L’arme secrète de Harper

Homme de main de Stephen Harper et général des guerres électorales du Parti conservateur, Doug Finley est l’une des personnalités politiques les plus puissantes du Canada. Et l’une des moins connues.

En janvier dernier, quand le Parti conservateur a annoncé que les opérations politiques au Québec seraient dorénavant gérées à partir d’Ottawa par l’organisateur en chef Doug Finley, bien des militants se sont inquiétés de voir un unilingue anglophone prendre les commandes de la province. « C’est comme confier un autobus à un aveugle ! » a dit l’un d’eux. Mais l’état-major du parti avait la réplique toute prête : « Il sait comment gagner des élections. C’est la seule chose qui compte. »

Pour les conservateurs, Doug Finley est devenu en 2006 un « faiseur de miracles » en ramenant la droite au pouvoir à Ottawa après une traversée du désert de 13 ans. « On avait besoin d’une campagne électorale parfaite, et il l’a faite », dit un organisateur.

Totalement inconnu il y a à peine cinq ans, Doug Finley est rapidement devenu l’une des personnalités politiques les plus puissantes du Canada. Officiellement, il est directeur des opérations politiques du Parti conservateur. En réalité, il est l’homme de l’ombre dont rêvent tous les chefs de parti : aussi à l’aise pour diriger les batailles électorales que pour exécuter les tâches délicates qu’un premier ministre ne veut pas faire lui-même, comme expulser un député en fonction. À la fois tacticien et homme de main.

Doug Finley appelle Stephen Harper « le boss », mais pour tous les députés, candidats, militants, organisateurs et financiers du parti qui se battent actuellement en campagne électorale, « le boss », c’est avant tout Doug Finley. « Il exerce un contrôle total sur le Parti conservateur. Il peut congédier qui il veut, signer les contrats d’approvisionnement qu’il veut et organiser la machine à son goût », dit Tom Flanagan, ami, confident et ancien chef de cabinet de Stephen Harper. C’est lui qui a engagé Doug Finley, en 2003, alors que Harper briguait la tête de l’Alliance canadienne. « Il ne se mêle pas de ce qui touche la Chambre des communes et le gouvernement, mais il est partout ailleurs », ajoute Tom Flanagan.

Comme il est marié à la ministre de l’Immigration, Diane Finley, il a également accès aux discussions du Conseil des ministres. Mais le vrai pouvoir de Doug Finley lui vient de sa relation avec Stephen Harper. « Il a la confiance totale du chef, et personne ne s’oppose à Harper », confie une source qui connaît bien les deux hommes.

Cette année, c’est encore cet homme de 62 ans aux lèvres charnues et aux yeux perçants soulignés de cernes qui dirige le « bunker » électoral du Parti conservateur, en banlieue de la capitale fédérale. Près de 80 personnes s’activent dans cet immense local de 1 580 m 2 , entièrement équipé de postes informatiques, de téléphones et même d’un studio de télévision complet ! Tout pour que le général Doug Finley puisse remporter le plus de batailles possible.

Et la bagarre, il en raffole. « À peine six mois après le scrutin de janvier 2006, il était prêt à repartir en campagne », raconte le député ontarien Garth Turner, qui a été élu sous la bannière conservatrice avant de rejoindre les libéraux. « Les avions et les autocars étaient réservés. Son plan de campagne, avec les endroits où aller, était consigné dans un cahier d’un pouce d’épaisseur. Il n’est pas seulement brillant, c’est aussi un travailleur acharné. »

Au sein de la droite canadienne, on n’hésite pas à dire que Doug Finley est en train de révolutionner la manière de faire de la politique au pays. En 2006, l’équipe conservatrice n’avait rien laissé au hasard. Tout était calculé. Chaque élément de la plate-forme électorale résonnait dans un segment clé de la population. Ainsi, avec des promesses ciblées — concernant le mariage gai, les armes à feu, l’ ouverture envers le Québec, les crédits d’impôt… —, Doug Finley et son équipe de stratèges ont été en mesure d’aller chercher les votes nécessaires pour prendre le pouvoir.

Cette précision chirurgicale est possible grâce aux nouvelles technologies, que le Parti conservateur utilise plus que toute autre formation politique. Disposant d’un trésor de guerre mirobolant — le PCC amasse trois fois plus d’argent que le PLC —, Doug Finley n’hésite pas à employer une entreprise de télémarketing de Toronto pour solliciter des votes et faire le recensement des sympathisants, évitant ainsi d’être dépendant des bénévoles. L’information est acheminée vers une immense base de données gérée par le parti et qui permet de tout savoir sur les membres et les militants dans chacune des circonscriptions du pays. On recoupe le tout avec les résultats des nombreux sondages et groupes de discussion conduits par le parti, ce qui permet de tracer un portrait type des électeurs à séduire.

Le « bunker » électoral du PCC à Ottawa est tapissé de feuilles où s’entremêlent salaires moyens, noms fictifs, portraits de famille, niveaux de scolarité, métiers, habitudes alimentaires… Tout ça dans le but de tracer les profils d’électeurs les plus précis possible. En 2006, dans le grand local, tous les militants connaissaient les noms de Zoé et de Dougie, deux types d’électeurs aux antipodes. Zoé est le prototype de la femme célibataire dans la fin de la vingtaine, urbaine, qui vit dans un condo à Toronto et boit son café dans un Starbucks. Le Parti conservateur estime qu’il n’y a aucune chance qu’un électeur ayant ce profil vote pour lui. Par contre, Dougie est la cible par excellence : il est travailleur manuel, vit en banlieue ou en région, a plus de 30 ans, adore les crédits d’impôt et boit son café chez Tim Hortons.

Au début de la présente campagne électorale, l’équipe de Doug Finley a étendu son « profilage » à la religion. Dans certaines circonscriptions du pays, notamment à Toronto et dans l’ouest de Montréal, le Parti conservateur a répertorié les personnes au nom juif et leur a envoyé une carte de vœux de la part de Stephen Harper à l’occasion du Nouvel An juif (29 septembre). Si l’organisme B’nai Brith s’est dit heureux de l’attention, beaucoup de citoyens se sont dits choqués de se faire cibler sur une base religieuse.

Finley bouscule les idées reçues, notamment celle voulant que la publicité négative ne fonctionne pas au Canada. Depuis décembre 2006, les conservateurs ont lancé deux séries d’annonces dures contre le chef libéral, Stéphane Dion, avec un certain succès. « L’objectif était de définir Dion dans l’opinion publique avant qu’il parvienne à le faire », dit un stratège conservateur.

Doug Finley partage avec Stephen Harper un goût de l’audace qui les a rapprochés. « Ils poussent à la limite les tactiques et les stratégies », dit un conservateur qui a travaillé avec les deux hommes. « Ils étirent toujours un peu plus l’élastique. »

Une source conservatrice proche de Finley prétend que, durant la campagne électorale de 2004, il aurait usé de méthodes déloyales pour faire pencher la balance en faveur de son épouse, qui était au coude-à-coude avec le député libéral sortant Bob Speller dans la circonscription de Haldimand-Norfold, au sud de Hamilton. À quelques jours du scrutin, son équipe aurait engagé des gens pour aller écrire les mots « bitch » et « salope » sur les affiches de Diane Finley. Le camp libéral a été accusé de ce coup bas et la campagne a basculé . Diane Finley l’a emporté par 1 500 voix seulement. « Ça, c’est du Doug Finley tout craché, commente un militant. Il ne recule devant rien. »

Monte Sonnenberg, journaliste politique du Simcoe Times-Reformer , affirme qu’il n’a jamais entendu dire que Doug Finley était mêlé à cette histoire, mais il y reconnaît toutefois la détermination de l’organisateur. « Il y a pas mal de vandalisme dans notre région, raconte-t-il. Est-ce qu’il a profité de cette situation ? Ça peut être vrai, ça peut être un mythe. On ne le saura jamais. Mais ce qui est certain, c’est que Doug Finley se donne corps et âme pour atteindre ses objectifs. Le jour du scrutin, en 2004, il avait les yeux rouges et les traits tirés d’un gars qui n’a pas dormi depuis une semaine. »

Dans les entrailles du Parti conservateur, Finley, qu’on dit bourru et doté d’un franc-parler, est aussi craint que respecté. Un proche collaborateur compare Doug Finley à un sanglier qui erre discrètement dans la forêt, mais qui soudain charge sans prévenir avec une agressivité inouïe. Plusieurs conservateurs ont refusé d’être interviewés pour cet article, et la plupart de ceux qui ont accepté ont exigé l’anonymat. Tous savent à quel point Doug Finley est allergique aux médias. Il a d’ailleurs refusé de nous accorder une entrevue.

Doug Finley préfère les corridors sombres aux premières pages des journaux. Les rares fois où le grand public a pu entendre son nom, c’est à l’occasion de deux controverses qui ont frappé le Parti conservateur le printemps dernier. C’est lui qui est à l’origine du stratagème qui aurait permis à la formation de dépasser son plafond de dépenses électorales — 1,1 million en trop — lors de la dernière campagne. Le PCC s’en défend, mais l’enquête d’Élections Canada fait beaucoup de bruit.

C’est également Doug Finley qui a rencontré le député indépendant Chuck Cadman en mai 2005 pour le convaincre de renverser le gouvernement libéral de Paul Martin. La veuve de Chuck Cadman, Dona, soutient que les conservateurs ont offert à son mari, qui était malade du cancer, une assurance vie d’un million de dollars en échange de son vote. Le PCC affirme n’avoir jamais fait une telle offre.

La passion de Doug Finley pour la politique brûle en lui depuis sa jeunesse. Né en 1946 à Exeter, en Angleterre, il grandit dans le petit village de Hamilton, en Écosse. Au fond de lui, il est toujours écossais — il parle encore avec un accent prononcé — et il a gardé le caractère bouillant de son pays. L’éducation classique qu’il y a reçue le sert encore aujourd’hui. « Il comprend quand je fais des blagues en latin ! » dit Tom Flanagan.

C’est en s’impliquant dans le mouvement étudiant des Écossais nationalistes qu’il apprend les rouages de ce qui deviendra plus tard son métier. À 19 ans, il s’engage dans la campagne qui fera élire la légendaire Winifred Ewing, première députée indépendantiste écossaise à siéger à Westminster, le Parlement britannique. « Ça jouait dur en Écosse. Les élections se réglaient souvent à coups de poing dans les ruelles. Il a appris à avoir la couenne dure », soutient une source qui le connaît bien.

À 22 ans, Finley quitte son pays et prend la direction du Canada, un virage majeur que même ses amis ne peuvent expliquer. Son ascension en politique canadienne commence lentement, en 1968, à Montréal. Il a 23 ans et se met au service du député libéral fédéral Rod Blaker, qui représente la circonscription de Lachine-Lakeshore, dans l’ouest de l’île. La trudeaumanie balaie le pays et Doug Finley meurt d’envie de retrouver la bagarre politique. Ses collègues dans l’équipe de Rod Blaker se souviennent de lui comme d’un jeune homme affable et particulièrement intelligent, loin de l’image de dur qu’on lui accole aujourd’hui.

Il ne fera toutefois pas de politique à temps plein. Diplômé en administration, il travaille dans l’industrie aérospatiale, notamment pour Rolls-Royce et Standard Aero, à Winnipeg, où il gravit les échelons jusqu’au poste de président. C’est là qu’il rencontre une stagiaire du nom de Diane Dennis. Elle l’épousera en 1982. Il a alors 38 ans, elle est de 10 ans sa cadette.

En 1999, il travaille comme organisateur régional pour le premier ministre ontarien Mike Harris. Puis, en 2003, Tom Flanagan se fait dire que l’homme qu’il cherche pour aider Harper à gravir les échelons de la politique canadienne, c’est Doug Finley. Il l’engage. « Je ne l’ai jamais regretté », dit-il.

On n’en sait pas beaucoup plus sur la vie privée de Doug Finley. Ses collègues sont au courant que son premier mariage lui a donné une fille (il n’a pas d’enfant avec Diane Finley), qui vit à Montréal. Pourtant, la plupart de ses amis sont incapables de la nommer. Quand il prend un verre de scotch après le travail avec les collègues — ce qu’il fait régulièrement —, il ne parle pas de lui. « C’est agréable de passer du temps avec lui, mais il parle politique, politique, politique et rien d’autre », dit Tom Flanagan.

Doug Finley brûle la chandelle par les deux bouts. « J’ai peur pour sa santé, il travaille trop », souligne Tom Flanagan. L’organisateur fume deux paquets de cigarettes par jour. Dans le dernier tiroir de son bureau, il garde une bouteille de scotch qu’il sort régulièrement pour se détendre. À Ottawa, il a ses habitudes aux pubs Heart and Crown et Social, dans le marché ByWard, où l’on sert du bon scotch.

Ses passe-temps sont le soccer et la musique. Grâce à son antenne parabolique, il suit toutes les parties de son équipe favorite, le Celtic de Glasgow, peu importe le décalage horaire. Après une victoire de son club, il n’hésite pas à envoyer des courriels pour narguer ses amis irlandais et écossais qui appuient une autre formation.

Entre deux réunions avec des associations de circonscription un peu partout au pays, Finley se lance dans une quête musicale. Il collectionne les vinyles, dont il n’hésite pas à faire venir des caisses entières par avion ou par bateau, peu importe le prix. Il parcourt les marchés aux puces à la recherche d’une perle rare. « Il possède plus de 20 000 disques, il aime tous les styles », dit l’un de ses proches.

Avec les années, Finley s’est fait autant d’amis que d’ennemis d’un bout à l’autre du pays. Les militants et les anciens candidats conservateurs qui le détestent sont nombreux. On lui reproche de considérer les candidats dans les circonscriptions comme de simples outils, les soldats d’une armée. Et les soldats doivent obéir au doigt et à l’œil aux ordres du quartier général. Les brochures, les entrevues, les discours… tout est contrôlé et la liberté est réduite au minimum. La diplomatie n’est pas son fort et les conversations avec les militants qui refusent de suivre le plan d’action se terminent souvent en disputes orageuses.

Finley n’hésite pas à outrepasser la volonté des militants dans une circonscription pour imposer le candidat de son choix. David Marler, candidat du PCC défait dans Brome-Missisquoi en 2006, a vécu l’expérience. Lorsqu’il a voulu poser sa candidature pour la prochaine bataille électorale, on lui a signifié que le parti voulait du sang neuf dans la circonscription, un certain Mark Quinlan, directeur des communications du ministre des Travaux publics à Ottawa, Christian Paradis. Marler a été écarté. « Le Parti conservateur est une dictature, les membres sont des pions », dit-il, encore amer. Il est d’ailleurs en train d’écrire un livre sur son aventure douloureuse au sein du parti.

Il n’est pas le seul ancien candidat dans cette situation. En mai 2007, Le Devoir révélait que la grogne était forte au sein du PCC au Québec, où 15 ex-candidats étaient en guerre ouverte contre l’état-major, à Ottawa. À l’origine de la frustration, un règlement émis par Doug Finley qui empêche tous ceux qui ont déjà été candidat deux fois de se présenter de nouveau. Or, en 2004 et 2006, le Parti conservateur n’avait aucune chance de faire des gains au Québec. Ceux qui se sont sacrifiés en mettant leur nom sur le bulletin de vote ne peuvent plus tenter de gagner aujourd’hui, alors qu’une éclaircie politique avantage le PCC dans la province.

Le député Garth Turner a aussi été victime de Doug Finley. En novembre 2006, en arrivant au parlement pour une réunion des députés conservateurs de l’Ontario, il comprend rapidement que quelque chose ne va pas lorsqu’il aperçoit Doug Finley dans un coin de la salle. « Il n’est jamais là habituellement. Il n’a aucune fonction au sein du gouvernement », raconte-t-il. Diane Finley, puis le ministre des Finances, Jim Flaherty, se lèvent et reprochent à Turner de ne pas suivre la ligne du parti, de prendre trop de libertés dans ses communications avec les médias et de rendre ses collègues mal à l’aise avec son blogue. Un vote est rapidement tenu. « J’ai été expulsé du parti en moins de 10 minutes, sans pouvoir rien dire. » Avant même le vote final, les ordinateurs de sa circonscription avaient été coupés de leur accès aux serveurs du Parti conservateur et à la base de données qui permet de rester en contact avec les membres. « Je n’ai eu aucune chance. L’exécution était parfaite. »

Après son expulsion, Garth Turner a siégé comme indépendant pendant quelques mois, avant de se joindre aux libéraux. Il dit détester la « tyrannie » dont Finley fait preuve envers les députés et candidats du parti, mais avoue admirer encore ses talents politiques. « Il est intelligent, il n’a peur de rien et il est toujours concentré sur l’objectif à atteindre. Il fait tout ce qu’il faut pour mener le travail jusqu’au bout. Il élimine les imprévus. Et Harper déteste les surprises, c’est pourquoi il l’aime autant. »

Tom Flanagan estime que Finley n’a pas d’autre choix que d’entretenir cette image. « Il a un bon sens de l’humour et il est de compagnie agréable, mais au boulot, il doit avoir l’air d’être dur et impossible à manipuler. Il y a beaucoup d’ego en politique et il faut souvent remettre des gens à leur place. Ce n’est pas un job facile. La politique, c’est un sport violent, même si le sang ne coule pas. »

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