Le Bloc caméléon

Gilles Duceppe est comme la reine Élisabeth II. Il occupe son trône depuis tellement longtemps que l’usure est en voie d’avoir raison de sa succession.

Le chef du Bloc québécois a déjà plus de campagnes électorales à son actif que le détenteur précédent de la palme de la longévité comme chef d’un parti d’opposition fédéral moderne, le néo-démocrate Ed Broadbent.

Au terme des prochaines élections, Gilles Duceppe aura mené son parti en campagne plus souvent que tous les premiers ministres qui se sont succédé à la tête du Canada depuis Mackenzie King. Seulement sept députés à la Chambre des communes comptent davantage d’années de service continu que le leader du Bloc.

D’un scrutin à l’autre, les rangs de la formation bloquiste qui a débarqué au Parlement fédéral avec Lucien Bouchard, en 1993, sont de plus en plus clairsemés. De neuf aujourd’hui, les députés bloquistes de la première heure pourraient n’être plus qu’une poignée au prochain rendez-vous électoral.

Leurs remplaçants n’ont jamais réussi à occuper le même espace médiatique et parlementaire que cette première cohorte bloquiste. La place que s’étaient taillée des personnages colorés comme l’ex-députée de Rimouski, Suzanne Tremblay, ou des parlementaires redoutables comme son collègue de Roberval, Michel Gauthier, est restée vacante.

Le refroidissement des ardeurs référendaires explique en partie ce phénomène. Le rôle d’opposition permanente du Bloc ne le prédestine pas non plus à attirer des vedettes. C’est plutôt vers Québec et l’ambition de devenir un jour ministre que se tournent naturellement les grosses pointures.

Au fil des années, une partie de la relève du Bloc est entrée à l’Assemblée nationale ou a tenté de le faire. La décision du député de Montmagny-L’Islet-Kamouraska-Rivière-du-Loup, Paul Crête, de briguer les suffrages dans la circonscription provinciale laissée vacante par Mario Dumont s’inscrit dans cette mouvance.

Il n’y a pas si longtemps, Gilles Duceppe lui-même lorgnait du côté de l’Assemblée nationale. Si la performance de Pauline Marois aux élections de l’automne dernier n’avait pas été convaincante, on peut penser qu’il aurait ressuscité son projet de briguer le leadership péquiste.

D’un scrutin à l’autre, le chef du Bloc jure qu’il sera partant pour la campagne suivante. L’avènement de gouvernements minoritaires à répétition ne lui donne franchement pas tellement le choix. Une campagne électorale n’attend pas l’autre à Ottawa – ce qui rend malaisés les changements de garde.

Surtout, avec le temps, Gilles Duceppe est devenu la valeur la plus sûre d’une formation qu’il domine chaque année davantage. Quand il accrochera ses patins, le Bloc va se retrouver avec une transition difficile et, presque certainement, une crise existen tielle sur les bras.

Car la constance du Bloc a pour effet d’occulter un environnement qui s’apparente de moins en moins à celui qui avait favorisé son éclosion, il y a une vingtaine d’années.

Depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs, par exemple, le fléchissement de la ferveur référendaire ne se dément pas. Malgré des politiques qui hérissent fondamentalement le Québec – tels la poursuite de la guerre en Afghanistan, l’abandon du protocole de Kyoto, les efforts pour transformer le registre des armes à feu en coquille vide, les compressions dans la culture et le traitement à deux vitesses de dossiers comme celui de l’harmonisation des taxes de vente -, le Oui vivote autour de 40 %.

Le mouvement souverainiste est encore bien vivant, mais le réflexe qui portait une frange décisive de nationalistes mous à traiter la souveraineté comme une valeur refuge, quand elle se sentait agressée par le gouvernement fédéral de l’heure, s’est émoussé.

Pour la première fois, l’appui à la souveraineté n’a pas remonté à la faveur de la pré sence à Québec d’un gouvernement fédéraliste. Les conser-vateurs de Stephen Harper et les libéraux de Jean Charest dégringolent dans les sondages, mais cela ne se traduit pas par une hausse de popularité de la souveraineté.

À la place, à la faveur du laisser-faire conservateur des trois dernières années, bien des Québécois se sont découvert un nouvel appétit pour un gouvernement fédéral proactif.

Ils disent de plus en plus haut et fort qu’ils veulent un gouvernement qui aide les minorités linguistiques à faire valoir leurs droits, soutient activement la culture, a des ambitions internationales qui correspondent à leurs idéaux et un désir de leadership musclé sur le front de l’environnement.

D’une campagne électorale à l’autre, le Bloc, sous la direction de Gilles Duceppe, incarne davantage ce désir d’un Canada à l’image des idéaux québécois que la cause de la souveraineté. Mais pour combien de temps ?