Laïcité : un chemin de croix pour nos élus

Nos élus défendent plus qu’un crucifix ou un symbole patrimonial. Ils chérissent un vestige de l’antilaïcité à la mode de Duplessis.

Il y a une place au Québec pour les icônes du Sacré-Cœur, la prière, les Jésus de plâtre. C’est à l’église.
Politique

Le maire de Saguenay, Jean Tremblay, ne semble pas le comprendre. Le fervent croyant est incrédule à la suite de la décision unanime de la Cour suprême qui interdit la prière dans les conseils municipaux, au nom du principe de la neutralité religieuse absolue de l’État et de ses représentants.

«L’évolution de la société canadienne a engendré une conception de cette neutralité suivant laquelle l’État ne doit pas s’ingérer dans le domaine de la religion et des croyances. L’État doit plutôt demeurer neutre à cet égard, ce qui exige qu’il ne favorise ni ne défavorise aucune croyance, pas plus que l’incroyance», ont affirmé les neuf juges de la Cour suprême.

Le maire se pliera à la décision, et il cessera enfin d’amorcer les séances du conseil par une prière. Pour l’instant, sa statue du Sacré-Cœur reste en place, puisque la Cour suprême ne s’est pas penchée sur la question des symboles religieux, faute d’une enquête sérieuse de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDDPDJQ).

L’organisme, qui a été saisi du dossier de plainte d’Alain Simoneau et du Mouvement laïque québécois en 2007, s’est royalement traîné les pieds dans cette affaire et bien d’autres dossiers relatifs à la prière dans les conseils municipaux. La Commission a reçu les toutes premières plaintes à ce sujet, à Outremont, à la fin des années 1980.

Malgré sa cuisante défaite, le maire Tremblay s’est lancé dans une charge à fond de train contre la tiédeur des gouvernements dans la défense des valeurs et traditions des «vrais Québécois». «Il faut être vigilant pour que nous, on conserve nos acquis. Là, on est après s’effriter», a-t-il dit.

Sa vision de la laïcité est confuse. Pour lui, l’État peut rester neutre en matière de croyance religieuse, sans pour autant rejeter les traditions, les valeurs et le patrimoine catholique du Québec. Le maire Tremblay n’en appelle pas tant à la «catholaïcité» qu’au retour du sacré dans l’espace public. C’est un homme qui s’enorgueillit d’avoir mené «un combat pour le Christ». Il trouvera ses meilleurs alliés chez les curés, les imams et les rabbins, qui pleurent comme lui l’effritement du fait religieux dans l’espace public.

Le maire de Saguenay n’est pas le seul à avoir perdu le nord dans cette histoire. La Cour d’appel avait fabriqué, en 2013, une solution juridique qui défie le bon sens pour lui permettre de prier en paix : la «neutralité bienveillante».

Pour la Cour d’appel, l’État devait tenir compte de l’héritage et des traditions de la société dans l’application de la neutralité religieuse. «La protection de la diversité des croyances doit se concilier avec la réalité culturelle de la société, ce qui inclut son patrimoine religieux», écrivait le tribunal québécois.

Par ce raisonnement fallacieux, la Cour d’appel exemptait les héritiers et les nostalgiques du catholicisme de toute obligation de neutralité religieuse dans la conduite des affaires publiques. L’histoire et les racines servaient d’excuses commodes pour bafouer l’esprit même de la laïcité.

Ce courant de pensée est bien vivant chez les commentateurs — qui voient dans la défaite du maire Tremblay le triomphe du multiculturalisme canadien —, de même que chez des politiciens qui refusent mordicus d’enlever le crucifix au Salon bleu de l’Assemblée nationale et dans la salle du conseil de Montréal.

«Ce n’est pas vrai qu’on va renier notre passé en laissant les juges décider, à la place de ceux qui font de la politique, de qui est souhaitable pour les Québécois», a dit le chef de la CAQ, François Legault.

La ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, semble éprouver des sympathies caquistes. Le crucifix est «un élément du patrimoine», a-t-elle dit.

Les Québécois ne fréquentent tellement plus les églises que les débats de l’Assemblée nationale leur permettent au moins de voir à quoi ressemble un crucifix, de temps à autre.

La Cour suprême ne se prononce pas sur la question. Elle avance cependant l’hypothèse que la prière, dans l’enceinte de la chambre des Communes, pourrait être permise en vertu du privilège parlementaire. Un tel raisonnement pourrait valoir aussi pour la présence du crucifix à l’Assemblée nationale.

Le tribunal y va cependant d’une sérieuse mise en garde. «Si, sous le couvert d’une réalité culturelle, historique ou patrimoniale, l’État adhère à une forme d’expression religieuse, il ne respecte pas son obligation de neutralité», écrivent les juges.

Pour l’avocat d’Alain Simoneau et du Mouvement laïque, Luc Alarie, cette phrase ouvre la porte à des contestations juridiques sur la présence d’icônes religieuses dans les enceintes publiques. Et au diable le privilège parlementaire !

Pour l’heure, nos députés peuvent respirer. Avant de s’enguirlander à l’Assemblée nationale, ils pourront regarder avec fierté et nostalgie ce noble crucifix qui surplombe le fauteuil du président de l’Assemblée nationale, et prendre une minute de silence pour se rappeler la force du symbole. Le crucifix a été introduit à l’Assemblée nationale par Maurice Duplessis, non pas comme un objet de commémoration du passé, mais comme un symbole du mariage contemporain à son époque de l’État avec l’église.

Nos élus défendent plus qu’un crucifix ou un symbole patrimonial. Ils chérissent un vestige de l’antilaïcité à la mode de Duplessis. Avant de s’entredéchirer sur une éventuelle charte des valeurs ou un projet de loi sur la neutralité religieuse de l’État, ils devraient penser sérieusement à enlever ce crucifix, comme le suggère la députée de Québec solidaire, Françoise David. La laïcité à deux vitesses, ça ne fait pas très sérieux comme projet de société.

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À propos de Brian Myles

Brian Myles est journaliste au quotidien Le Devoir, où il traite des affaires policières, municipales et judiciaires. Blogueur à L’actualité depuis 2012, il est également chargé de cours à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On peut le suivre sur Twitter : @brianmyles.

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Non a la prière, non au crucifix, nous québécois devons se laisser assimiler, car tous les autres eux ont tous les droits. Enseigner leurs religion même si nos bons juges, c’est bon pensant croit tout savoir, alors laissons-nous envahir et äprès on dira avoir su. Si la laïcité est bonne pour nous, elle est bonne pour tous, fini les chapeaux noires, les foulards, les turbans, les niqads etc. Si on attend nos bons gouvernements, ils dorment et n’on pas le vouloir de s’en mêler de peur de perdre des votes.

Là vous charriez. Avez-vous lu le texte? On parle de la division entre l’Église et l’État, ce dernier devant représenter tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances. Il n’y a pas une lueur d’assimilation dans ça et ça fait longtemps qu’on prône une telle séparation, plus de 2 siècles. Si Duplessis a voulu mettre un terme à ça en se collant à l’Église et en mettant un crucifix au Salon vert de l’époque, c’est loin d’être traditionnel, ni historique. D’ailleurs beaucoup de nos ancêtres venus de France étaient huguenots et protestants, voire athées et plusieurs se sont mêlés aux peuples autochtones du pays d’alors en faisant du commerce (Coureurs des Bois). Le métissage avec les peuples autochtones fait aussi partie de notre histoire et nos traditions et notre culture a été profondément influencée par ce métissage, au moins autant que par la religion. Comme bien de mes ancêtres qui sont ici depuis près de 400 ans, je ne veux pas d’une autocratie religieuse mais bien d’une démocratie laïque et je salue le jugement de la Cour suprême du Canada qui au moins a eu le courage de protéger nos droits démocratiques.

Bientôt, on va demander de démolir les façades de hôpitaux publics dans lesquels sont sculptés des symboles chrétiens.

@Marc Tremblay : Pourquoi pas. Nous sommes en 2015. C’est symboles ne veulent plus rien dire aujourd’hui.

Pourquoi n’a-t-on pas retiré ce crucifix à la mort de Duplessis ? Ou alors au cours des années 60 alors que les religieux retiraient leurs soutanes et leurs cornettes ? Pourquoi ce truc « pas-d’affaire-là » a-t-il subsisté en place aussi longtemps ? Et ma plus grande question : pourquoi, à la suite du rapport Bouchard/Taylor, tous les députés de l’Assemblée nationale ont-ils voté unanimement pour conserver le crucifix en place ?

Il y a 2 jours, on voyait à la télé les funérailles du cardinal Turcotte. Tous ces gens de mon âge, 65+, qui se signaient, s’agenouillaient et priaient à voix haute… Comment peuvent-ils encore croire au surnaturel ? Aujourd’hui, toutes nos connaissances contredisent ces croyances. En science, il n’y a que du naturel. Le surnaturel a été inventé par des gens qui ne savaient pas et qui avaient peur de la mort. C’est dépassé tout ça.

A noter: »…ils devraient penser sérieusement à enlever ce crucifix, comme le suggère la députée de Québec solidaire, Françoise David. La laïcité à deux vitesses, ça ne fait pas très sérieux comme projet de société. »
Monsieur Myles, le jour ou les élus de l’Assemblée nationale et le gouvernement décideront de d’abolir et de retirer l’outil du »baîllon » du processus gouvernemental, un outil anti-démocratique de l’État, »ils », ces mêmes élus de l’Assemblée nationale pourront considérer le choix, par un vote unanime, de déménager le symbole du crucifix dans une autre salle de l’Assemblée nationale. Au plaisir.

Bizarre comment les gens se sentent tellement attaqués dans leur identité même si ça fait longtemps qu’ils ne vont plus à l’église et qu’ils en ont encore gros sur le coeur des dérives de l’église catholique. Ça donne l’impression que leur colère n’a rien à voir avec la religion catholique mais vient plutôt de leur peur d’être envahi par les musulmans… Et c’est totalement irréaliste : en quoi la prière à l’hôtel de ville nous « protégerait » contre… Contre quoi au juste ? Que les musulmans nous obligent à prier pour Allah ? À respecter le ramadan ? Voyons donc !
Au contraire ! Le maire Tremblay et les islamistes partagent ce point de vue de laisser la religion s’installer dans la politique !