L’autoroute vers la Maison-Blanche

Les clés de la Maison-Blanche seraient-elles en Floride ? Oui, estiment les stratèges politiques. Pour devenir président, les candidats doivent séduire les électeurs qui vivent le long de l’autoroute 4 ! Notre journaliste l’a parcourue…

Photo : Fotosearch/La Presse Canadienne

On se croirait presque au Quartier DIX30, à Brossard. Le jour, le Wiregrass Mall, gigantesque centre commercial récemment construit en banlieue de Tampa, en Floride, grouille de monde. Situé à une intersection où 10 voies de circulation en croisent 10 autres, le complexe, avec ses stationnements et pas­sages fraîchement asphaltés, dégage une puissante odeur de bitume, qui remplit l’air chaud d’après-midi. Les gratte-ciels du centre-ville de Tampa sont si loin qu’ils ne forment qu’un minuscule mirage bleuté sur l’horizon. À la fermeture des maga­sins, tout le monde rentre chez lui, et Wesley Chapel redevient ce qu’elle est, au fond?: une ville-dortoir de 45 000 habitants.

L’atmosphère presque soporifique dans laquelle baigne Wesley Chapel est trompeuse. Ces terres où, il y a une décennie à peine, broutait encore du bétail font partie d’un champ de bataille sur lequel s’affronteront Barack Obama et son rival républicain au cours de la campagne présidentielle.

Cette banlieue en plein essor depuis les années 1990 se trouve en effet à l’extrémité ouest d’un long corridor urbain qui longe l’autoroute 4 (l’Interstate 4 ou I-4) jusqu’à la côte atlantique en passant par Orlando. Un corridor que reluquent tous les stratèges politiques. Car les cinq millions d’électeurs qui vivent le long de l’I-4 – 44 % des électeurs enregistrés de l’État – détiennent dans leur trousseau les clés de la Maison-Blanche. Contrairement aux électeurs du nord de la Floride, qui votent majoritairement républicain, et à ceux du sud, qui penchent surtout du côté démocrate, ceux du centre de l’État, que traverse l’Interstate 4, sont ambivalents?: ils penchent tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.

«?Gagnez le long du corridor I-4 et vous remportez la Floride?! dit Susan MacManus, professeure de sciences politiques à l’Université de Floride du Sud. Tout candidat qui souhaite ravir la présidence doit consacrer beaucoup de temps et d’argent à y courtiser les électeurs.?» L’importance électorale du corridor de l’I-4 est telle qu’on l’a surnommé «?l’autoroute du paradis présidentiel?».

«?Je suis dégoûté par Obama. Les groupes d’intérêts lui collent aux fesses?! Les républicains?? Come on?! Tous des incompétents?!?» lance un homme dans la cinquantaine à son ami, nouvellement retraité, venus tous deux passer le temps sur un banc du Wiregrass Mall. «?Nous sommes enregistrés comme des indépendants. On ne sait pas trop pour qui on va voter?», renché­rit son ami, avant de maudire le système politique ultra-partisan et paralysé de Washington.

La Floride, qui compte 19 millions d’habitants, est le quatrième État en importance de l’Union, avec 29 grands électeurs sur un total de 538. C’est le seul État, parmi les plus peuplés, à être imprévisible sur le plan électoral. La Californie (55 grands électeurs) et New York (29) sont pour ainsi dire acquis aux démocrates, alors que le Texas (38) vote sans exception pour le camp républicain depuis 1980.

L’ambivalence du Sunshine State ne date pas d’hier?: on se rappellera la victoire in extremis de George W. Bush en 2000, qui ne fut adjugée par la Cour suprême qu’après un rocambolesque recomptage des bulletins de vote en Floride.

À une demi-heure de route au nord de Wesley Chapel, dans le vaste ensemble résidentiel inachevé de Connerton, Todd Vanderwall, 44 ans, s’affaire à retaper l’une des trois maisons individuelles qu’il a achetées il y a quelques mois pour une bou­chée de pain, 70 000 dollars. «?Cette maison valait au moins 250 000 dollars quand ils ont arrêté sa construction, en 2007. J’avais de l’argent de côté et je ne trouvais pas d’emploi. Le marché va reprendre tranquillement, je pourrai sûrement faire un profit en la revendant?», dit-il en arpentant son terrain, au milieu de dizaines de lopins de terre en friche et de méandres de rues qui ne débouchent nulle part.

Démarré en 2005, Connerton, aux confins de Tampa, était censé donner naissance à une petite ville de 48 km2 au milieu de la nature. La construction est tombée au point mort en 2009. Sur les 8 000 maisons prévues, moins de 300 ont été bâties à ce jour…

La Floride a été l’État le plus touché des États-Unis par l’éclatement de la bulle immobilière. Et peine à se relever. C’est à Tampa que revient le triste record du nombre de saisies immobilières dans les premiers mois de 2012. La chute des emplois dans la construction y a été la plus abrupte au pays en janvier.

Avec un taux de chômage en Floride plus élevé que la moyenne nationale (9 %, contre 8,2 %), l’économie et l’immobilier sont de loin les enjeux qui préoccupent le plus les gens de la région. «?Avant la crise économique de 2008, la Floride était dans le peloton de tête au pays pour la création d’emplois et le dynamisme de son marché immobilier. Mais aujourd’hui, on traîne la patte, on ne rebondit pas vite, dit Susan MacManus. Il y a de l’anxiété et de la colère envers Washington.?»

Todd Vanderwall ne sait pas s’il ira voter. «?Les politiciens, en ce moment, ce sont pas mal tous des voleurs. Incompétents, en plus?! Mais si je vote, ce sera probablement pour le candidat républicain. Les républicains croient dans le libre marché, ils laissent les gens faire de l’argent et n’en ont pas honte. C’est au moins ça.?» Sa confiance envers les politiciens est si minée, poursuit l’entrepreneur autodidacte, qu’il n’est même pas convaincu qu’Obama soit né aux États-Unis – une exigence constitutionnelle pour être président -, tant il met du temps à dévoiler son «?véritable?» acte de naissance…

Sur la terrasse d’un bistrot du Wiregrass Mall, principal lieu de rencontre des habitants de Wesley Chapel, Alison Morano, vice-présidente du Parti démocrate en Floride, reconnaît que rien n’est gagné dans cet État pour Obama. «?Une récession, ce n’est jamais bon pour une campagne électorale, dit cette ancienne présidente de la Chambre de commerce de Wesley Chapel. Et on n’a jamais vu une campagne aussi longue?! Les électeurs s’en lassent. Mais l’économie montre des signes encourageants?: le nombre d’emplois créés grimpe chaque mois maintenant.?» Le taux de chômage en Floride est en effet passé sous la barre des 10 % en novembre dernier.

La machine électorale démocrate est sur le pied de guerre depuis longtemps en Floride. En mars, le parti y comptait déjà 7 000 bénévoles, venus des quatre coins des États-Unis, le nombre le plus élevé de tout le pays, assure Alison Morano. Un bureau électoral est ouvert depuis des mois dans chacun des 67 comtés de la Floride. Au moment de notre visite, en mars, le vice-président Joseph Biden participait à un rassemblement politique dans le sud de l’État. «?Un représentant de l’administration Obama est venu en Floride chaque semaine ces derniers temps, dit Alison Morano. Le président lui-même était à Tampa il y a une quinzaine de jours.?» Obama venait d’ailleurs dans la région toutes les deux semaines pendant la campagne de 2008, dit-elle. «?On aura beaucoup de ce genre de visite dans les mois qui viendront…?»

Les républicains n’ont cependant pas dit leur dernier mot. Des milliers de délégués du Grand Old Party, les bonzes du parti de même que les médias de tout le pays convergeront à Tampa, à la fin d’août, pour participer au couronnement officiel du candidat qui affrontera Barack Obama le 6 novembre. L’idée de tenir la convention nationale à Tampa, la plus grande ville du corridor I-4, est une stratégie évidente pour courtiser l’électorat de la région.

«?L’implication de l’importante communauté latino du corridor I-4 dans la convention permettra aussi aux républicains de projeter une image plus diversifiée sur le plan ethnique?», ajoute la professeure Susan MacManus.

Car quiconque veut séduire le centre de la Floride se doit de courtiser l’électorat latino, une population en croissance, imprévisible sur le plan politique. Selon le Pew Hispanic Center, un institut de recherche non partisan dont les travaux portent sur la communauté latino aux États-Unis, près de 30 % de ces électeurs de Floride se sont déclarés indépendants, 30 % républicains et 38 % démocrates.

Après avoir laissé Tampa dans le rétroviseur et roulé une heure et demie sur l’I-4, je remarque les panneaux annonçant les sorties menant à Disney World. Je quitte l’autoroute, en direction de Kissimmee et de Poinciana, deux petites villes voisines de la banlieue sud d’Orlando, l’autre grande ville du corridor. Et l’épicentre du boum démographique latino en Floride.


Photo : Travel Pictures / Alamy

Dans le stationnement du Walmart de Poinciana, des voitures laissent échapper du reggaeton, genre musical latino énergique mélangeant ragga et hip-hop. Je demande des indications à la personne qui s’apprête à monter dans la voiture garée à côté de la mienne. La femme, dans la trentaine, m’interrompt rapidement. «?Désolée, je ne parle pas l’anglais?», dit-elle en espagnol, un peu gênée. Elle me dit être arrivée de Porto Rico avec son mari il y a sept ans, et m’assure en riant qu’il est possible de faire absolument tout dans cette petite ville en ne maîtrisant que la langue de Cervantès.

Le comté d’Osceola, où se trou­vent Poinciana et Kissimmee, a connu l’une des plus fortes croissances de population latino aux États-Unis?: leur nombre a gonflé de 141 % au cours de la dernière décennie?! Ils sont 122 000 et for­ment près de la moitié de la population locale. Dans le comté voisin, Orange, qui inclut le centre-ville d’Orlando, la croissance a été de 83 %. Dans tout l’État, de 57 %, bien au-dessus de la moyenne nationale, qui est de 43 %.

«?J’ai voté pour Obama la dernière fois et je voterai peut-être encore pour lui si l’économie continue à prendre du mieux. Mais je ne suis pas sûre encore?», dit Andrea Ortiz, 27 ans, derrière le comptoir d’une tabagie où l’on vend des cigares, dans la rue principale de Kissimmee. Quelques clients fument et discutent en espagnol au son des rythmes caribéens.

Née à Porto Rico – les Porto­ri­cains forment le plus important groupe hispanique de cette région -, Andrea Ortiz est arrivée à Kissimmee il y a neuf ans, après un bref passage à New York. «?Je me considère comme conservatrice, mais plutôt modérée. Par exemple, je suis contre l’avortement, mais je n’aime pas les positions d’un républicain comme Rick Santorum, qui s’y oppose même en cas de viol. C’est trop extrême?!?» poursuit la jeune femme, qui s’est enregistrée comme indépendante.

L’électorat portoricain est particulièrement indépendant, avance le commissaire de comté John Quiñones, qui vient d’annon­cer sa candidature pour un siège à la Chambre des représentants des États-Unis. Les Portoricains sont des Américains, mais comme pour les autres territoires autonomes, ils ont le droit de vote aux primaires, mais pas aux présidentielles. «?Il n’y a donc pas, dans l’île, de Parti démocrate et de Parti républicain, dit John Quiñones. C’est une réalité nouvelle pour ceux qui viennent s’établir sur le continent.?»

Ce républicain né à Porto Rico assure par ailleurs qu’il réussit à obtenir le vote des indépendants – et même des démocrates – de la communauté latino en défendant les valeurs sociales conservatrices, comme l’opposition à l’avortement, l’éducation religieuse et les mesures pro-famille.

Les démocrates tentent aussi de se rapprocher autant que possible de cet électorat. Pour la première fois en Floride, ils ont nommé une responsable à temps plein des relations avec la communauté hispanique, stratégiquement installée à Orlando.

Je reprends la route, cette fois en direction de l’océan Atlantique… et de l’espace?! Car à l’extré­mité est du corridor I-4 – il faut bifurquer légèrement, l’autoroute aboutissant en réalité à Daytona Beach – se trouve la «?Space Coast?», qui abrite le Kennedy Space Center, à Cape Canaveral, et l’imposante industrie aéro­spatiale qui l’entoure.


Photo : Fotosearch

La conquête de l’espace n’est peut-être plus un enjeu prioritaire aux États-Unis, mais en Floride, si. «?Nous faisons partie du corridor I-4 et les candidats savent qu’ils doivent parler des enjeux spatiaux et convaincre les gens de la région pour accéder à la Maison-Blanche?», explique avec conviction Dale Ketcham, directeur d’un consortium de recherche au Kennedy Space Center.

Assis avec lui à la terrasse d’un café de Cocoa Beach, aux abords de North Atlantic Avenue, difficile de ne pas le croire. Lorsqu’il était enfant, dans les années 1960, Dale Ketcham côtoyait au quotidien les sept premiers astronautes américains, de véritables vedettes locales, qui conduisaient des Corvette et fréquentaient les bars et les restaurants du coin, dit-il. Le boulevard devant nous les voyait défiler au retour de leurs missions.

Aujourd’hui, on peut apercevoir au loin les rampes de lancement qui propulsent les navettes spatiales dans l’espace. La population s’émerveille encore devant les spectacles «?de feu et de fumée?», comme on appelle ici les lancements, assure Dale Ketcham.

Mais secoués par l’abandon du programme de navette spatiale, en 2011, les électeurs de la côte sont plus impatients que jamais d’entendre les promesses des candidats. Après 30 ans et 135 lancements, le Kennedy Space Center a expédié Atlantis en orbite pour un dernier spectacle «?de feu et de fumée?» en juillet dernier. Quelque 9 000 employés du centre ont alors perdu leur emploi, soit près de la moitié du personnel.

George W. Bush avait déjà annoncé en 2004 que le programme prendrait fin en 2011, mais c’est Barack Obama qui préside à sa fin. «?Beaucoup de gens ici veulent croire que c’est Obama qui a tué le programme, parce qu’ils n’aiment pas le bonhomme, explique Dale Ketcham. Il est venu ici en 2008 dire qu’il sauverait tous les emplois liés au programme de navettes, mais il a trop promis. C’était impossible à faire.?»

L’absence de solutions claires dans le camp du meneur dans la course à l’investiture républicaine, Mitt Romney, n’aide pas non plus. Obama a proposé que les vols orbitaux soient confiés au secteur privé plutôt qu’à la NASA. Et Romney a annoncé lors d’une assemblée publique sur la côte, en janvier, qu’il allait former un comité pour réfléchir à la suite des opérations. «?C’est la dernière chose que les gens d’ici veulent entendre?! assure Dale Ketcham. On a besoin de savoir maintenant quelle direction prendre. Mais on a bon espoir que les conseillers de Romney lui diront qu’il doit revenir ici avec une proposition claire.?»

Les aspirants à la présidence des États-Unis ont encore du temps devant eux pour séduire les précieux électeurs du corridor I-4, puisque la véritable bataille électorale commence au lendemain de la fête du Travail, en septembre, explique la professeure Susan MacManus. «?Mais attendez-vous à voir les candidats plus souvent qu’à leur tour dans la région. Et à une campagne très, très serrée?!?

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La Floride est le quatrième état en importance, avec 29 grands électeurs sur 538. Et c’est le seul, parmi les plus peuplés, à être imprévisible sur le plan électoral.