L’annulation de la rencontre Obama–Poutine : symptôme de la perte d’influence diplomatique des États-Unis ?

Barack Obama ne rencontrera pas Vladimir Poutine en tête à tête à Moscou le mois prochain. Liée à l’affaire Snowden, cette décision de la Maison-Blanche a suscité un flot de réactions faisant état, avec plus ou moins de justesse, d’un retour de la Guerre froide. Le président américain a lui-même contribué à cette perception exagérée des différends actuels entre Washington et Moscou en affirmant à deux reprises que les dirigeants russes, en particulier le président Poutine, semblent parfois enfermés dans une mentalité digne de la rivalité entre les États-Unis et l’URSS qui prévalu de la fin de la Deuxième guerre mondiale au début des années 1990. La relation entre les États-Unis et la Russie connaît depuis quelques mois un rafraichissement évident. Au-delà, les événements récents mettent en évidence un manque d’habileté diplomatique préoccupant de la part de l’administration Obama.

La « reprogrammation » de la relation Washington – Moscou a planté

Les présidents américain et russe devaient se rencontrer à Moscou à la veille de la réunion du G20 à Saint-Pétersbourg les 5 et 6 septembre 2013. L’octroi par les autorités russes d’un asile temporaire à Edward Snowden, qui a révélé l’ampleur des programmes de surveillance électronique de la National Security Agency américaine, est la raison immédiate de l’annulation de cette rencontre. L’administration Obama se devait de réagir à un tel camouflet. Dès lors, l’annulation du tête-à-tête entre Barack Obama et Vladimir Poutine est une réponse diplomatique appropriée, mesurée, pour ne pas dire timorée. Obama aurait en effet pu annuler sa participation à la réunion du G20, voire mieux, faire une déclaration publique en Russie exprimant sa préoccupation vis-à-vis de la dérive autoritaire du régime de Moscou.

Les différends entre Washington et Moscou ne se limitent cependant pas à l’affaire Snowden. Il apparaît en fait que la tentative de Barack Obama de « reprogrammer » la relation avec la Russie, volonté affichée dès la campagne présidentielle de 2008, soit actuellement dans une impasse. Les résultats initiaux de cette reprise du dialogue entre Washington et Moscou furent pourtant prometteurs. Obama et Medvedev signent le traité New Start de réduction des arsenaux stratégiques nucléaires en avril 2009 (il est en application depuis le 5 février 2011). Les deux pays s’entendent pour la mise en place d’un corridor d’approvisionnement des forces américaines en Afghanistan ainsi que sur l’adoption de sanctions contre l’Iran. Les États-Unis appuient également l’adhésion de la Russie à l’OMC.

La relation entre Washington et Moscou se dégrade avec le retour de Vladimir Poutine au Kremlin en mai 2012. La relation entre Obama et Poutine n’a en effet pas commencé sous les meilleurs auspices. Invité en juillet 2009 par ce dernier alors qu’il était Premier ministre, Obama signifia très clairement qu’il préférait traiter avec son homologue, le président Medvedev. Ne tenant apparemment pas rigueur de ce tacle initial, Poutine fit part de sa volonté de travailler étroitement avec Barack Obama lors de son retour à la présidence en 2012. Cette bonne entente semble même manifeste en avril 2013 au lendemain de l’attentat de Boston perpétré par deux frères d’origine tchétchène. Américains et Russes saluent alors leur volonté commune et leur coopération étroite en matière de lutte contre le terrorisme.

Or, les sujets de désaccord, les divergences d’intérêts et de points de vue sont nombreux entre les deux pays et apparaissent progressivement au grand jour. C’est manifeste dans deux dossiers : les libertés politiques en Russie et la Syrie. Dans le premier cas, les Américains cherchent à répliquer à ce qu’ils perçoivent comme une dérive autoritaire du régime de Moscou. En décembre 2012, le Congrès adopte le Magnitsky Act imposant des sanctions à la Russie en réaction aux violations des droits de l’Homme. En avril 2013, le département d’État publie une liste de 18 fonctionnaires russes interdits de séjour aux États-Unis en lien avec la mort d’un juriste, Sergueï Magnitsky, dans une prison russe en 2009. La Russie réplique en publiant une liste d’Américains interdits de séjour en Russie et en adoptant une loi interdisant l’adoption d’orphelins russes par des familles américaines. Plus récemment, lors de sa conférence de presse du 9 août, Barack Obama a dénoncé une loi criminalisant la « propagande » homosexuelle en Russie sans toutefois appuyer l’idée d’un boycott des Jeux Olympiques de Sotchi de 2014. La Syrie est l’autre sujet majeur de désaccord. Moscou soutient le régime de Bachar al-Assad et s’oppose à toute résolution du Conseil de sécurité de l’ONU pouvant ouvrir la voie à une intervention armée. Washington réclame depuis maintenant deux ans le départ de Bachar al-Assad, hésitant toutefois à appuyer inconditionnellement les rebelles. Sur la Syrie, Américains et Russes ne sont parvenus à s’entendre que sur l’idée d’organiser une conférence internationale qui devrait avoir lieu à Genève. Les pourparlers pour l’organisation de cette conférence sont aujourd’hui au point mort.

Obama, un « diplomate en chef » peu habile

Si l’inimitié entre Barack Obama et Vladimir Poutine n’est pas l’unique explication des relations difficiles qui prévalent actuellement entre les États-Unis et la Russie, elle met cependant en lumière des facteurs qui contribuent aux échecs diplomatiques de l’administration Obama. La diplomatie de l’actuel hôte de la Maison-Blanche souffre en effet de deux problèmes importants.

Premièrement, Barack Obama ne paraît pas particulièrement habile pour nouer des relations privilégiées avec ses homologues étrangers. Ce volet de l’activité diplomatique ne saurait être à lui seul garant de résultats extraordinaires. Il ne doit toutefois pas être négligé. Or, depuis 2009, Obama ne semble pas avoir noué de relations particulièrement cordiales avec les dirigeants étrangers. C’est le cas aussi bien avec les dirigeants de pays rivaux comme la Russie ou la Chine, qu’avec des partenaires comme Israël ou les pays européens, ou encore avec les dirigeants des pays dans lesquels les États-Unis ont largement investi comme l’Irak et l’Afghanistan.

Deuxièmement, alors que Théodore Roosevelt suggérait de « speak softly and carry a big stick », les États-Unis (et la plupart des pays occidentaux) recourent de plus en plus à une rhétorique grandiloquente et absolutiste bien éloignée des subtilités et de la mesure du langage diplomatique classique. Cette rhétorique présente des risques sérieux. D’une part, elle crée un climat puérile et délétère dans les relations internationales qui pourrait avoir de fâcheuses conséquences. D’autre part, si elle n’est pas suivie de mesures concrètes, elle mine la crédibilité d’un acteur sur la scène internationale.

Sur ce dernier aspect, le bilan de l’administration Obama est pour le moins préoccupant. Le discours du Caire de juin 2009 fut – étonnement – salué par nombre d’observateurs. Or, l’incapacité de l’administration Obama à stopper la colonisation israélienne en Cisjordanie et sa réaction face aux divers mouvements politiques au Moyen-Orient, en particulier en Egypte suite au coup de force de l’armée contre le président Morsi, ne permettent pas de redorer l’image des États-Unis dans le monde arabe. C’était pourtant un objectif majeur du discours du Caire. De plus, l’utilisation abusive et non suivie d’effets de propos tels que « inacceptable », « intolérable », pour qualifier la situation en Syrie, les ambitions nucléaires de l’Iran et de la Corée du Nord, ou encore les blocages du Conseil de sécurité de l’ONU, renforce la perception que les États-Unis sont un tigre de papier.

Dès lors, les dirigeants étrangers n’ont que peu d’affection pour Obama et le craignent encore moins. Ils peuvent donc estimer qu’ils n’ont rien à perdre à prendre des décisions qui déplaisent « extrêmement » à l’administration américaine, comme accueillir Edward Snowden dans le cas de la Chine et de la Russie ; dénoncer virulemment les bavures américaines comme le fait régulièrement Ahmid Karzaï ou encore négliger la relation avec les États-Unis en ce qui concerne Nouri al-Maliki.

En complément:

 

Julien Tourreille
Directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis

Chaire @RDandurand @UQAM

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