La vraie facture de la mission canadienne en Libye

Le gouvernement Harper affirme que la mission militaire du Canada en Libye a coûté 60 millions de dollars jusqu’à maintenant. Or, des chiffres compilés par L’actualité montrent que la véritable facture frôlerait plutôt les 100 millions de dollars.

La vraie facture de la mission canadienne en Libye
Photo : Sean Kilpatrick / PC

Nous avons obtenu le nombre de toutes les heures de vol effectuées par les appareils canadiens entre le 19 mars – moment où le Canada a officiellement rejoint la mission aérienne de bombardement et de protection des civils contre le régime Kadhafi – et le 28 septembre ainsi que celui des bombes larguées par le Canada.

Nous avons également calculé le nombre de jours en mer des frégates NCSM Charlottetown et NCSM Vancouver. En recoupant cette information avec celle du Manuel des coûts 2010-2011 du ministère de la Défense nationale, qui détaille le coût horaire moyen d’exploitation des appareils, on voit apparaître la véritable facture de la mission. Et elle est salée.

Le colonel à la retraite Michel Drapeau affirme que le gouvernement sous-estime volontairement les coûts pour ne pas susciter de controverse politique.

« Ottawa met certains frais dans le budget ordinaire des Forces, ce qui donne l’impression que la mission coûte moins cher », dit celui qui été directeur du secrétariat au ministère de la Défense (1988-1993) et qui connaît bien la manière de comptabiliser de celui-ci. Il est aujourd’hui avocat et spécialiste en droit militaire.

Même réaction chez Philippe Lagassé, professeur et chercheur à l’Université d’Ottawa en matière de défense. « Une facture de 100 millions, ça paraît mal avec le déficit à Ottawa, alors on a trouvé une façon de diminuer les chiffres réels, a-t-il affirmé après que L’actualité lui a présenté de nouveaux détails. Les frais de fonctionnement et d’entretien de toutes ces unités déployées sont assez élevés. C’est certainement plus que les millions annoncés », dit-il.

Ainsi, les six chasseurs CF-18 actifs en Libye ont effectué 862 sorties entre le 19 mars et le 28 septembre, pour un total de 3 525 heures. Une heure de vol coûte 12 393 $ au gouvernement, ce qui inclut l’essence (4 419 litres par heure), l’entretien, les pièces de rechange, l’usure des pièces et les services d’inspection des ingénieurs. Cela exclut les frais fixes comme le salaire des pilotes et l’amortissement. Total : 43,7 millions de dollars.

Fait à noter, avec ses CF-18, le Canada a effectué 9,6 % de toutes les sorties offensives menées par les avions de l’OTAN. Il est le troisième plus important contributeur sur ce plan, derrière la Grande-Bretagne et la France.

Les deux avions de surveillance maritime CP-140 Aurora ont effectué 160 sorties, pour un total de 1 244 heures de vol, à un coût de 11 713 $ l’heure. Facture : 14,5 millions de dollars.

Les trois avions ravitailleurs (deux CC150T Polaris et un CC130T) ont volé 1 913 heures à une moyenne de 5 800 $ l’heure, ce qui revient à 11 millions de dollars.

À elle seule, l’utilisation des avions canadiens impliqués dans la mission a coûté 69,2 millions de dollars.

En entrevue, la porte-parole des Forces canadiennes, Laura McIntyre confirme que les coûts annoncés par le gouvernement n’incluent pas l’entretien des appareils, l’usure des pièces et les services de génie, notamment, puisque les avions doivent être entretenus, qu’il y ait une mission ou non, explique-t-elle.

Une affirmation qui fait bondir Michel Drapeau. « Nos avions sont beaucoup plus utilisés que la normale dans ce type de mission ! L’entretien est plus intense, l’usure des pièces est plus rapide. Il faut en tenir compte pour refléter les vrais coûts », dit-il.

Le Canada a largué 670 bombes GBU-12 Paveway II entre le 19 mars et le 28 septembre. C’est le même type de bombes que lors des opérations au Kosovo, en 1999. Cette bombe de 225 kilos possède une tête de guidage au laser, des ailettes de contrôle à l’avant et un empennage qui accroît sa précision. Le ministère de la Défense refuse de dévoiler le prix par unité, mais affirme qu’il en coûte entre 25 000 $ et 50 000 $ par bombe. À 25 000 $ chacune, on arrive à un total de 16,7 millions de dollars.

Dans le cas des deux frégates – dont l’une a été envoyée au large de la Libye dès le 2 mars -, les 210 jours en mer ont coûté 8,3 millions de dollars en tout, puisque selon le Manuel des coûts, une journée au large engendre une facture de 39 693 $ (toujours en excluant les frais fixes comme les salaires et l’amortissement).

La facture totale d’utilisation des avions, des frégates et des munitions atteint donc 94,2 millions de dollars.

Il faut toutefois ajouter à ce montant d’autres frais que le Ministère n’a pas indiqués à L’actualité, notamment ceux qui touchent les primes d’éloignement des soldats, leur hébergement en Italie où se situe le quartier général de la mission canadienne, leur transport jusqu’en Europe, leur nourriture, la location de véhicules sur place et les communications par satellite. Près de 630 militaires participent à l’opération Mobile, le nom de code de la mission canadienne en Libye.

La facture des frais encourus entre le début de mars et la fin de septembre frôlerait donc les 100 millions de dollars, ce qui correspond à 60 % de plus que ce qu’a annoncé le gouvernement.

« Quarante millions de dollars de différence, c’est beaucoup d’argent. Le gouvernement devrait être honnête », dit Michel Drapeau. Et les coûts n’ont pas fini d’augmenter, puisque la mission devrait être prolongée jusqu’à la fin de l’année.

Le Canada n’est toutefois pas le seul pays à voir gonfler les coûts de la mission en Libye, dont le rythme des opérations devrait ralentir maintenant que Mouammar Kadhafi a quitté le pouvoir.

Les États-Unis ont annoncé que la facture de cette mission dépassait maintenant 1,1 milliard $US.

En Grande-Bretagne, le montant officiel était de 260 millions de livres sterling (418,6 millions $CAN) en juillet dernier. Mais il a continué de grimper depuis. Une étude indépendante estime que la facture oscillera entre 875 millions et 1,75 milliard de livres sterling (entre 1,4 et 2,8 milliards $CAN) lorsque la mission sera terminée­.

En France, la mission coûte au bas mot, selon les estimations non officielles, 1,2 million d’euros (1,7 million $CAN) par jour, pour un total qui aurait atteint 235 millions (329,7 millions $CAN) à la fin du mois de septembre.

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