Lac-Mégantic et la récupération idéologique

Dans ces moments tragiques et inattendus, la tentation est forte de faire entrer la réalité dans un cadre prédéterminé qui organise notre conception politique du monde.

Photo: Paul Chiasson/La presse canadienne
Photo: Paul Chiasson/La presse canadienne

J’ai appris la nouvelle sur Twitter samedi matin, comme beaucoup d’autres. Grave accident de train à Lac-Mégantic, avec déversement de pétrole, explosions monstres, multiples victimes et destruction à grande échelle. Les photos donnaient tout de suite la mesure du drame. Les bulletins radio donnaient des updates aux heures.

J’ai appelé mes parents, qui ont des amis proches au lac Mégantic (dans un village à quelques kilomètres de la tragédie), pour leur annoncer la nouvelle. Tout le monde était sous le choc et incrédule.

Puis les informations ont commencé à se préciser. D’abord une soixantaine de disparus. Pratiquement pas de blessés dans les hôpitaux. Ça semblait étrange. Puis on a découvert qu’il s’agissait d’un train sans conducteur. L’affaire était encore plus lugubre et incompréhensible. Puis on a appris qu’une locomotive du train était en feu un peu plus tôt dans la soirée, dans un village à une dizaine de kilomètres. On a connu l’identité de la compagnie ferroviaire — la Montreal, Maine & Atlantic Railway, une entreprise américaine basée dans le Maine. La MMA semblait se cacher et se défendre en invoquant une quelconque intervention externe. Puis on a commencé à entendre que le transport de pétrole par train avait considérablement augmenté depuis quelques années, que les chemins de fer n’étaient pas toujours en bon état, et que certains s’inquiétaient de voir passer ces substances dangereuses en plein coeur des villages. L’enquête a débuté.

Puis la politique a fait son entrée. Pauline Marois et quelques ministres sont venus constater les dégâts et tenter de rassurer la population en démontrant que leur gouvernement est conscient de l’ampleur du drame et en contrôle de la situation. Stephen Harper a fait la même chose. Il est difficile de mesurer l’impact concret de ces visites officielles sur l’état d’esprit des sinistrés, mais il n’est pas inexistant.

Le rôle d’élu n’est jamais facile, mais il est particulièrement éprouvant quand surviennent des catastrophes. Privément, derrière portes closes, les hommes et les femmes qui siègent au parlement sont aussi désemparés que nous tous. Face au drame, ils ressentent la même horreur et la même impuissance personnelle que tout le monde. Ils n’ont, en règle générale, aucune expertise ou expérience particulière – en déraillement de train, tremblements de terre, marée noire ou secours d’urgence – qui les prépare personnellement à gérer ces crises. Sauf que tous les yeux et tous les micros sont tournés vers eux, et qu’ils et elles doivent rapidement projeter une image empathique, résolue et en contrôle. À tort ou à raison, nous attendons de nos dirigeants des réponses, des solutions, du sens et de l’espoir. La commande est lourde, même pour des gens ordinairement compétents.

Dans certains cas, surtout des catastrophes naturelles, on voit des politiciens retrousser leurs manches et plonger eux-mêmes dans la bataille. On pense au gouverneur du New Jersey, Chris Christie, après l’ouragan Sandy. Ou, plus récemment, le maire de Calgary, Naheed Nenshi, qui a apparemment travaillé sans relâche pendant 43 heures après les graves inondations du mois dernier.

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Mais la catastrophe de Lac-Mégantic, avec ses ruines fumantes et ses origines trop humaines, ne se prête pas à ce genre de leadership d’adrénaline. Ici, les politiciens sont essentiellement confinés, comme nous tous, à un rôle d’observateurs attentifs et désolés. Ils n’ont que leurs encouragements et leurs promesses à offrir.

La réaction des gouvernements provincial et fédéral semble avoir été appropriée jusqu’à présent. Tant du côté de Québec que d’Ottawa, on a visiblement compris la gravité de la situation. On peut raisonnablement croire que le soutien nécessaire sera au rendez-vous, même si rien de concret n’a encore été annoncé.

À certains égards, l’opposition a un rôle plus ingrat. Les catastrophes humaines ne devraient jamais être travesties en spectacles partisans, mais c’est malheureusement souvent le cas, ici comme ailleurs. Tôt ou tard, on reprochera à un tel ou une telle d’avoir été absent et insensible aux besoins de la population à un moment critique, ou au contraire d’avoir voulu récupérer une catastrophe en pavanant parmi les victimes.

Le gouvernement n’a pas le choix d’intervenir. C’est son rôle. Mais pour l’opposition la ligne est mince et se transforme rapidement en catch-22: montrez-vous trop et on vous reprochera de politiser une tragédie; restez trop distant et on vous reprochera d’être inutile et déconnecté.

Avant même que les politiciens ne s’expriment – et bien avant la conclusion d’une quelconque enquête – la récupération partisane et idéologique était toutefois bien commencée, notamment sur les médias sociaux. Dans ces moments tragiques et inattendus, la tentation est forte de faire entrer la réalité dans un cadre prédéterminé qui organise notre conception politique du monde. Fixing the facts around the policy, comme diraient les Britanniques.

Pour certains, la tragédie de Lac-Mégantic est ainsi devenue attribuable au capitalisme, au gouvernement Harper, aux Américains ou à notre dépendance au pétrole. D’autres ont plutôt invoqué l’éco-terrorisme. Visiblement, plusieurs ont trouvé dans ce drame un nouvel argument pour confirmer ce qu’ils croyaient déjà.

Mais, comme c’est souvent le cas, la réalité risque fort de ne pas correspondre exactement au moule simple dans lequel on voudrait l’enfermer.

Les accidents et les déraillements de train ont apparemment diminué de plus de 20% au pays depuis 2007. Le gouvernement Harper dit qu’il a augmenté le nombre d’inspecteurs et les budgets de la sécurité ferroviaire. Les Conservateurs sont certainement favorables à l’exploitation et au transport du pétrole, mais ce sont aussi eux qui ont récemment haussé significativement la responsabilité des pétrolières en cas de déversement.

Il est aussi possible qu’on juge l’actuelle Loi sur la sécurité ferroviaire déficiente. Mais elle vient tout juste d’être révisée, entrant en vigueur il y a deux mois. Et elle a reçu l’appui de tous les partis, donc il sera difficile de l’associer à une idéologie particulière.

Jusqu’à présent, les indices semblent pointer des déficiences importantes de la MMA qui, elle, accuse maintenant les pompiers. Les premiers efforts de relations publiques de la MMA ont été désastreux, mais son incompétence en français ne permet pas de conclure à sa responsabilité pour le drame. Si toutefois l’enquête démontrait que l’entreprise a effectivement fait preuve de négligence, alors elle devra payer jusqu’au dernier sou. Le dirigeant de la MMA, Edward Burkhardt, affirme que son entreprise et ses assureurs pourront assumer les réclamations découlant de l’accident. Ce qui est certain, c’est qu’aucune impunité ne sera tolérée.

Peut-être qu’on jugera aussi que le pétrole ne devrait plus être transporté par train à travers des zones habitées. Peut-être que les contrôles de cette industrie devront être resserrés. Et peut-être qu’on trouvera une bonne raison de plus d’accélérer notre transition des énergies fossiles aux énergies vertes, qui explosent rarement en boules de feu dans des villages endormis, fauchant des vies innocentes au passage.

À une ou deux exceptions près, les politiciens ont réussi, jusqu’à présent, à garder la politique loin de Lac-Mégantic. La meute militante, de quelque mouvance que ce soit, devrait prendre exemple, laisser les enquêteurs chercher la vérité, et suspendre la partisannerie le temps de travailler ensemble à ce que genre de désastre ne se reproduise plus jamais.

*****

Jérôme Lussier est juriste et journaliste. Au cours des dernières années, il a notamment travaillé à Radio-Canada et tenu un blogue au Voir de 2011 à 2012. De septembre à juin derniers, il a été conseiller politique à la Coalition Avenir Québec. Il inaugure aujourd’hui un nouveau blogue qui traitera d’enjeux sociaux et politiques contemporains.

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10 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Parlant de récupération idéologique, ça m’a révulsé de voir Pauline Marois « exiger des explications » de la part de notre gouvernement fédéral suite à cette tragédie!

J’avais honte de l’avoir comme Première ministre…

Étrange commentaire au sujet du gouvernement Harper. Les fameux bills omnibus ont éviscéré la protection des poissons et des eaux navigables suite au lobby des pétrolières et votre commentaire à l’effet qu’ils aient haussé la responsabilité des pétrolières ne fait aucun sens. De plus, s’il y a moins d’accidents de trains selon Transport Canada, ça n’a strictement rien à voir avec la réglementation fédérale qui, comme vous le dites est très récente et n’a absolument rien changé à la situation du train qui a causé la catastrophe de Lac-Mégantic. Le laxisme de la réglementation est incroyable: on peut laisser des millions de litres de produits dangereux à bord d’un train sans aucune surveillance pendant la nuit avec la bénédiction de Transport Canada!!! Récemment un train transportant aussi du pétrole a failli tomber d’un pont à Calgary à cause des inondations et on a évité une catastrophe de justesse – comment se fait-il que si on a tellement plus d’inspecteurs, personne n’ait pensé à justement inspecter les ponts qui avaient été touchés par ces inondations?

Franchement votre texte fait pitié et vous devriez poser les bonnes questions aux bonnes personnes. Qui a permis à cette cie de n’avoir qu’un conducteur? Qui a fait du lobby pour MMA? Peut-on expliquer le laxisme dans la sécurité du transport ferroviaire de produits dangereux, comparé aux contrôles de plus en plus tâtillons des voyageurs en avion qui ne peuvent même pas apporter une bouteille d’eau avec eux?

Moi ce qui me fascine c’est comment on peut faire usage de sophismes … certains sont prolifiques en la matiere.

(1) « Il est aussi possible qu’on juge l’actuelle Loi sur la sécurité ferroviaire déficiente. Mais elle vient tout juste d’être révisée, entrant en vigueur il y a deux mois. Et elle a reçu l’appui de tous les partis, donc il sera difficile de l’associer à une idéologie particulière. »
(a) Peut etre vrai qu’elle a ete vote a l’unanimite, mais faire de l’adoption a l’unanimite d’une loi une espece de garantie de non partisanerie « apriori » a quelque chose de l’ordre du faux …
(b) M.Lussier connait la politique, la politicaillerie aussi … il devrait savoir qu’un parti politique peut en utilisant des subterfuges ( mettre ben des affaires dans un projet de loi ) et faire en sorte que des partis politiques d’opposition en viennent a voter pour un projet de loi x,y ou z … a reculons ou mollement …
(c) On peut profiter par exemple de la faiblesse de l’opposition en course a la chefferie par exemple … etc … meme en contexte minoritaire …
(d) En contexte de gouvernement minoritaire souvent le gouvernement doit recevoir l’appui d’un parti d’opposition ca veut pas dire que l’opposition appuie tout ce qui est dans le budget …
(e) et donc ici j’y voit une maniere de deresponsabiliser le gouvernement federal et repartir a tout le monde la faute …

—-
(2) Pour le texte lui meme …Ici ca me semble du « spin soft » … ( je me trompe peut etre ) Pour les lecteurs qui lisent pas entre les lignes voici ce pour moi que le texte cherchent a dire dans le fond.
(a) Le gouvernement federal en particulier le gouvernement conservateur a pris ses responsabilites … » Le gouvernement Harper dit qu’il a augmenté le nombre d’inspecteurs et les budgets de la sécurité ferroviaire. Les Conservateurs sont certainement favorables à l’exploitation et au transport du pétrole, mais ce sont aussi eux qui ont récemment haussé significativement la responsabilité des pétrolières en cas de déversement. »
(b) Si la loi est incorrecte c’est de la faute de tous les partis politiques au federal car la loi a ete vote a l’unanimite.
(c) « Avant même que les politiciens ne s’expriment – et bien avant la conclusion d’une quelconque enquête »
» La meute militante, de quelque mouvance que ce soit, devrait prendre exemple, laisser les enquêteurs chercher la vérité »
Ici on cherche a dire dans le fond … n’ecoutez pas ces gens surtout de la gauche qui veulent faire une discussion plus large et qui reflechissent deja sur la question du petrole et du transport.
(d) « Jusqu’à présent, les indices semblent pointer des déficiences importantes de la MMA qui, » Et on nous invite, il me semble a voir le probleme n’ont pas dans son ensemble, en terme d’industrie, mais a la lumiere d’une seule compagnie qui serait semble-t-il fautive …
(e) Finalement … On semble a premiere vue contredire, en pointant subtilement les deficiences chez MMA, l’appel qu’on faisait a ne pas tirer de conclusion avec l’enquete ….

Tout accident de cette envergure présente plusieurs causes probables, et souvent un enchaînement de conséquences. Chacun, qui veut faire de la politique, peut y trouver son compte en choisissant les éléments qui feront son affaire. Il vaudrait mieux attendre les conclusions de l’enquête avant de conclure avec assurance. L’action immédiate n’est pas interdite, car les besoins sont évidents et ne manquent pas.
Une chose est sûre: la révolution énergétique en cours en Amérique du Nord ne s’arrêtera qu’avec l’épuisement des gaz et des pétroles de schiste. Pendant des décennies, le traffic va augmenter, que ce soit par route, par train, par bateau ou par oléoduc.
Tous les gouvernements, les organismes réglementaires, les entreprises, les municipalités sont concernées et doivent se gouverner en conséquence.
Avant de s’attaquer au gouvernement fédéral (chemins de fer, voies navigables), madame Marois devrait regarder dans sa propre cour, du côté du transport provincial par exemple. Ainsi, le traffic de camions-citernes transportant des matières dangereuses est déjà lourd sur nos routes, et il augmentera. Or l’autoroute 20, une des plus achalandée sinon la plus lourdement sollicitée au Québec, n’est encore qu’à deux voies dans un sens après un demi-siècle. Un seul voyage aux États-Unis démontre aisément qu’à trois voies, les automobilistes peuvent négocier beaucoup plus facilement avec les camions qui roulent à 105 km/h,et de manière moins beaucoup moins dangereuse. C’est pour quand, madame Marois, des autoroutes qui sont sécuritaires (nombre de voies, bretelles d’entrée, signalisation préalable, conducteurs prévenants)? Lorsqu’il y aura une tragédie, que dira le fédéral à propos de de l’incurie du Québec concernant « sa » transcanadienne? Fera-t-il comme vous?

Parce qu’il faudrait se gêner de pointer du doigt la négligence, l’incompétence et le laxisme politique, le développement sauvage et irrespectueux.

Ben voyons donc. Peut-on reprocher aux gens d’être à l’écoute des médias et de chercher des réponses? Et ce quelque soit la grille d’analyse.

Parlant de politiciens qui se sont retroussé les manches, vous auriez pu mentionner Lucien Bouchard lors de la crise du verglas. D’où sortez-vous pour devoir aller chercher vos exemples aux États-Unis ou en Alberta?

Le ministre des transports du Rocanada, Denis Lebel, nie (avec nos impôts et taxes dans ses poches) toute responsabilité de son gouvernement dans le déraillement d’un convoi ferroviaire ayant causé la mort de 50 citoyens et la destruction d’un village au Québec. Au nom de la « libârté d’entreprise », dogme de la droite asservie au capital n’accordant aucune valeur à la vie humaine, ressource naturelle dont le renouvellement et le remplacement n’occasionne aucun frais aux entreprises libres d’agir sans aucune éthique morale.

Qu’y a-t-il d’étonnant dans le comportement de dépendantistes se réfugiant une fois de plus dans le déni; un exemple de plus de leur état chronique de servitude en leur soumission au « motus et bouche cousue » décrété par leur chef politique du “plussse meilleur pays du monde » qui, il n’y a pas encore deux semaines, a versé des dizaines de millions de nos taxes et impôts aux commerçants et entreprises victimes d‘inondations à Calgary. Où est l’aide du “FEDERAL” pour les victimes de Lac Mégantic ?

On voit bien bien la fixation idéologique anti-Harper de L’Actualité! Une photo de Harper alors que, s’il y a un politicien qui n’a pas essayé de se faire du capital politique avec Lac-Mégantic, c’est bien lui!