Le Bloc a-t-il sauvé le Canada?

Dans un essai, la journaliste politique Chantal Hébert affirme que la présence du Bloc québécois à Ottawa a eu l’effet contraire à celui que ses fondateurs souhaitaient…

Depuis 1990, le Bloc a, sans le vouloir, davantage légitimé les institutions politiques fédérales que toutes les campagnes de distribution de drapeaux mises en œuvre par Jean Chrétien. Au lieu de renforcer la croyance qu’il existe un fossé infranchissable entre les valeurs des Québécois et celles des habitants des autres provinces, le Bloc l’a plutôt ébranlée.

Au fil des années, le NPD a fait cause commune avec le Bloc dans la plupart des dossiers touchant à l’international, à l’environnement et à la justice sociale. Les deux partis ont conjointement poussé les libéraux à passer aux actes en matière de mariage gai. Dans le débat sur la guerre en Irak, le Parti libéral, le NPD et le Bloc se sont tous accordés pour dire que le Canada ne devrait pas participer à l’offensive américaine. Enfin, le Parti conservateur a été plus qu’un allié dans la tentative du Bloc de renverser le gouvernement de Paul Martin sur le scandale des commandites. En fait, Stephen Harper a pris la direction des opérations en dépit des risques considérables auxquels lui et son parti se sont exposés en dehors du Québec en ce faisant.

En rétrospective, le parti souverainiste fédéral est parvenu à trouver un terrain d’entente avec un ou plusieurs partis fédéralistes sur la majorité des dossiers dont a été saisie la Chambre des communes depuis 15 ans. Ceux qui, en dehors du Québec, s’attendaient à ce que le Bloc québécois débarque sur la colline parlementaire pour chambouler le système, tout comme ceux qui, au Québec, pronostiquaient que les députés souverainistes seraient ostracisés en raison de leurs visées sécessionnistes, ont tous fini par être confondus.

Le Bloc s’est toujours attaché à jouer un rôle constructif à la Chambre des communes. Ni Lucien Bouchard, son fondateur, ni la plupart des partisans du parti n’auraient accepté qu’il en soit autrement. Par définition, le Bloc était voué à devenir, pour le reste du Canada et la communauté internationale, une lucarne privilégiée sur le mouvement souverainiste. Il était dans l’intérêt du Bloc de faire de son mieux à la Chambre des communes. Si certains souverainistes ont pu avoir l’idée de saper les institutions fédérales ou de les paralyser de l’intérieur, cette dernière n’a jamais été partagée par le Bloc. Bien avant que, en 2006, Stephen Harper n’impose une discipline de fer aux membres de son gouvernement pour leur donner le moins d’occasions possible de l’embarrasser par des déclarations intempestives, Lucien Bouchard avait instauré le même régime pour son parti néophyte. […]

Après les élections de 1993, le Parti libéral de Jean Chrétien a rapidement découvert qu’il avait un certain intérêt à avoir, à la Chambre des communes, un parti d’opposition souverainiste bien rodé. La présence du Bloc avait pour conséquence de garder la menace souverainiste à l’esprit du reste du Canada. Jamais les électeurs de l’extérieur du Québec ne sont aussi loyaux envers les libéraux que lorsqu’ils sont convaincus qu’il y a danger sur le front de l’unité canadienne.

D’une façon opportune pour le PLC, le Bloc a également rendu difficile l’implantation au Québec d’un autre parti fédéraliste susceptible de rivaliser avec les troupes de Jean Chrétien. En outre, les stratèges libéraux étaient persuadés (à tort, comme l’histoire l’a montré) que, même dans l’éventualité d’une réunification des conservateurs, il serait toujours possible de compter sur le parti souverainiste pour les empêcher de reprendre pied au Québec.

Plus important encore, le Bloc, un parti dont tout le monde pensait qu’il attiserait les tensions entre le Québec et Ottawa, a souvent réussi, par sa simple présence, à dédramatiser les débats. Quand les historiens étudieront le parcours du Bloc québécois, ils pourraient bien se rendre compte que la plus surprenante et la plus inattendue contribution du parti à la politique canadienne aura été de réduire l’aliénation des Québécois à l’égard de la politique fédérale. C’est paradoxal, mais, sur ce plan, le bilan bloquiste aura au moins été aussi bon que celui des quatre premiers ministres québécois qui ont gouverné le Canada entre 1968 et 2006.

Bien évidemment, tel n’était pas l’objectif visé. Quand, à l’époque de la crise constitutionnelle du lac Meech, Lucien Bouchard a fondé le Bloc québécois, ce n’était certainement pas pour légitimer le Parlement canadien. Bien au contraire. En 1982, 74 députés libéraux du Québec s’étaient prononcés en faveur du rapatriement de la Constitution, tandis que leurs 122 homologues de l’Assemblée nationale s’y étaient unanimement opposés. Après la mise en pièces de l’accord du lac Meech, Lucien Bouchard avait juré que les députés fédéraux québécois n’obtiendraient plus jamais une légitimité par défaut — en l’absence d’un parti qui ne soit pas fédéraliste au niveau fédéral — sur laquelle ils s’appuieraient pour discréditer l’Assemblée nationale.

Lucien Bouchard allait contredire sa propre logique à la première occasion. Moins de deux ans après sa fondation, le Bloc faisait campagne contre l’accord constitutionnel de Charlottetown, s’inscrivant tout aussi en faux contre le gouvernement québécois de l’époque — celui de Robert Bourassa — que les libéraux de Pierre Trudeau l’avaient fait contre celui de René Lévesque.

À l’époque où le Bloc québécois n’existait pas encore, le Parlement était un endroit totalement surréaliste dans son détachement par rapport à la réalité du débat Québec-Canada. Sur ce point, les deux années qui ont suivi l’échec de Meech ont été particulièrement révélatrices. Sous la gouverne de Joe Clark aux Affaires intergouvernementales fédérales, les neuf autres provinces canadiennes ainsi que le gouvernement d’Ottawa ont tenté de réunir les conditions propices à la signature d’un nouvel accord constitutionnel. Il eût été plus facile de chercher la quadrature du cercle.

En l’absence du gouvernement québécois, car Robert Bourassa s’était retiré des négociations fédérales-provinciales à la suite de l’échec de Meech, les autres provinces ont tâtonné à l’aveuglette pendant des mois à la recherche d’un accommodement «vendable» au Québec comme dans le reste du Canada.

Les trois principaux partis de la Chambre des communes ont participé à leur façon à cette version constitutionnelle du jeu de l’âne, passant davantage de temps à arbitrer les désirs de leurs propres partisans qu’à tenir compte de la réalité des courants contradictoires qui se dessinaient dans l’opinion canadienne et québécoise.

Pendant ce temps, ceux dont le point de vue allait finalement l’emporter à l’occasion du référendum sur l’accord de Charlottetown avaient été écartés du débat et réduits au silence par la tradition parlementaire et par le pacte existant entre les membres du «club» des partis politiques canadiens traditionnels. Les quelques députés qui siégeaient aux côtés de Lucien Bouchard et qui composaient l’embryon du Bloc québécois étaient assis tout au fond de la Chambre — juste à côté de Deborah Grey, la seule et unique députée du Parti réformiste — et aucun d’entre eux, faute de faire partie d’une formation reconnue, ne pouvait participer pleinement aux travaux du Parlement.

Pendant que les trois partis traditionnels se chamaillaient entre eux et en vase clos, le Bloc et le Parti réformiste s’adressaient à leurs sympathisants et leur nombre augmentait exponentiellement. Le rejet massif de l’accord de Charlottetown a démontré combien les élites fédéralistes canadiennes avaient été coupées de la réalité qui existait non seulement au Québec après l’échec de Meech, mais également dans le reste du Canada.

À la fin du printemps qui a suivi la débâcle de Charlottetown, les conservateurs fédéraux ont choisi un successeur à Brian Mulroney dans la même ambiance surréaliste. À voir les conservateurs élire Kim Campbell dans l’euphorie et l’enthousiasme, on aurait facilement pu oublier que les sondages d’opinion prédisaient que Lucien Bouchard était sur le point de bouter leur parti hors du Québec et que Preston Manning s’apprêtait à en faire autant dans les provinces de l’Ouest.

En 1993, l’arrivée à la Chambre des communes de plus de 50 députés du Bloc a placé la colline parlementaire sous les projecteurs du Québec comme jamais auparavant. Jusqu’alors, vue du Québec, la vie politique fédérale s’était souvent résumée au seul groupe de politiciens québécois qui siégeaient à Ottawa (presque toujours du côté du pouvoir). Après l’arrivée du Bloc, les Québécois ont eu droit à un spectacle nettement plus interactif.

Pour la première fois, la langue de travail de l’opposition officielle était le français et les deux principaux protagonistes de la Chambre — le premier ministre et le chef de l’opposition officielle — étaient des Québécois. Par égard pour la fonction qu’il exerçait, le Bloc faisait bien quelques interventions en anglais à la période des questions, accordant ainsi à la langue anglaise le statut que les partis d’opposition officielle du passé avaient eu tendance à conférer au français. Mais pour l’essentiel, le Bloc québécois menait ses affaires en français.

Bon nombre des journalistes qui ont débarqué sur la colline après l’arrivée en force du Bloc ne se souviennent plus, ou n’ont jamais eu connaissance, du rôle fortement prédominant que tenait l’anglais à la Chambre des communes avant l’arrivée de la formation souverainiste. La place réservée au français pendant les débats dépendait largement de la bonne volonté de l’opposition officielle du moment et des députés qui prenaient la parole, c’est-à-dire que les échanges en français n’étaient pas monnaie courante. De temps en temps, les médias québécois publiaient le score déficitaire du français aux Communes, ce qui se traduisait par une hausse momentanée mais éphémère de son utilisation.

Après l’arrivée du Bloc québécois, la Chambre des communes est devenue, pour la première fois de son histoire, un lieu où le Canada français et le Canada anglais semblaient finalement converger. […]

Le Bloc a également permis à bon nombre de Québécois de s’intéresser davantage à une foule de sujets du ressort du gouvernement fédéral. Par exemple, l’un des premiers et des plus éloquents discours que Lucien Bouchard ait prononcé à titre de chef de l’opposition a porté sur la tradition canadienne en matière de maintien de la paix. […]

Si le Bloc québécois n’avait pas existé, il est possible que la loi sur la clarté n’ait pas vu le jour. Et en l’absence du Bloc, il est pratiquement certain que si une telle loi avait néanmoins été déposée, son existence aurait davantage renforcé le mouvement souverainiste.

Ce n’est pas un hasard si Jean Chrétien a demandé à Stéphane Dion, un intellectuel québécois s’exprimant avec aisance et capable d’articuler des concepts complexes, de piloter sa loi postréférendaire. Sa présence en première ligne ne pouvait qu’atténuer l’impression, au Canada comme à l’étranger, que le Canada essayait de contenir les aspirations du Québec à l’aide d’un carcan juridique. […]

Jean Chrétien s’adressait en réalité à deux publics: il voulait convaincre le reste du Canada qu’il prenait des mesures pour éviter que la situation de 1995 ne se reproduise, tout en suscitant au Québec des interrogations sur la démarche souverainiste. Et, dans ce dernier cas, il voulait arriver à ses fins sans mettre le feu aux poudres référendaires. À cet égard, un des plus grands succès du gouvernement Chrétien dans l’affaire du débat sur la loi sur la clarté aura été de lui donner l’allure d’une affaire de famille opposant Stéphane Dion à Gilles Duceppe et à ses députés, plutôt que des politiciens du reste du Canada à des défenseurs québécois.

Sans le parti souverainiste, le simple fait de montrer des députés fédéraux surenchérir pour limiter le droit du Québec de choisir sa destinée aurait équivalu à mettre une allumette dans un baril de poudre. La tension aurait monté dans le camp fédéraliste à mesure que des députés québécois se seraient demandé quel rôle ils jouaient exactement dans cette affaire. Un plus grand nombre de politiciens du reste du Canada se seraient probablement opposés à la loi de Stéphane Dion si cela ne les avait pas obligés à mener le même combat aux Communes que des souverainistes. Le Canada serait probablement ressorti plus profondément divisé par le débat sur la marche à suivre en cas de victoire du Oui — une situation qui aurait reflété plus fidèlement la réalité et terriblement limité la portée du message de Jean Chrétien aux Québécois. C’est l’inverse qui s’est produit: soumis aux attaques quotidiennes des députés du Bloc québécois, les députés fédéralistes, quelles que soient leur tendance et leur région d’origine, ont, à quelques rares exceptions près, serré les rangs derrière Stéphane Dion.

Le Bloc ne s’est jamais attendu à sortir vainqueur du débat sur la loi sur la clarté; après tout, ses députés étaient nettement inférieurs en nombre à leurs vis-à-vis fédéralistes. Mais le parti s’attendait au moins à gagner la bataille de l’opinion publique au Québec. Après tout, à l’extérieur du parlement, aucun politicien québécois de renom — pas même Jean Charest, le chef de l’opposition fédéraliste — n’appuyait l’initiative fédérale. Malgré tout, c’est le contraire qui s’est produit.

Aux élections de 2000, dans la foulée de l’adoption de la loi sur la clarté, les Québécois ont voté pour le Parti libéral fédéral en plus grand nombre qu’ils ne l’avaient fait depuis le début des années 1980, poussant du même coup Lucien Bouchard à démissionner moins de deux mois plus tard. Bien que n’ayant pas nécessairement apprécié l’idée de la loi sur la clarté — et très peu de fédéralistes s’y sont montrés favorables, du moins ouvertement —, les Québécois ne semblent pas s’être sentis aliénés par le débat comme cela avait été le cas lors du rapatriement de la Constitution et de l’accord du lac Meech. La contre-offensive du Bloc a manifestement raté la cible.

Pour des raisons stratégiques, le Bloc et le Parti québécois avaient décidé d’emblée de mener leur guerre contre la loi sur la clarté principalement sur le terrain de l’indignation, en rejetant l’idée que l’initiative puisse être légitime, plutôt que sur le terrain des arguments juridiques et politiques. Cette décision stratégique allait mener à une réplique sur une seule note, plus répétitive à la longue qu’éclairante sur les enjeux réels du débat. […]

Un des effets les plus pervers de la stratégie bloquiste, du point de vue souverainiste, aura certainement été de donner l’impression que les leaders souverainistes n’avaient pas de réponses terriblement convaincantes à opposer aux interrogations que soulevait l’énoncé d’intention fédéral. Bien que beaucoup de Québécois aient été d’accord avec le fait que la loi sur la clarté n’apportait rien de constructif au débat, les questions qu’elle soulevait sur le plan d’action souverainiste sont largement restées sans réponse satisfaisante. […]

Depuis la fondation du Bloc, les Québécois se sont de plus en plus intéressés aux débats du Parlement canadien. C’est particulièrement vrai des affaires étrangères — un des rares domaines que les gouvernements libéraux successifs ont géré à la relative satisfaction des Québécois et que, comme Stephen Harper s’en est vite rendu compte, il est très difficile de diriger différemment sans risquer de s’aliéner le Québec.

Enfin, la présence bloquiste aux Communes a contribué à amener de nombreux Québécois à considérer le Parlement d’Ottawa comme une institution ayant la légitimité de lancer des débats, voire de légiférer, sur des questions qui, à l’époque où le Bloc n’existait pas, étaient considérées comme du ressort exclusif et presque sacré de l’Assemblée nationale.

Parmi ces dernières figure la définition de l’identité nationale des Québécois. Se prenant à son propre jeu, le Bloc a soumis la question de la reconnaissance du caractère national du Québec à la Chambre des communes à l’automne 2006. Pendant tout l’automne, le candidat au leadership du Parti libéral Michael Ignatieff avait dû supporter l’hostilité d’une bonne partie de l’intelligentsia du reste du Canada pour avoir appuyé l’appel de l’aile québécoise du PLC, qui cherchait à faire reconnaître le statut du Québec comme nation.

Dans les circonstances, les stratèges souverainistes ne se seraient jamais attendus à voir le premier ministre conservateur sauter sur l’occasion présentée par leur motion pour manifester sa propre ouverture envers le Québec en demandant à la Chambre des communes de reconnaître que «les Québécois forment une nation à l’intérieur d’un Canada uni». […] Personne parmi les députés de la vieille garde réformiste de Harper ne s’est levé pour s’opposer. Ils avaient accepté l’argument de leur chef voulant qu’un tel geste s’imposait pour sceller la réconciliation du Parti conservateur reconfiguré avec le Québec.

Au-delà des perspectives électorales des conservateurs au Québec, l’adoption de la motion constitue un investissement pour le camp fédéraliste en vue d’un éventuel troisième référendum. À tout prendre, rien n’alimente autant l’élan souverainiste que le sentiment que le Canada préférerait risquer de voir le pays se diviser plutôt que de reconnaître le caractère unique des Québécois.

Sans l’échec de l’accord du lac Meech et le rejet du statut du Québec en tant que société distincte, il est peu probable qu’un deuxième référendum aurait eu lieu en 1995, et il est presque aussi certain que les résultats n’auraient pas été si serrés. Dans l’éventualité d’un autre vote sur l’avenir politique du Québec, la motion avantagera tous les politiciens fédéralistes — y compris Harper, s’il est toujours premier ministre —, car elle leur permettra de faire campagne en mettant l’accent sur l’ouverture envers les Québécois. […]

À l’automne de 2006, Gilles Duceppe a une fois de plus sous-estimé la détermination de Harper de vouloir reconstruire une coalition conservatrice qui inclut le Québec. (French Kiss: Le rendez-vous de Stephen Harper avec le Québec, par Chantal Hébert, publié aux Éditions de l’Homme, sera en librairie à compter du 27 février.)

 

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