La tête sur le billot

Des élections générales sur fond de pandémie seraient risquées pour Justin Trudeau avant un bilan du déploiement des vaccins.

Photo : Daphné Caron

En jurant dix fois plutôt qu’une que tous les Canadiens qui veulent être vaccinés contre la COVID-19 pourraient l’être d’ici la fin septembre, le premier ministre Justin Trudeau a mis la tête de son gouvernement minoritaire sur le billot.

Dorénavant, la tenue de l’opération vaccination va s’imposer comme l’étalon de la gestion fédérale de la pandémie. M. Trudeau sait très bien qu’il n’aura pas le loisir, en cas d’échec, d’éviter une reddition de comptes rapide. L’opposition, majoritaire à la Chambre des communes, aurait alors tout intérêt à battre le fer pendant qu’il est chaud.

Dans des circonstances semblables en 2005, le scandale des commandites avait fini par rattraper le gouvernement de Paul Martin. Les concessions importantes accordées au NPD par les libéraux minoritaires n’avaient finalement pas réussi à leur épargner un vote de censure. On connaît la suite.

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Au moment où il multipliait les assurances quant à son échéancier de vaccination, Justin Trudeau se doutait-il que des complications liées à la pandémie allaient chambouler le déroulement des élections d’abord prévues pour le 13 février et reportées à 24 heures d’avis au 5 mars à Terre-Neuve-et-Labrador ? 

Chose certaine, si des stratèges libéraux caressaient encore l’idée d’envoyer le Canada aux urnes dès ce printemps, avant qu’on puisse vraiment faire le bilan du déploiement des vaccins et juger du sérieux de l’engagement béton du premier ministre, le scénario d’un scrutin fédéral hâtif a désormais beaucoup de plomb dans l’aile. 

À tout le moins, le prix politique à payer pour le déclenchement d’élections précipitées dans un environnement sanitaire encore incertain a grimpé. L’épisode terre-neuvien aura eu le mérite de mettre en évidence les inconnues que comporte la tenue d’élections générales sur fond de pandémie.

Pour un parti en quête de réélection, la saine gestion électorale consiste à réduire au minimum les risques d’imprévus susceptibles de faire dérailler un plan stratégique d’autre part réglé comme du papier à musique.

Parlez-en à l’équipe de Stephen Harper. Lors de la campagne de 2015, elle a perdu des plumes quand la photo bouleversante du corps du petit Alan Kurdi, mort en mer alors que sa famille tentait de fuir la Syrie, a fait le tour du monde. Le Parti conservateur n’était pas préparé à se retrouver sur la sellette quant à la question des réfugiés.

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Dans l’immédiat, la cible de la fin septembre qu’évoque Justin Trudeau comporte autant d’avantages politiques à court terme que de risques à plus long terme. Dans la mesure où le Canada a passé des commandes de vaccins qui dépassent nettement les besoins de sa population, le premier ministre a des raisons de croire qu’il s’est engagé sur un terrain relativement solide.

Et si son gouvernement est responsable de l’approvisionnement, ce sont les provinces qui ont le fardeau du déploiement sur le terrain. À la réception des doses prévues, les projecteurs vont se détourner rapidement d’Ottawa pour se braquer sur les capitales provinciales.

En attendant, les partis d’opposition se retrouvent forcés de ménager leurs munitions, ne serait-ce que pour éviter de s’être tiré dans le pied si jamais Justin Trudeau remporte son pari.  

Un sondage Léger publié à la mi-février — alors que le gouvernement venait d’essuyer le tir groupé des conservateurs, néo-démocrates et bloquistes au sujet des ratés de l’approvisionnement fédéral en vaccins — montrait que l’opinion publique laissait encore la chance au coureur.

On y apprenait qu’une majorité de répondants imputaient bel et bien au gouvernement Trudeau la responsabilité des faux départs de l’opération vaccination. Mais cela n’empêchait pas 56 % d’entre eux de se dire satisfaits de la gestion de la pandémie par Ottawa.  

Malgré le scepticisme ambiant quant à la capacité de Justin Trudeau de tenir sa promesse de fournir suffisamment de vaccins pour tout le monde d’ici la fin de l’été, l’envie d’y croire semble encore l’emporter sur la frustration.   

Si l’on en juge par le portrait des intentions de vote, ce n’est pas parce que la performance libérale sur le front des vaccins inspire de sérieux doutes à une bonne partie de l’électorat que l’idée qu’un autre parti ferait mieux s’impose davantage. Ceci expliquant cela, rien n’indique que les Canadiens souhaitent particulièrement retourner dans l’isoloir avant de connaître le fin mot de l’épisode de la vaccination.

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Je ne peux être qu’entièrement d’accord avec madame Hébert, puisque la thèse qu’elle soutient est celle que je soutiens depuis déjà quelques mois. De toute façon si le temps était rendu pour que perdent les libéraux. Ils n’ont strictement aucun intérêt à quitter les commandes dans la hâte.

Mieux vaut une retraite dans l’ordre qu’un défaite crève-cœur.

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C’est certain que la gestion de la pandémie sera au cœur de la prochaine campagne électorale. Il ne faudra toutefois pas oublié le reste du bilan des libéraux: écologie (non livrée), eau potable dans les réserves (insuffisant), les géants du Web (on attend toujours) etc….j’espère que ce bilan sera aussi fait afin que l’on ait une réflexion plus global de leur gestion! Merci!

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J’ai peu de doute que l’approvisionnement en vaccins va se normaliser et qu’ils seront au rendez-vous mais est-ce que les provinces vont pouvoir distribuer les vaccins d’ici la fin septembre ? J’en doute beaucoup mais au moins le PM Trudeau pourra dire qu’il a délivré la marchandise et que les provinces sont responsables du retard à acheminer les vaccins aux citoyens.

Toutefois, ce qui est plus problématique ce sont les choses qui vont arriver d’ici là alors que la pandémie a fortement ébranlé la population et on peut s’attendre à pas mal de cahots sur la route d’ici l’automne. Les frustrations sont immenses et la polarisation ne cesse d’augmenter. Sans avoir une boule de cristal, on peut prévoir des turbulences dans les prochains mois, peut-être sur plusieurs fronts. En politique tout change tellement rapidement…

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Je serais curieux de connaître le fin fond de l’histoire du volte-face de Pfizer et autres quant à l’approvisionnement de vaccins pour le Canada. Tout avait été retardé à juin et même plus tard.
Quel en est le prix ? Ces pharmaceutiques ne fonctionne pas aux ¨peanuts¨.
Quant à une éventuelle élection, retardée ou non, il est dommage de constater qu’encore de nos jours, les beaux yeux de l’homme et la vacuité de son esprit fonctionnent encore auprès d’un vaste électorat et que l’histoire aussi récente qu’il y a 45 ans semble faire partie de l’oubli, du tabou, des ¨Fake News¨.

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