Le baroud d’honneur de la droite religieuse

Depuis trois décennies, la droite religieuse n’a guère remporté de victoires durables au Canada. Une surprise est-elle à prévoir dans la course à la direction du Parti conservateur provincial en Ontario ?

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Christine Elliott et Patrick Brown, tous deux candidats à la direction du Parti conservateur provincial en Ontario.

Depuis trois décennies, la droite religieuse n’a guère remporté de victoires durables au Canada. Ses croisades contre le droit à l’avortement et le mariage entre conjoints de même sexe ont abouti à des culs-de-sac législatifs. Sa bataille pour maintenir l’interdit sur l’aide médicale à mourir vient de se solder par une défaite retentissante en Cour suprême. D’un océan à l’autre, les causes phares de la droite religieuse sont en perte de vitesse.

Au Québec, le suicide assisté fera partie dans quelques mois d’un nouveau protocole de fin de vie avalisé par toutes les formations à l’Assemblée nationale. En Ontario et à l’Île-du-Prince-Édouard, des premiers ministres ouvertement gais sont au pouvoir. Le Nouveau-Brunswick a élu l’automne dernier un gouverne­ment libéral qui s’est engagé à faciliter l’accès à l’avortement. En Alberta, en décembre, le gouver­ne­ment conservateur a dû renoncer à un projet de loi qui aurait permis à une commission scolaire d’inter­dire la formation de groupes de soutien aux jeunes élèves gais dans ses établissements. L’opi­nion publique albertaine s’est insurgée contre cette mesure, que beaucoup ont dénoncée comme rétrograde.

Malgré la présence à Ottawa d’un gouvernement majoritaire conservateur au sein duquel la droite religieuse est fortement représentée, celle-ci n’a pu faire avancer sa cause en vue d’obtenir un régime plus répressif en matière d’avortement. Le mariage entre conjoints de même sexe est devenu loi. Et le gouvernement conservateur ne semble pas pressé de monter aux barricades contre l’aide médi­cale à mourir. Mais ce n’est pas parce que Stephen Harper a mis tout son poids sur le couvercle de cette marmite qu’elle ne bout pas à gros bouillons.

En Ontario, la course à la direction du Parti conservateur provincial est en voie de tourner à une lutte sans merci entre la droite religieuse et les conservateurs qui se revendiquent d’un courant plus centriste.

Dans le coin gauche, on retrouve Christine Elliott, veuve de l’ancien ministre fédéral des Finances Jim Flaherty. Elle était, jusqu’à récemment, chef adjointe du parti à Queen’s Park. Sa candidature jouit d’appuis prestigieux — à commencer par celui de l’ancien premier ministre Bill Davis, personnage aujourd’hui mythique dans l’imaginaire de bien des conservateurs de l’Ontario. Des ténors fédéraux comme John Baird — ministre démissionnaire des Affaires étrangères, à Ottawa — ont rallié son camp. Dans le coin droit, il y a Patrick Brown, un député fédéral aussi peu connu dans l’électorat ontarien que sur la colline du Parlement (où il en est néanmoins à son troisième mandat comme représentant de la circonscription de Barrie, au nord de Toronto).

Les conservateurs de l’Ontario choisissent leurs chefs au suffrage universel des membres. À la fin de la période de recrutement de ceux-ci, le député Brown a annoncé que, sur les 70 000 nouvelles cartes de membres en circulation, il en avait vendu 40 000. Pour y arriver, il a écumé les rangs de la droite religieuse et des communautés culturelles. À la Chambre des communes, le candidat a voté pour toutes les motions qui visaient à rouvrir le débat sur l’avortement et à abroger le droit au mariage pour les conjoints de même sexe. Un de ses principaux organisateurs, le député ontarien Rick Nicholls, est un créationniste qui soutient que les écoles devraient avoir le droit de ne pas mettre la théorie de l’évolution au programme de leurs cours de sciences.

Ce n’est pas parce qu’il a vendu plus de cartes de membres que sa principale adversaire que Patrick Brown est assuré de la victoire au vote du 9 mai. Encore faudra-t-il que ses partisans prennent le temps de voter.

La tournure des événements a aussi galvanisé le camp de Christine Elliott. Aux yeux de l’aile centriste à laquelle elle appartient, une victoire de Brown serait l’équivalent d’un cadeau empoisonné pour le parti.

Indépendamment de la suite des choses, la stra­tégie qui a permis à Patrick Brown de s’imposer comme un candidat sérieux dans la course ontarienne pourrait faire école au moment de la succession de Stephen Harper. En bâtissant une coalition fondée sur la droite religieuse et sur certaines communautés culturelles, le député Brown, même s’il évolue depuis presque 10 ans complètement sous l’écran radar des médias, s’est hissé dans le peloton de tête de la course ontarienne.

Avec des entrées tout aussi privilégiées au sein des mêmes réseaux, un ministre de l’envergure de Jason Kenney pourrait, s’il entreprenait de devenir chef conservateur fédéral, être imbattable.

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