La trahison d’Erin O’Toole

Évincer un chef de parti ne se fait pas sans douleur. Les conservateurs déçus semblent prêts à souffrir au nom des « vraies valeurs ».

Ryan Remiorz / La Presse canadienne / montage L’actualité

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

À quelques jours du discours du Trône, Justin Trudeau ne peut s’empêcher de sourire. Son principal adversaire, Erin O’Toole, est toujours empêtré dans une crise de leadership qui n’est pas sans rappeler celle qu’avait traversée Andrew Scheer après les élections de 2019. Mais contrairement à son prédécesseur, Erin O’Toole n’y va pas de main morte pour réprimer la rébellion. La sénatrice Denise Batters a goûté à la médecine d’un chef qui refuse de se laisser assiéger : elle a été exclue rapido presto du caucus conservateur pour avoir mis en ligne une pétition demandant un vote de confiance à l’égard du chef. On reproche à celui-ci d’avoir perdu les élections en trahissant les « vraies » valeurs conservatrices.

« En tant que chef du Parti conservateur du Canada, je ne vais pas tolérer qu’une personne discrédite clairement et méprise les efforts déployés par tout le caucus conservateur, qui demande des comptes au gouvernement corrompu et catastrophique de Justin Trudeau», a déclaré O’Toole par voie de communiqué.

En agissant ainsi, le chef de l’opposition officielle assimile les critiques envers sa direction à une attaque contre l’ensemble du caucus du parti, et aussi à un appui à Justin Trudeau. C’est sa façon de présenter les choses pour que ceux qui pourraient être tentés d’appuyer Denise Batters avalent plutôt la pilule.

Veuve du député conservateur Dave Batters, Denise Batters jouit d’une bonne réputation chez les siens. Après le suicide de son mari, elle est devenue une championne de la santé mentale et de la prévention du suicide, recevant plusieurs prix pour ses efforts. Sa nomination au Sénat par Stephen Harper en 2013 avait été bien accueillie. 

Pour survivre, Erin O’Toole montre donc qu’il ne fera pas de quartiers. Et contrairement à Stockwell Day — qui avait vu des contestataires quitter le caucus de l’Alliance canadienne d’eux-mêmes —, O’Toole veut conserver l’initiative et éviter de laisser aux rebelles le temps de s’organiser et de recruter d’autres membres du caucus et du parti.

Car il s’agit bien d’une campagne organisée. Denise Batters ne s’est pas réveillée cette semaine en ayant seule l’idée de lancer une pétition et de le faire avec une vidéo très professionnelle. Elle est plutôt la porte-parole d’un groupe indéterminé de gens… probablement déterminés. Et comme elle n’a pas à faire face à l’électorat pour conserver son nid douillet du Sénat, Batters courait un risque moins grand que des députés qui continuent de maugréer dans l’anonymat — histoire d’assurer pour l’instant leur siège au caucus.

Il est toutefois difficile de se débarrasser d’un chef qui veut garder son poste. Et même si on réussit, ça laisse des traces. Certains députés et d’autres militants influents du NPD s’étaient organisés pendant des mois avant le vote des délégués au congrès de 2016 à Edmonton, où les néo-démocrates ont indiqué la porte à Thomas Mulcair.

Mais les structures et instances du parti étant ce qu’elles sont, Mulcair a pu demeurer en poste jusqu’à l’élection de Jagmeet Singh. Des milliers de militants frustrés par la décision du congrès ont alors renvoyé leurs cartes de membre, particulièrement au Québec. Les fonds ne rentraient plus dans les coffres. Lors du caucus de l’automne 2016, une fronde de certains députés pour évincer Mulcair pour de bon et le remplacer par un chef intérimaire a échoué. Le parti a ensuite affronté l’électorat après une (trop) longue course à la direction, avec Singh aux commandes. Le NPD a alors perdu 20 sièges, y compris tout ce qui restait au Québec sauf un, et a été relégué au titre de troisième parti de l’opposition aux Communes. À sa seconde tentative, Singh demeure toujours loin des résultats de Mulcair. 

Ainsi, pourquoi donc Thomas Mulcair s’est-il fait montrer la porte et pas Singh ? Et pourquoi O’Toole doit-il défendre son leadership, alors que Singh est bien en selle ? Pour deux raisons.

Premièrement : la gestion des attentes. Après la vague orange de 2011, les néo-démocrates se croyaient aux portes du pouvoir. En 2015, le NPD a trôné dans les sondages de juin à la mi-septembre. Mulcair était celui qui allait enfin permettre à l’équipe orange de se réaliser. La déception a donc été immense le soir de l’élection, même si Mulcair a terminé avec le deuxième plus grand nombre de sièges de toute l’histoire du NPD et de son prédécesseur, la Fédération du Commonwealth coopératif (FCC). De même, après être passés si près avec Scheer en 2019, les conservateurs l’ont remplacé par O’Toole pour gagner, rien de moins. Dans le cas de Singh, les attentes étaient infiniment moins élevées, tant en 2019 qu’en 2021.

Deuxièmement, il y a la question identitaire — l’ADN du parti. Malgré la défaite, aucun néo-démocrate ne doute que Jagmeet Singh est l’un des leurs. À l’inverse, Thomas Mulcair était vu avec suspicion au sein de la formation, à cause de ses années au Parti libéral du Québec. Même si sa plateforme était plus à gauche que celles de Jack Layton, il n’était pas un « vrai » néo-démocrate aux yeux de nombreux militants. 

De même, Erin O’Toole, après s’être présenté comme un « vrai bleu » lors de la campagne à la direction du PCC, a fait une campagne perçue comme plus modérée auprès de l’électorat. Pour Denise Batters, la différence entre Erin O’Toole et les libéraux (l’ennemi juré) est presque inexistante.

Dans les deux cas, il y a donc eu une trahison des principes ! Et les militants se disent que tant qu’à perdre, aussi bien le faire en ayant raison… 

Pendant ce temps, les libéraux de Justin Trudeau ont beau avoir tort, ils gagnent. Perdre en ayant raison, c’est perdre quand même.

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Dans cette chronique monsieur Bélanger nous apporte une question assez philosophique sur ce qui relève de la raison politique et de ce qui relève de la raison pure. Suivant son analyse… il semblerait qu’il importe peu d’avoir raison en politique (ou pas du tout raison) pourvu que l’on gagne.

La victoire en quelque sorte relèverait de la raison pure, triomphant ainsi en quelques sortes de toutes formes de raison élémentaire.

Était-il de raison en effet de demander la démission de Thomas Mulcair alors que les résultats du parti n’étaient tout-compte-fait pas si mauvais que cela ?

La mécanique vaut-elle pour le parti conservateur ? Vaut-elle pour Scheer et pas pour O’Toole ?

Selon moi, tout dépend de la volonté du chef. Mulcair n’était plus prêt pour mener une nouvelle campagne électorale, il n’avait plus la volonté. Tandis que Jagmeet Singh sera très certainement là pour la prochaine fois.

Scheer comme Mulcair n’avait selon moi plus cette volonté, pour autant qu’il ait (ou qu’ils aient) jamais eu la volonté de gagner. Mulcair devait laisser sa place, Scheer devait partir. O’Toole c’est un chef, c’est un combattant, il entend être là lors de la prochaine élection, il n’a pas dit son dernier mot, il veut travailler fort pour être le meilleur. Il mérite sa chance.

Les conservateurs s’ils doivent remporter une prochaine élection la remporteront avec Erin O’Toole ou quoiqu’il en soit, même en changeant de chef, ils resteraient dans l’opposition.

Pendant ce temps, le PLC est devenu un parti bien ordinaire, qui a cependant à sa tête un homme qui est à l’aise dans l’habit de premier ministre. Sa raison peut sembler quelquefois faible, pourtant cette faculté lui vaut sans doute d’avoir toujours raison tant est aussi longtemps qu’il bénéficiera de la faveur des dieux qui des sommets de l’Olympe observent sans s’en mêler le murmure des joutes politiques.

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Erin O’Toole n’est pas le problème du Parti Conservateur. Le Parti Conservateur est le problème.

Le Parti Conservateur actuel est un monstre à deux têtes: les anciens Parti Progressiste Conservateur et Parti Réformiste (Alliance Candienne). Il n’y a jamais eue de réelle fusion entre les deux, on le voit bien lors des congrès à la chefferie. Les anciens réformistes appuient un conservateur social alors les anciens progressistes conservateurs appuient un « red-tory ». Si Stephen Harper a réussi à garder le contrôle sur les deux factions lors de son passage à la chefferie du parti, la tâche semble devenu impossible.

La seule chose qui pourrait permettre à un chef de vraiment s’imposer (au Parti Conservateur) serait de gagner les élections. Mais on l’a vu lors des dernières élections, le parti tel qu’il se présente en ce moment est incapable de définir un programme politique cohérent dont certains objectifs ne seront pas rejetés par une des deux moitiés du parti. Alors pour ce qui est de gagner les élections, on se lance en campagne avec une, sinon deux prises contre soi.

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