L’absence de diplomatie canadienne au Moyen-Orient nous met en danger

La décision du Canada de couper les liens diplomatiques avec l’Iran en 2012 a joué un rôle dans la perte tragique de citoyens canadiens et n’offre à Ottawa qu’un accès limité à l’enquête sur le vol abattu mercredi dernier.

Photo : Justin Tang / La Presse canadienne

Le Canada est pris dans un gâchis diplomatique à la suite de la récente escalade du conflit entre les États-Unis et l’Iran. Cette escalade a conduit à la destruction par l’Iran sur son propre sol du vol PS752 d’Ukraine International Airlines, avec 57 Canadiens à bord.

Il ne s’agit pas seulement du fait que le Canada est pris dans une conflagration internationale impliquant l’administration Trump, après son assassinat ciblé du major général iranien Qassem Soleimani, mais aussi du résultat d’une attitude inutilement agressive du Canada lorsque, en 2012, le gouvernement conservateur de Stephen Harper a fermé son ambassade à Téhéran et a expulsé les responsables iraniens du Canada à court préavis.

Le contexte de la guerre et du vol PS752

Le vol PS752, avec son escale à Kiev, était populaire auprès des Iraniens qui se rendaient au Canada parce qu’il n’y a pas de liens directs entre les deux pays. C’est aussi une route alternative bon marché en Iran, pays appauvri par les sanctions, les conflits et la corruption.

Au Moyen-Orient, les États-Unis et l’Iran s’opposent depuis des mois. Ces deux rivaux sont particulièrement agressifs depuis que les États-Unis se sont retirés en 2018 du traité du Plan d’action global conjoint (PAGC) sur l’accord nucléaire iranien, négocié par l’administration de Barack Obama, et ont imposé de nouvelles sanctions à l’Iran.

Le PAGC avait été conçu pour empêcher l’Iran d’acquérir des armes nucléaires. L’Iran a respecté sa part dans l’accord.

Cette tension a atteint de nouveaux paroxysmes lorsque les États-Unis ont assassiné ouvertement, à l’aéroport de Bagdad, le plus haut responsable militaire d’un tiers pays, un acte sans précédent. Ce sort est généralement réservé aux acteurs non étatiques. Dix personnes ont été tuées dans l’attaque du drone, dont le commandant de la faction irakienne Abu Mahdi al-Muhandis. Cet acte contrevient aux normes internationales de conduite existantes.

En Iran, des piétons passent devant des banderoles du général Qassem Soleimani, qui a été tué en Irak lors d’une attaque de drones américains. Photo : AP/Vahid Salemi

Hillary Mann Leverett, un ancien responsable de la sécurité nationale à la Maison-Blanche, a déclaré à Al Jazeera que le meurtre de Soleimani équivalait à une « déclaration de guerre »

L’Iran a exercé des représailles

Le meurtre a conduit directement l’Iran à dire qu’il n’honorerait plus le PAGC et à lancer des attaques de missiles sur des bases militaires américaines en Irak trois jours plus tard, ne faisant aucune victime. Il n’est peut-être pas surprenant, dans un tel environnement tendu, que l’armée iranienne ait tiré des missiles sur un avion de ligne décollant de Téhéran, craignant une attaque américaine imminente. L’Iran, cependant, aurait probablement dû clouer au sol tous les vols civils ce jour-là.

L’Iran a d’abord nié avoir abattu l’avion, mais après que des utilisateurs iraniens de médias sociaux aient multiplié les spéculations sur la responsabilité des missiles iraniens, le gouvernement a admis ses actes. Depuis, les manifestants sont descendus dans les rues pour protester contre le régime.

La décision du Canada de couper les liens diplomatiques avec l’Iran en 2012 a joué un rôle dans la perte tragique de citoyens canadiens.

C’était une décision fondée en grande partie sur des calculs politiques internes. Elle a coûté très cher à la capacité du Canada d’avoir une présence et des contacts institutionnels en Iran et de fournir des services aux Canadiens.

Ce manque de renseignements de base sur le terrain a nui au Canada au pire moment possible. En raison de ces mauvais rapports, le Canada n’a qu’un accès limité pour participer à l’enquête sur le vol abattu.

Trudeau a principalement blâmé l’Iran… mais aussi Trump

Le Canada a justifié la rupture des liens en 2012 en disant que l’Iran était la « plus importante menace à la paix et à la sécurité mondiales ». Le premier ministre Justin Trudeau semblait suivre cette ligne dans sa conférence de presse du 11 janvier, blâmant principalement l’Iran.

Hier, Trudeau a aussi blâmé indirectement le président américain Donald Trump pour la destruction du vol PS752 : « sans les tensions dans la région, le drame aurait été évité ».

Justin Trudeau a largement adhéré à la politique de son prédécesseur au Moyen-Orient. Toutefois, une représentation diplomatique serait d’une grande utilité à la suite de l’écrasement du vol PS752. Le rapatriement des corps sera notamment très difficile.

Les liens diplomatiques offrent des possibilités de dialogue essentielles pour éviter les conflits et résoudre les différends. De plus, les Canadiens vivent, voyagent et font des affaires partout dans le monde, et une importante communauté de Canadiens d’origine iranienne doit avoir accès à la représentation diplomatique canadienne pour leur propre sécurité et leur bien-être.

Vigile à Edmonton pour les victimes du vol PS752 d’Ukraine International Airlines qui s’est écrasé après son décollage près de Téhéran, en Iran. Photo : Codie McLachlan / La Presse canadienne

C’est pourquoi le Canada est représenté par d’autres États, notamment l’Italie. L’une des promesses de la campagne de Trudeau en 2015 était de rétablir les relations diplomatiques avec l’Iran.

Bien que le gouvernement Harper ait ajouté une loi qui a rendu difficile d’infirmer la décision de 2012, cela peut être fait s’il y a une volonté politique.

Les Canadiens ont besoin d’une ambassade en Iran

Personne ne sait encore quelles seront les retombées de l’escalade entre les États-Unis et l’Iran. Le Moyen-Orient est maintenant encore plus dangereux et instable.

Pendant ce temps, l’Irak vit de grands bouleversements, avec de nombreuses manifestations. Et personne ne peut encore déterminer quel sera l’impact, dans le monde, de l’assassinat d’un haut gradé d’un tiers pays par une puissance militaire.

Plus que jamais, le Canada a besoin d’une présence en Iran afin de faire face aux conséquences de ces terribles événements, en plaçant les intérêts canadiens à l’avant-plan. Comme la tragédie du vol PS752 l’a montré, le Canada est perdant en restant ainsi isolé.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un média en ligne qui publie des articles grand public écrits par les chercheurs et les universitaires.

La Conversation

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4 commentaires
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Ne dit-on pas que l’on doit se tenir près de nos amis et encore plus près de nos ennemis et adversaires ? Évidemment, pour savoir ce qui se passe dans un pays, il vaut mieux y avoir une représentation officielle,

Bien qu’il soit souhaitable de rétablir les relations diplomatiques avec l’Iran aussi rapidement que possible, il est exagéré de prétendre que l’absence de l’ambassade canadienne à Téhéran a joué un rôle dans la perte des vies des Canadiens.

L’auteur écrit : « La décision du Canada de couper les liens diplomatiques avec l’Iran en 2012 a joué un rôle dans la perte tragique de citoyens canadiens ».
Qu’est-ce qui permet de supposer cela ? Rien n’indique que ceux qui ont abattu l’avion savaient qui se trouvait à bord et quelle était la destination finale des passagers. Pour que l’affirmation de l’auteur soit valable, il faudrait présumer que le vol en question était spécifiquement visé, donc le tir de missiles ne constituait pas une erreur, et que l’on voulait tuer les Canadiens d’origine iranienne.

Il faut tomber, à mon avis, dans le complotisme pour penser une telle chose.

Vous avez probablement raison mais ce qui m’intrigue c’est le fait qu’il y a plusieurs autres vols qui ont décollé de Téhéran ce matin-là et j’espère que l’enquête va nous éclairer sur les raisons qui ont poussé les militaires iraniens à abattre cet avion et pas les autres.

Ce que l’administration Harper a fait c’est de politiser la diplomatie. Historiquement, la diplomatie ne fait pas de jeu politique mais constitue un canal de communication entre pays, qu’ils soient amis ou pas. Harper a détruit non seulement la crédibilité du Canada mais aussi celle de ses diplomates, surtout que certains ambassadeurs nommés par son administration n’avaient aucune expérience en diplomatie et leur nomination était surtout une récompense politique.

D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle dans le passé le Canada avait des relations diplomatiques avec la Chine, Cuba et aussi l’Union soviétique, même l’Iran (ce qui a bien fait l’affaire des ÉU quand notre ambassadeur a aidé à la fuite de leurs employés d’ambassade). On n’était pas amis mais on se parlait. Maintenant, on voit bien que Trudeau fils est en fait Harper Soft car il perpétue les mêmes politiques et a continué à politiser la diplomatie canadienne qui est en fait un pâle reflet de la politique américaine. En d’autres mots, les libéraux fédéraux ont continué à faire du Canada un vassal des États-Unis, même en présence d’un président dont l’équilibre mental est douteux (et ceci est un euphémisme).

Il serait temps que le Canada revienne à la véritable diplomatie et ouvre des ambassades même dans les pays qui ne sont pas nos amis; au moins on pourrait se parler et peut-être regagner une certaine influence pacificatrice.

Observation: Pour la première fois, Justin a le ¨look¨ d’un P.M. et sa photo me donne l’impression qu’il se pose la question suivante : ¨Qu’est-ce que je fout dans ce bordel ?¨
Question: Avec toute la technologie (informatique, militaire) , je me pose la même question que celui qui l’a soulevée le premier ( je ne me rappelle plus qui exactement), il demandait : ¨ Pourquoi diable tirer sur ¨une menace¨ qui sort de l’Iran et non pas qui y entre ???
Sujet à réflexion…