magi auraient fait partie d’un système de corruption beaucoup plus vaste qui aurait été en place de 2002 à 2012. Des élus et des fonctionnaires auraient touché des pots-de-vin allant jusqu’à 50 000 de dollars, à a fois pour faire des changements de zonage dans l’arrondissement.

C’est à la lumière de la mise en garde de l’enquêteur Vecchio qu’il faut apprécier l’avenir de la mafia. Sa force ne repose pas sur une série d’individus, mais sur un réseau au sein duquel les maillons sont interchangeables et remplaçables.

Partout où il y a de l’argent à faire, la mafia va s’inviter à la table pour s’empiffrer à nos frais. Industrie pharmaceutique, transactions boursières, immobilier, systèmes informatiques : aucun secteur de l’activité légale ne peut lui échapper.

La mafia est si mal vue et mal perçue du public au Québec qu’elle cherche à intégrer l’économie légale partout les moyens pour se faire oublier. Lorsqu’on prend un peu de recul, pour analyser les enquêtes journalistiques et policières et les travaux de la commission Charbonneau, on peut dire qu’elle a bien réussi.

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À propos de Brian Myles

Brian Myles est journaliste au quotidien Le Devoir, où il traite des affaires policières, municipales et judiciaires. Il est présentement affecté à la couverture de la commission Charbonneau. Blogueur à L’actualité depuis 2012, il est également chargé de cours à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On peut le suivre sur Twitter : @brianmyles.

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