Le Canada, un acteur mineur par sa faute

Le Canada a déjà été reconnu sur la scène internationale pour ses initiatives en diplomatie, mais il est en mode beaucoup plus passif depuis nombre d’années. Résultat : son influence s’est grandement réduite, analyse notre collaboratrice. 

Justin Tang / Presse Canadienne

L’agression de l’Ukraine par la Russie suscite une révolte plus que justifiée, mais aussi l’inquiétude dans l’arène internationale. On savait le rempart des institutions multilatérales fragile. Mais est-il carrément en train de s’écrouler, mettant la sécurité de tous en péril ? Ce débat crucial s’est accéléré — et il faut se demander si le Canada est capable d’y contribuer de façon constructive.

Sa réponse à la crise ukrainienne est à la hauteur de ses moyens financiers et militaires. Les sanctions annoncées s’arriment à celles de ses alliés, car toutes les mesures doivent se conjuguer pour avoir l’effet espéré. La guerre qui fait rage exigera cependant des efforts diplomatiques si on veut en arriver à un cessez-le-feu. Le même genre d’efforts seront nécessaires par la suite pour consolider le système multilatéral. Et sur ces fronts, la possibilité d’agir du Canada est limitée, car son influence s’est étiolée depuis 15 ans. Cela par sa propre faute.

Au lendemain de son élection en 2015, le premier ministre Justin Trudeau a déclaré que le Canada était de retour sur la scène internationale après les années Harper. Le gouvernement conservateur s’était montré sélectif dans ses relations internationales, généralement en fonction de ses préférences idéologiques, ce qui l’avait amené à négliger les liens du Canada avec les Nations unies, le continent africain et nombre de pays. Justin Trudeau a en partie corrigé le tir, mais « la rupture promise avec Stephen Harper a été davantage dans le discours, pas nécessairement dans les pratiques », affirme le politologue Justin Massie, de l’UQAM, un spécialiste des affaires internationales. Or, « l’influence vient de nos actions, de notre présence, pas seulement de l’image », renchérit Jeremy Kinsman, ex-diplomate de carrière, aujourd’hui chercheur et commentateur, qui a été ambassadeur à Moscou, Rome, Londres et auprès de l’Union européenne.

Selon Justin Massie, une critique fréquente exprimée par les experts et d’anciens diplomates envers Justin Trudeau est qu’il est effacé, qu’il ne semble pas accorder beaucoup d’intérêt à la politique étrangère. Et à l’instar de Stephen Harper, il s’en sert avant tout comme tribune pour parler aux Canadiens, en fonction d’objectifs de politique intérieure et d’intérêts partisans, note le professeur. 

Harper et Trudeau ont aussi mené une diplomatie dite de principes selon laquelle on ne traite pas, ou on traite peu, avec ceux dont on réprouve les actions. « La diplomatie n’est pas de bouder ceux qu’on n’aime pas, surtout si on veut la paix. Au contraire », dit le chercheur. Il faut savoir ce qui se passe dans les coulisses, établir des réseaux, prévoir les crises et de possibles réponses. 

Les liens avec l’Ukraine n’ont jamais été négligés, le Canada entretenant depuis longtemps une relation privilégiée avec ce pays dont sont originaires environ 1,4 million de Canadiens (le Canada compte la troisième population d’origine ukrainienne en importance au monde, après l’Ukraine et la Russie). En revanche, « on a, sous Stephen Harper, laissé aller notre connexion avec Moscou », dit Jeremy Kinsman. Justin Trudeau se montrait ouvert à un resserrement des liens lorsqu’il est devenu chef du Parti libéral du Canada, mais son intérêt s’est dissipé une fois au pouvoir.

Dans les capitales étrangères, le gouvernement Trudeau a aussi créé une certaine déception, ce qui explique en partie le deuxième échec du Canada dans la course pour un siège au Conseil de sécurité des Nations unies, en juin 2020. Il avait promis, par exemple, d’accroître la participation du Canada aux missions de paix des Nations unies. « Le monde comptait là-dessus, mais on ne l’a pas fait et on a refusé de renouveler une mission pourtant modeste au Mali », note Jeremy Kinsman. 

À l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, le Canada s’est investi à fond dans la construction de l’architecture multilatérale et dans la résolution des crises qui ont suivi. On était conscient que la défense des intérêts économiques, sécuritaires et politiques du pays ne pouvait être assurée de façon isolée. En plus de s’appuyer sur un solide réseau diplomatique, le Canada s’est joint à une foule de forums internationaux, des Nations unies à l’OTAN en passant par la Francophonie, le G7 et le G20.

Le gouvernement Trudeau ne s’en est pas détourné, mais pour que le multilatéralisme porte des fruits, il faut une « toile diplomatique » solide, comme le dit Justin Massie. Or, elle n’est plus ce qu’elle était. Comme sous Stephen Harper, des chancelleries restent sans direction pendant des mois, sinon des années, dont en ce moment celles de Paris et de Pékin. Des amis du régime, sans réelle expérience diplomatique, sont nommés ambassadeurs (par exemple, la femme d’affaires Isabelle Hudon, nommée à Paris en 2017). De plus en plus de hauts gradés d’Affaires mondiales Canada n’ont aucune expérience du terrain. Selon Justin Massie, le Ministère est « atrophié » et il faudra des années pour rétablir la profondeur et l’expertise d’antan. 

Le Canada, reconnu par le passé pour ses initiatives, est en mode beaucoup plus passif. Il n’y a rien au menu qui se compare à la campagne de Brian Mulroney contre l’apartheid ou à la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel conclue à l’ère Chrétien. Le dernier vrai énoncé de politique étrangère a été élaboré sous le gouvernement de Paul Martin, il y a 17 ans, alors que le monde était bien différent d’aujourd’hui.

Un lourd rattrapage s’impose. Il est trop tard pour que le Canada influence l’issue diplomatique de la crise ukrainienne. Il y a toutefois des leçons à en tirer, et vite, s’il veut pouvoir participer de façon constructive aux réformes de l’appareil onusien et de sécurité. 

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Dans ce monde d’instabilités géopolitiques, d’incertitudes économiques, de bouleversements sociaux et environnementaux avec en prime des inégalités croissantes et des fractures idéologiques qui éclatent tant à l’intérieur des pays qu’entre pays qui divisent les populations entre elles, on n’a jamais assez de diplomatie et d’ententes multilatérales pour assurer un fonctionnement harmonieux des gouvernements et des institutions qui favorisent la paix, le développement et un meilleur partage des ressources et richesses de la planète.
Faut dire aussi que les changements souvent imprévisibles ou catastrophiques et sans grand succès se font à la vitesse grand V. (Guerre de l’Irak, Printemps arabe, Hégémonie de la Chine, Brexit, Guerre de la Russie, changements climatiques, etc)

Ceci dit, le Canada avec ses 38 millions d’habitants ne représente qu’environ 0.5% de la population mondiale.
De plus, et c’est l’élément le plus déterminant, faisons-nous pas d’illusions, on est dans l’antichambre des USA, à la limite un petit frère qui essaie de suivre la parade des grands, les autres pays le savent bien!
On fait notre possible avec (ou contre) les USA et la Chine. On essaie de rester dans le peloton de tête avec des pouvoirs limités.
Toute politique étrangère en ce début de 21ème siècle semble bien périlleuse. Mais je suis d’accord qu’il faut affermir notre présence dans les organisations internationales et dans les représentations diplomatiques.
De là à dire que le Canada est un acteur mineur PAR SA FAUTE et qu’on aurait pu influencer l’issue diplomatique de la crise ukrainienne, c’est penser comme la Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Boeuf.

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Même en pratique sur le terrain, le Canada fait piètre figure. Nous avons la troisième diaspora ukrainienne au monde, cela ne paraît pas. Le gouvernement canadien tergiverse avec la question des visas et probablement avec des modalités administratives pour accueillir les nombreux réfugiés qui se bousculent aux frontières de la Pologne et même de la Roumanie. Pourtant, la situation humanitaire est très critique. Il faudra que le gouvernement actuel donne un bon coup de balai au ministère des Affaires étrangères. Très bonne analyse de Madame Cornellier, nous sommes loin de l’époque de Lester B. Pearson et même de Brian Mulroney.

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Il faudrait quand même reconnaitre certains succès du gouvernemet Trudeau dont l’entente Trans Pacifique, le traité de libre échange avec l’Europe ainsi que le renouvellement de l’ALÉNA avec le Mexique et les États-Unis. On peut aussi noter que ce gouvernement n’a pas fait de grosses bétises à l’international. Enfin, le monde a bien changé depuis les années 50-60. En particulier l’Asie occupe de plus en plus de place.

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Cela faisait quelques temps que je n’avais lu les analyses politiques de Manon Cornellier dans les colonnes de L’actualité alors qu’elle apporte toujours un point-de-vue très judicieux. J’abonde complètement dans le sens de ses propos.

Ce qui selon moi rendait le Canada différent et encore attachant, c’est que notre pays était identifié aux « soldats de la paix », les casques bleus, cela contribuait à nous donner un certain prestige ; le passeport canadien et la nationalité étaient prisés, en sorte qu’il était pratiquement possible d’aller partout et d’être bien reçu partout.

Cela faisait de tous les Canadiens des ambassadeurs qui apportaient une vision amicale et bienveillante auprès de toutes les nations.

L’un des aspects très positif de la politique étrangère du Canada était de ne pas fermer la porte à qui que ce soit, de conserver le dialogue avec tous. En situation de conflit, cela portait à faire du pays un contributeur pratiquement incontournable pour exercer une médiation. La Norvège est capable de faire cela, seulement plus le Canada.

Notre position pragmatique et modérée permettait à la nation de tenir sa place au sein du Conseil de sécurité, lorsque désormais nombre de pays qui avaient confiance en nous, s’éloignent de nous.

Quand monsieur Trudeau est arrivé au pouvoir, j’espérais que s’en était fini des années Harper… il n’en fut rien. On a vu de quelle façon Stéphane Dion s’est trouvé éjecter même de sa circonscription de Ville-Saint-Laurent, alors qu’il avait adroitement repris des relations plus cordiales avec la Russie, concernant la gestion notamment de l’océan Arctique que nous partageons.

Encore récemment nous avons pu remarquer comment Marc Garneau a été, techniquement parlant « limogé » de son poste de Ministre des affaires étrangères, lui qui conservait des liens solides avec la Russie de par sa coopération et l’expertise qu’il avait acquises dans l’espace. Le respect qu’il inspirait par sa présence était sans commune mesure avec celui dont bénéficie désormais celle qui l’a remplacé.

Nos positions hostiles, dogmatiques, rudes envers la Chine font que le Canada pourrait perdre encore des soutiens tout au fil du temps à un moment où les Chinois creusent leur empreinte inexorablement. Nous avons perdu le sens et le lustre diplomatique d’antan. Nous ne sommes plus ce phare qui éloigne de la grande noirceur toutes les flottilles en risque de perdition peu importe la couleur du pavillon.

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La politique étrangère du Canada depuis une vingtaine d’années est alignée sur les ÉU et notre pays est en fait un vassal des ÉU. Nous aurions pu nous démarquer en agissant comme médiateur dans certains conflits et en gardant des liens avec des pays qui sont moins alignés sur les ÉU mais ni Harper ni Trudeau ne l’ont fait, bien au contraire.

Prenons les coups d’état des dernières années en Amérique latine (Honduras et Bolivie entre autres) où notre pays s’est aligné derrière les ÉU et des gouvernements non élus qui prirent le pouvoir contrairement aux vœux de ces nations. Au Venezuela, nous avons fait le jeu des ÉU en endossant le président fantôme Guaido et en nous éloignant évidemment du gouvernement bolivarien de Maduro. Ce n’est pas un enfant de chœur mais bien des alliés des ÉU (donc du Canada) comme Bolsonaro au Brésil ne sont pas plus potables.

Quant à la Russie, le cas est plus difficile car ce pays est devenu une dictature et son dictateur est difficile à suivre dans sa paranoïa en particulier depuis 2014. La guerre en Ukraine semble donner raison à ceux qui ne préconisaient pas un rapprochement avec ce dictateur.

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