L’Atlantique privera-t-il les libéraux d’une majorité ?

Les libéraux de Justin Trudeau ne lésinent pas sur les moyens dans les provinces de l’Atlantique avec des promesses à coups de milliards. Et pour cause. 

Sean Kilpatrick / La Presse Canadienne / Montage L'actualité

L’auteure est professeure de science politique au Collège militaire royal et à l’Université Queen’s, à Kingston en Ontario. Spécialiste de politique canadienne, ses recherches portent sur les langues officielles, le fédéralisme et la politique judiciaire.

À quoi la « bataille de l’Atlantique » ressemblera-t-elle ? Pour les libéraux, l’enjeu est de taille : l’obtention d’une majorité.

Avec 32 députés répartis dans quatre provinces, le Canada atlantique est, sur papier, un poids plume en politique fédérale. C’est moins de la moitié du contingent québécois à la Chambre des communes. Il s’agit néanmoins d’une région névralgique pour le Parti libéral du Canada : compte tenu de ses difficultés à percer dans les Prairies, la formation ne peut en effet se passer d’une solide performance dans l’Est pour espérer obtenir un mandat majoritaire. Or, ce n’est pas gagné d’avance.

Aux élections de 2015, le Parti libéral de Justin Trudeau avait réussi l’exploit d’une carte parfaite dans les provinces du Canada atlantique, remportant tous les sièges de cette région. Quatre ans plus tard, l’Île-du-Prince-Édouard est restée fermement dans le giron libéral, mais le soutien à ce parti s’est quelque peu effrité en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve-et-Labrador, où les conservateurs et les néo-démocrates ont, respectivement, gagné une circonscription chacun.

Au Nouveau-Brunswick, non seulement les conservateurs ont repris trois sièges dans le sud de la province, mais les verts ont effectué une percée-surprise avec l’élection de Jenica Atwin à Fredericton. C’est cette députée qui a récemment rejoint l’équipe libérale.

Les efforts déployés en Atlantique par Justin Trudeau dans les derniers mois mettent en lumière l’importance de la région dans la stratégie électorale libérale. Pendant sa tournée estivale, il y a multiplié les annonces de financement, étant particulièrement généreux envers le secteur du tourisme, pierre angulaire de l’économie atlantique, qui a grandement souffert durant la crise sanitaire. Des ententes sur le programme de places de garderie à 10 dollars ont aussi été signées avec toutes les provinces sauf le Nouveau-Brunswick.

La promesse de sortir Terre-Neuve-et-Labrador du gouffre financier par l’entremise d’un investissement de l’ordre de 5,2 milliards de dollars dans le projet hydroélectrique de Muskrat Falls en a réjoui plusieurs, même si cette annonce a été fortement critiquée ailleurs au pays. On ignore cependant si ce sera suffisant pour reconquérir la seule circonscription non libérale de la province au moment de la dissolution du Parlement, St. John’s-Est, représentée depuis 2019 par le néo-démocrate Jack Harris.

En Nouvelle-Écosse, le PLC s’attendait probablement à une belle performance encore cette année. Toutefois, le résultat des élections provinciales, qui ont eu lieu mardi dernier et qui ont vu le libéral Iain Rankin subir une défaite cuisante au profit du progressiste-conservateur Tim Houston, peut être lu comme une forme d’avertissement : les campagnes électorales comptent toujours.

En avance dans les sondages durant la course, Rankin et son équipe ont tenu la victoire pour acquise, alors que leurs adversaires progressistes-conservateurs et néo-démocrates, plus dynamiques, ont rivalisé de promesses ambitieuses. Voilà un signal indiquant que Justin Trudeau ne peut pas se permettre de présenter un plan mal ficelé aux Canadiens. Néanmoins, un vote bleu au provincial ne se traduira pas nécessairement par un vote bleu au fédéral.

Les PC provinciaux au Canada atlantique sont une bête politique bien différente du Parti conservateur d’Erin O’Toole, ils se campent plus près du centre de l’échiquier que ce dernier. Tim Houston en particulier a mené une campagne surprenante, doublant les libéraux à gauche avec des promesses d’investissements importants en santé et désavouant publiquement les conservateurs fédéraux pour leur manque de sérieux à l’égard des changements climatiques.

Enfin, le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard étaient dans la ligne de mire du Parti vert comme des terreaux potentiellement fertiles aux prochaines élections.

Les verts provinciaux forment actuellement l’opposition officielle à l’Île, et ils sont vus comme une formation politique de plus en plus sérieuse au Nouveau-Brunswick, ce qui avait profité à Jenica Atwin au scrutin fédéral de 2019. Celle-ci était la première députée fédérale verte élue à l’extérieur de la Colombie-Britannique.

Néanmoins, Annamie Paul est aux prises avec une crise au sein de son parti depuis plusieurs mois et ne fait campagne pour le moment que dans le grand Toronto. Sa formation est toujours sans directeur de campagne et n’a pas encore nommé de candidat dans bon nombre de circonscriptions. Voilà qui ne laisse pas présager une nouvelle percée verte en Atlantique cette année. 

Les conservateurs, pour leur part, sont historiquement forts dans les circonscriptions du sud du Nouveau-Brunswick, où ils ont regagné du terrain en 2019, et rien ne permet de croire pour le moment que ces régions reviendront dans le giron libéral le 20 septembre. D’autres percées semblent également possibles pour les bleus cette année, notamment dans la région de Miramichi et à Saint-Jean. 

Les libéraux ont chuté dans les intentions de vote dans l’ensemble du Canada durant la première semaine de campagne, oscillant maintenant autour de 34 % des voix. Cette perte de vitesse rend leur chemin vers une majorité des sièges aux Communes de plus en plus tortueux. Actuellement, les sondages prédisent peu de mouvement dans les circonscriptions atlantiques, mais il y a fort à parier que les verts et les conservateurs joueront des coudes dans Fredericton pour déloger Jenica Atwin. Les néo-démocrates, pour leur part, souhaitent percer dans la région d’Halifax, où Jagmeet Singh a présenté cette semaine son plan pour s’attaquer à la crise du logement.

En somme, la bataille de l’Atlantique n’est pas gagnée d’avance pour les libéraux. Ils devront trimer sans relâche pour maintenir leurs acquis, et une répétition de l’exploit de 2015 semble, pour le moment, impossible.

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