Laisser tomber la bouée ?

Le programme d’aide à la presse écrite annoncé par le gouvernement Trudeau est loin de faire consensus. Mais malgré les critiques d’Andrew Scheer, le Parti conservateur, s’il est élu en octobre, ne devrait pas se presser pour couper les vivres aux journaux.

Photo : Daphné Caron

Si Andrew Scheer devenait premier ministre à l’issue du scrutin fédéral de l’automne, laisserait-il vraiment des entreprises de presse comme Le Soleil ou le National Post mettre la clé sous la porte sans lever le petit doigt ?

La question est d’actualité depuis que le gouvernement de Justin Trudeau a accepté de lancer une bouée de sauvetage aux médias écrits. Ceux-ci vivent une crise financière sans précédent, Internet s’étant emparé d’une grande partie des créneaux publicitaires qui leur assuraient des revenus récurrents et stables.

Dans le budget fédéral du mois dernier, le ministre des Finances a confirmé son intention de consacrer 600 millions de dollars dans un horizon de cinq ans à un programme d’aide à la presse écrite.

Toutefois, la pertinence d’une intervention gouvernementale est loin de faire consensus, non seulement au sein de la classe politique, mais aussi à l’intérieur des salles de rédaction des entreprises de presse susceptibles d’en tirer parti.

Parmi les plus farouches adversaires du projet libéral, on trouve un nombre imposant de chroniqueurs politiques de l’extérieur du Québec qui font partie du personnel des journaux en difficulté.

S’il devenait premier ministre, le chef conservateur pourrait bien y penser à deux fois avant de mettre la hache dans le programme d’aide à la presse écrite.

Bon nombre d’entre eux doutent que cette solution strictement ponctuelle puisse réellement accélérer la transition des entreprises qui vont en bénéficier vers un modèle économique rentable dans l’univers virtuel. Sur ce front, l’intervention d’Ottawa vient, en gros, couronner plus d’une décennie d’échecs à répétition.

À leurs yeux, l’aide fédérale ne fera que retarder l’inévitable. En gardant en serre chaude des institutions qui peinent à s’épanouir financièrement dans l’environnement actuel, ils craignent qu’Ottawa ne nuise à l’avènement d’un nouvel écosystème journalistique davantage viable.

D’autres encore s’inquiètent de ce que la dépendance de leurs employeurs médiatiques à l’égard des fonds fédéraux n’affaiblisse le lien de confiance avec le lectorat et, surtout, ne fragilise l’indépendance journalistique.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a apporté de l’eau à ce moulin en réclamant le mois dernier que le premier ministre Justin Trudeau dénonce à l’ombudsman de la CBC une chroniqueuse dont le texte sur les politiques en matière de laïcité comportait des amalgames douteux avec les attentats meurtriers contre des musulmans en Nouvelle-Zélande.

L’argumentaire du chef bloquiste pour réclamer que le premier ministre prenne cause et partie contre une décision éditoriale de la société d’État s’appuyait sur le fait que l’argent des contribuables québécois servait à payer le salaire de la chroniqueuse en question.

Dans un tweet, le chef bloquiste qualifiait Robyn Urback d’« employée » de Justin Trudeau — comme s’il ne devait pas y avoir de cloison étanche entre le pouvoir fédéral et la radiotélévision publique.

Le chef conservateur, Andrew Scheer, a dénoncé sur toutes les tribunes l’initiative fédérale. Il accuse Justin Trudeau de tenter de piper les dés en prévision du scrutin de l’automne, en achetant les faveurs des journalistes qui vont couvrir la campagne.

Ces propos reflètent une enflure certaine. Le programme a fait autant de mécontents — notamment du côté de la radiotélévision, un secteur qui en est exclu — que d’heureux au sein des conseils de direction des journaux en situation de précarité. On est loin, ici, d’une presse parlementaire monolithique.

Cela dit, jusqu’à présent, M. Scheer a évité de faire écho au premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, lequel estime que les médias traditionnels n’ont plus aucune utilité à l’heure où des personnages comme lui peuvent communiquer directement avec la population par l’intermédiaire des médias sociaux !

S’il devenait premier ministre, le chef conservateur pourrait bien y penser à deux fois avant de mettre la hache dans ce programme, et pas seulement parce que, parmi ses bénéficiaires, il y a notamment les journaux de la chaîne Postmedia, un consortium de presse plutôt sympathique à la mouvance conservatrice.

Le projet libéral envisage que ce soit un comité indépendant — composé néanmoins de membres choisis par le gouvernement en place — qui gère le programme fédéral d’aide aux médias.

Je n’ai jamais couvert un gouvernement qui ne cherchait pas, par tous les moyens à sa portée, à s’assurer l’exposition médiatique la plus favorable possible. Si Andrew Scheer croit vraiment que le programme d’aide à la presse écrite permet au parti au pouvoir à Ottawa de mettre un pied dans la porte de la direction éditoriale des journaux, il ne se pressera pas nécessairement, s’il devient premier ministre l’automne prochain, pour leur couper les vivres.

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1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

J’utilise trois citations de votre article pour exprimer mon commentaire : 1. « cette solution strictement ponctuelle… » Croyez-vous vraiment que cette solution va rester ponctuelle? Il y a fort à parier que plusieurs directions de médias vont intégrer ces subventions dans leur modèle d’affaires? Ce n’est pas récemment que la direction de l’Actualité s,est plainte d’avoir perdu des milliers de dollars de subvention à la suite de changements de critères du dit programme?

2. « comme s’il ne devait pas y avoir de cloison étanche entre le pouvoir fédéral et la radiotélévision publique. » Ah! Ah! Le passage le plus amusant, comme si l’affaire Wilson-Raybould n’avait pas démontré qu’il n’y avait aucune cloison assez étanche que les Libéraux n’étaient pas prêts à défoncer pour arriver à leurs fins.

3. Et comme pour prouver mon point précédent « Si Andrew Scheer croit vraiment que le programme d’aide à la presse écrite permet au parti au pouvoir à Ottawa de mettre un pied dans la porte de la direction éditoriale des journaux, il ne se pressera pas nécessairement, s’il devient premier ministre l’automne prochain, pour leur couper les vivres. » Donc un tel programme deviendrait un levier pour exercer une forme de pression sur les directions éditoriales des journaux… Hmmm intéressant….