Un CHUM sous la loupe

Photo: Nouveau CHUM / CC BY-NC-ND 2.0
Photo: Nouveau CHUM / CC BY-NC-ND 2.0

La convocation exceptionnelle en commission parlementaire des dirigeants du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) n’aura pas été vaine. Loin s’en faut.

Sur deux jours d’audience, cette commission aura permis d’allumer quelques voyants jaunes sur la gestion du CHUM, le processus de sélection de son directeur général (D.G.), son contrat d’embauche et son mode de rémunération.

Rappelons que la construction du méga hôpital du CHUM et de son centre de recherche constituent un des plus importants chantiers au Canada – son coût total estimé avoisinant la rondelette somme de 2,5 milliards de dollars.

Si les élus ont convoqué cette commission spéciale, c’est essentiellement parce que des reportages inquiétants se multipliaient dans les médias depuis quelques semaines.

Le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) peinant de surcroît à se relever du régime de son ex-patron Arthur Porter placé sous arrestation au Panama pour fraude et allégations d’acceptation de pots-de-vin, les élus ont également cherché à éviter toute impression de laisser-faire dans le dossier du CHUM. Une fort bonne chose, d’ailleurs.

***

LES VOYANTS JAUNES

Voyons les principaux voyants jaunes allumés pendant cette commission parlementaire.

I. Un processus de sélection qui laisse à désirer

Pendant que Québec solidaire (QS) réclame une enquête sur le «processus d’octroi des contrats en partenariat public-privé (PPP) du CHUM» qui, selon QS, ferait «apparaître une série de symptômes que l’on retrouve dans les cas connus de collusion», c’est de la genèse de la direction générale actuelle du CHUM et de ses méthodes de gestion dont il fut question à cette commission.

Le directeur général du CHUM, Christian Paire, fut recruté en France en 2009. Or, de l’aveu de président du Conseil d’administration (C.A.) du CHUM de l’époque, Patrick Molinari, malgré que M. Paire ait été identifié par une firme renommée de chasseur de têtes, le C.A. du CHUM n’a jamais été informé avant d’arrêter son choix du déficit important existant sous la gouverne de M. Paire au CHU de Rouen, en France, là où il était en poste.

On ne sait donc pas si les vérifications appropriées des antécédents professionnels de M. Paire avaient été faites, mais on sait maintenant que ni le C.A. du CHUM, ni le comité de sélection, n’en avait eu connaissance en 2009. Aucun test particulier, non plus, ne fut passé par M. Paire. Son embauche se serait décidée de manière définitive après une rencontre d’une demi-journée.

Comme méthode de recrutement d’un directeur général responsable d’un chantier de plus de deux milliards de dollars, le moins que l’on puisse dire est qu’elle aura laissé à désirer. Que ces déficits aient été ou non justifiés dans le cas de Rouen, ce qui étonne est qu’ici, à Montréal, ni le C.A. du CHUM, ni le comité de sélection n’en fut informé.

Bref, sans tracer le moindre parallèle entre messieurs Paire et Porter, le vrai problème réside dans ce processus de sélection. Lequel, ne va pas sans rappeler celui d’Arthur Porter par le C.A. du CUSM.

Rappelons que Porter avait été identifié en 2004 par la même firme réputée de chasseur de têtes  que celle embauchée en 2009 par le CHUM. Dans le cas de Porter, par contre, on verse carrément dans un autre univers.

L’homme avait dirigé un hôpital à Detroit, au Michigan, où il avait laissé de fort pénibles souvenirs. Une situation pourtant connue à Detroit.  Ses nombreuses activités d’affaires douteuses en dehors de son rôle de D.G. d’hôpital, de même que ses relations politiques internationales tentaculaires, y étaient aussi connues. Du moins, en partie.

Or, selon le Globe and Mail, c’est la version embellie de Porter lui-même qu’on aurait préféré croire ici avant son embauche. Et pourtant, dans le cas de Porter, les voyants n’étaient pas jaunes, ils étaient rouge écarlate! Mais, étrangement, personne ici ne voulait ou ne pouvait les voir.

Au contraire, malgré une feuille de route professionnelle sérieusement entachée, il l fut embauché sans problème comme grand patron du CUSM. Très rapidement, il y réussirait même à multiplier ad nauseam les amitiés politiques et les relations d’affaires, autant à Ottawa qu’à Québec.

Bref, force est de constater que le processus de sélection des D.G. d’établissements de santé par une firme de chasseurs de tête, le CA de l’établissement et un comité de sélection – aussi «rigoureux» qu’on le clame sur tous les toits -, nécessite une révision par le gouvernement.

***

II. Un mode de rémunération qui soulève des questions

En commission, certains témoignages ont confirmé des reportages récents quant au mode de rémunération de M Paire, alors que d’autres les ont niés.

En d’autres termes, sur cette question importante, le brouillard subsiste encore.

Résumons ce qui s’est dit en commission.

Selon M. Paire, sa rémunération comportait à l’origine deux volets. Un volet dit «hospitalier» de 350 000$ et un volet dit «académique» de 80 000$. Total annuel : 430 000$. La rémunération totale de son prédécesseur au CHUM tournait autour des 250 000$.

M. Paire confiait que ces 430 000$ faisaient partie pour lui de ses conditions d’acceptation du poste. Il précisait aussi que M. Molinari – alors président du C.A. du CHUM -, fut «mandaté» pour lui faire une proposition ferme.

En échange de ces 80 000$ de «bonification» par un volet «académique» provenant de l’Université de Montréal, M. Paire n’aurait toutefois enseigné que quelques heures.

De ces 80 000$, un 30 000$ aurait été fourni par la Fondation du CHUM. Ce que M. Paire nie.

Le recteur de l’UdeM, Guy Breton, témoignait pourtant du contraire. M. Breton disait quant à lui avoir constaté en 2011 que «la fondation hospitalière contribue à cet échange d’argent». Concluant de surcroît qu’il n’y avait pas eu de prestation de services équivalente à cette bonification, le recteur décida d’y mettre fin tout en informant le gouvernement de la chose, précisa-t-il en commission.

Or, si cette contribution de la Fondation s’avérait – comme le soulignait en commission la députée caquiste Hélène Daneault – un tel geste irait à l’encontre de l’article 274 de la Loi sur les services de santé et les services sociaux, lequel stipule ceci :

«Il est interdit à tout directeur général d’un établissement public, sous peine de déchéance de sa charge, ou à tout cadre supérieur ou cadre intermédiaire d’un tel établissement, sous peine de sanction pouvant aller jusqu’au congédiement, d’accepter une somme ou un avantage direct ou indirect d’une fondation ou d’une personne morale qui sollicite du public le versement de sommes ou de dons dans le domaine de la santé et des services sociaux.»

Sur ce mystérieux 30 000$, le PDG de la Fondation du CHUM, Ékram Antoine Rabbat, témoignait quant à lui que c’est sur une demande faite en 2010 par le Faculté de médecine qu’il avait émis un chèque de 30 000$ sous l’étiquette de «fonds facultaire». Un geste inhabituel qu’il reconnut n’avoir posé que cette seule fois à la Fondation.

Étonnamment, M. Rabbat disait avoir ignoré la destination ou l’usage réel de ce 30 000$. Et même s’il dirige la Fondation depuis 2005, il jurait aussi n’avoir pris connaissance que tout récemment de cet article 274 de la Loi.

Ce vendredi, le Journal de Montréal et le Journal de Québec  rapportent quant à eux avoir obtenu des «documents confidentiels» indiquant «que le président de la Fondation du CHUM, Ékram Antoine Rabbat, a lui-même demandé de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal de faciliter un paiement destiné au DG du CHUM».

Toujours selon ce reportage, «le ministère de la Santé a maintenant ces documents en sa possession et Le Journal a appris que le Vérificateur général du Québec, qui enquête sur la gestion du CHUM, a lui aussi une copie de ces documents».

Si cela s’avérait, ce geste aurait été posé à l’encontre de l’article 274 de la Loi sur les services de santé et les services sociaux. Sans compter, comme le souligne Le Journal, les questions qui seraient alors posées au ministre de la Santé de l’époque, Yves Bolduc, dans la mesure où le recteur Breton dit en avoir informé le gouvernement dès 2011.

Bref, c’est à suivre.

***

À la lumière de ce qui fut entendu à la commission, la rémunération de M. Paire soulève inévitablement des questionnements:

– Quelqu’un a-t-il en effet passé une commande à la Faculté de médecine de présenter une demande à la Fondation du CHUM pour cette ponction de 30 000$, sans déductions fiscales et sous l’étiquette d’un «fonds facultaire»? Si oui, par qui fut-elle passée? Le fut-elle ou non, comme le rapporte le Journal de Québec, par le PDG de la Fondation dans le but d’assigner ensuite le montant à la bonification du D.G.?

– Si jamais cette somme a transité à la bonification du salaire du D.G., par quelle voie cela aurait-il été fait?

– Entre M. Paire qui nie la possibilité qu’une partie de sa bonification soit venue de la Fondation, le PDG de la Fondation qui jure ne rien savoir de l’usage de ce 30 000$ et le recteur Guy Breton qui soutient le contraire, qui dit vrai?

– Et pourquoi cette suite des choses, telle qu’en témoignait Guy Breton à la commission:

«à la fin de 2012, le nouveau président du conseil d’administration est venu me voir pour me demander de recommencer les paiements (à M. Paire) que nous avions cessés en 2011, ce que j’ai refusé en lui rappelant qu’il y avait sur la table une offre (faite à la direction générale du CHUM) de prestations accompagnée de paiements pour les prestations.

Et la suite, bien, il n’y a pas eu de suite en ce qui concerne se prévaloir de cette offre-là de la faculté. J’ai reçu une mise en demeure (de M. Paire), après ça une action et votre convocation».

Toutes ces questions sont importantes, mais il y en a d’autres encore.

Sur la rémunération globale de 430 000$ accordée à M. Paire en 2009, le ministre de la Santé, Réjean Hébert, disait en commission avoir constaté que «lorsqu’on regarde l’ensemble des D.G. de CHU, on voit qu’il y avait une exception qui avait été faite pour le D.G. du CHUM».

Notant que «le CHU de Québec est un établissement plus important encore en termes de nombre de patients, de nombre de lits, de nombre de visites» que le «CHUM actuellement», le ministre demandait alors «pourquoi est-ce qu’on ferait une exception pour le D.G. du CHUM»? Et d’ajouter : «je pense qu’il y a un problème, là, d’équité, et c’est cette équité-là qui a été rétablie par la décision de mon collègue du Conseil du trésor de ne pas reconduire cette prime spéciale qui avait été accordée au D.G. du CHUM».

Pourquoi avoir accordé cette «exception» lors de l’embauche de M. Paire?

Quant à la décision en 2009 de placer la «bonification» de 80 000$ de M. Paire sous un volet «académique» – à l’exclusion, on devine, du 30 000$, s’il est venu de la Fondation -, le ministre en avait ceci à dire :

«il n’est pas inhabituel que, pour un CHU, l’université ait une contribution, parce qu’il y a des tâches de gestion universitaire qui sont rattachées au poste de D.G. Ce qui est inhabituel, c’est la hauteur de la rémunération qu’on a ici

***

III. Des cadres supérieurs embauchés sans affichage, ni autorisation du ministère de la Santé

Autre détail étonnant, M. Paire disait ne pas connaître le nombre de cadres supérieurs embauchés sous sa gouverne depuis 2009.

Quelques heures auparavant, le ministre Hébert donnait le chiffre en commission : 65. Or, ce n’est pas tant le chiffre qui étonne – lequel serait dans la moyenne pour ce genre d’établissement -, c’est que contrairement aux directives gouvernementales, «60 des 65 n’ont pas fait l’objet de demandes d’autorisation au ministère», précisait aussi le ministre Hébert.

N’ayant pas fait l’objet de demandes d’autorisation, les primes versées à ces derniers ne l’ont pas été non plus. Certains de ces postes auraient également été accordés sans affichage, ni concours.

C’est d’ailleurs ce dont se plaignait fortement le président du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP) du CHUM dans une lettre cinglante.

En réaction, Réjean Hébert a donc précisé ceci :

«Lorsqu’on a examiné la rémunération de certains cadres, avec les informations que nous avions, on avait des doutes quant au respect des règles de rémunération et de l’utilisation des primes des cadres, de sorte que nous avons évoqué un mandat d’inspection pour l’établissement. Mais, au même moment, le 10 avril 2013, nous recevions copie conforme d’une lettre du Vérificateur général du Québec qui nous informait que la vérification actuelle des états financiers du CHUM allait être étendue – et je vous le cite: «Nous procéderons prochainement à une vérification portant sur la conformité aux directives gouvernementales relatives à la nomination de titulaires de postes de direction à l’adjudication de contrats de services professionnels et l’application de la loi 100

La complainte du CMDP portait aussi sur un manque de communication marqué de la part de la direction générale. En commission, ceci fut confirmé par le recteur Breton et le ministre Hébert abonda dans le même sens.

Rappelant qu’il avait visité le CHUM plus tôt cette année, le ministre disait y avoir constaté un «climat organisationnel» qui ne lui «apparaît pas sain pour un établissement de la trempe du CHUM, surtout à la veille d’une grande réorganisation en vue d’un déménagement vers un nouveau bâtiment où tout le monde devra contribuer à cette transition, qui est une transition extrêmement importante».

Il disait aussi y avoir vu «beaucoup d’acrimonie» «entre l’équipe médicale et l’équipe de direction», de même que des «problèmes de communication» et «d’incompréhension». «Il semble», disait-il, «qu’il y ait des tensions avec la majorité des médecins, ou le conseil des médecins, dentistes, et ça, c’est une préoccupation».

***

IV. Un processus d’évaluation du D.G. qui ne suivrait pas les directives

Le CHUM n’aurait pas suivi non plus la procédure requise pour l’évaluation de son directeur général, M. Paire.

Voici ce qu’en disait le ministre :

«lorsque j’ai demandé la question au vice-président du conseil d’administration, s’il y avait une procédure régulière d’évaluation du directeur général, on m’a rappelé, on m’a répondu qu’on était à mettre en place un tel processus, mais qu’il n’avait pas eu lieu au cours des deux dernières années, ce qui est inhabituel, parce que le conseil d’administration doit, chaque année, faire l’évaluation du directeur général, avoir un processus formel d’évaluation (…) C’est absolument essentiel pour un établissement. (…) on m’a assuré qu’elle serait mise en place au cours des mois suivants.»

***

V. Embauche d’un consultant sans appel d’offres et fractionnement possible de contrat

Parmi les doléances qui s’accumulent, on trouve aussi l’embauche par M. Paire d’une connaissance de longue date en France, Philippe Massat. Embauché sans appel d’offres comme consultant, M. Massat a eu droit à une rémunération totale frôlant les 200 000$ pour la reconduction par deux fois de son premier contrat de six mois.

Ce qui faisait dire à la députée Hélène Daneault que cette situation ressemble à celle d’un fractionnement de contrat pour ne pas avoir à justifier un tel montant devant le C.A..Si tel était le cas, pointait-elle, cela irait également à l’encontre de la Loi.

Quant à M. Paire, il avance qu’il avait tout simplement mal évalué la durée prévisible du travail. Il dit aussi avoir  considéré «qu’il n’y avait pas d’expertise équivalente ici».

***

Et maintenant, on fait quoi?

Suite à cette commission parlementaire exceptionnelle, les élus ont tenu une séance de travail dont le mandat est de «déterminer, le cas échéant, les observations, conclusions et recommandations au rapport de la Commission à la suite des consultations particulières sur la gestion du Centre hospitalier de l’Université de Montréal par l’actuel directeur général».

Il est à souhaiter que l’exercice sera rigoureux et n’hésitera pas à questionner et aiguiller le ministère de la Santé quant à la  suite des choses (1).

Qui plus est, le ministre Hébert disait aussi attendre «le rapport du Vérificateur général pour savoir: Est-ce que les doutes se confirment et, si oui, là, il faudra intervenir».

Cela étant dit, à la lumière de l’exemple extrême d’Arthur Porter au CUSM et des témoignages entendus à cette commission, il y a également matière pour le gouvernement à examiner de près, voire même à réviser, le mode de sélection des grands mandarins du système de santé, dont certains sont appelés à gérer des sommes pharaoniques en fonds publics.

Si le Vérificateur général doit aussi maintenant examiner les nominations de cadres faites au CHUM, on a également appris à la commission que sans l’alarme sonnée fortement par son Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens, le ministère n’en aurait peut-être même jamais entendu parler!

La raison? Le ministre Hébert l’explique ici:

«La rémunération des cadres, ce qu’on reçoit, nous autres, chaque année, au ministère, c’est un formulaire de reddition de comptes au niveau budgétaire qui s’appelle l’AS-471, là, de son petit nom, et dans l’AS-471, ce qu’on a, c’est la rémunération de base des cadres, mais on n’a pas la rémunération totale des cadres qui a pu faire intervenir d’autres postes budgétaires, et donc il est très difficile d’aller glaner cette information-là. On l’a fait pour le cas qui nous occupe parce qu’on avait des raisons de croire qu’il pouvait y avoir un problème, mais on n’a pas d’emblée cette information-là, elle ne nous est pas disponible, et il faut donc, lorsqu’on a un soupçon, être capable d’aller glaner ces informations-là, et puis lorsque le soupçon se confirme, procéder à une inspection».

Bref, le ministère ne sait pas de combien est la «rémunération totale» des cadres dans les établissements de santé. Ce qu’il faudrait sûrement changer, aussi.

***

La bonne idée du recteur Breton

Le secret entourant les contrats d’embauche des dirigeants des établissements publics doit également cesser. Ce sont des fonds publics alloués à des personnes dont les charges appellent à plus de transparence et d’imputabilité, et non l’inverse.

À la commission parlementaire, Guy Breton, recteur de l’UdeM, terminait justement son témoignage sur cette excellente suggestion faite au gouvernement:

«Exiger, par règlement, que tous les dirigeants de tous les établissements publics et parapublics, que leurs contrats d’embauche soient mis sur le site web. Moi, il y a trois ans et dix jours, j’ai fait cela. J’ai plus jamais eu un journaliste qui a couru après moi. Mon contrat, il est sur le site web. Je pense qu’on devrait faire ça pour tous les dirigeants de tous les organismes – universités, hôpitaux et autres. C’est pas compliqué. Ça coûte pas cher

En effet, vérification faite, le contrat d’embauche de M. Breton est bel et bien posté sur le site web de l’UdeM. Et le contrat d’embauche, il faut le dire, c’est nettement plus encore que le salaire.

Si le gouvernement appliquait la suggestion fort bien avisée du recteur, cela empêcherait les mauvaises surprises dévoilées par les médias ou lors d’une commission parlementaire.

Les salaires, avantages et conditions d’embauche de ces dirigeants doivent être connus des contribuables.Non seulement cela assurerait une transparence essentielle dans les circonstances, mais servirait aussi d’arme de dissuasion pour ceux dont l’imagination pourrait être tentée d’accoucher de manoeuvres douteuses.

Le gouvernement pourrait même y dédier un site internet spécifique disponible à tous. Très franchement, le recteur Breton a eu là une splendide idée…

***

Le vaisseau amiral

En commission, plusieurs témoins ont qualifié le CHUM de «vaisseau amiral» du système de santé québécois. Soit. Il est toutefois troublant que cela ait pris quatre années pour commencer à découvrir les circonstances de l’embauche et la rémunération de son grand patron.

Encore une fois, sans tracer le moindre parallèle entre Christian Paire et Arthur Porter, force est aussi de constater que dans le cas bien précis et unique de Porter – l’ex-patron de l’autre «vaisseau amiral» -, sans le travail de journalistes d’enquête suivi de celui de l’Unité permanente anticorruption, Porter – cette véritable pieuvre politique -, serait peut-être même encore en poste!

C’est pourquoi, au-delà de la «réputation» du CHUM que le gouvernement entend protéger – question de tenter de préserver sa capacité de continuer à lever des fonds et à remplir sa mission essentielle -, il doit néanmoins aller au fond des choses.

La publicité pleine page achetée par la Fondation du CHUM publiée dans certains journaux au lendemain de la commission parlementaire pour souligner les «1 002 500$» amassés lors de son «dîner gastronomique 2013», atteste aussi de l’inquiétude du CHUM quant à sa réputation et son image.

Or, pour les pouvoirs politiques, il reste ceci:

Depuis plusieurs années, pour ce qui est des deux super hôpitaux, de toute évidence, certains mécanismes de transparence, d’imputabilité, de vérification, d’encadrement, de reddition de comptes et de suivi ont été déficients. Et ce, jusque dans les processus de sélection, de rémunération et d’évaluation des dirigeants.

L’heure a sûrement sonné de songer à modifier la Loi sur les services de santé et les services sociaux pour mieux encadrer les conseils d’administration dans le processus de sélection et d’évaluation des directeurs généraux.

Certains allèguent que cela produirait une politisation indue de la gouvernance des établissements. Or, force est aussi de constater que sur cet aspect, certains conseils d’administration ont failli à cette tâche.

En effet, qui gère la boutique et voit à la protection du bien public lorsqu’on découvre même aussi – encore une fois par les médias -, que le CHUM «n’aurait touché aucun revenu de sa clinique dentaire depuis une vingtaine d’années. Des revenus qui auraient été entièrement encaissés par les dentistes qui travaillent à l’hôpital». Un phénomène que l’on retrouverait aussi en chirurgie esthétique – des situations qui dureraient depuis longtemps.

Ou encore, lorsqu’on apprend que sous Arthur Porter, le CUSM et certains de ses médecins auraient profité financièrement des liens tissés par l’hôpital avec une firme privée qui «vend» à des patients détenant des assurances privées, l’accès rapide à des «deuxièmes opinions médicales». Ce n’est qu’après le reportage qu’en faisait The Gazette l’an dernier que le ministère a ouvert une enquête. Cette firme, Porter lui «prêtait» pourtant ouvertement son propre nom en promotion et personne ne l’avait vu?

Le pire est que les histoires de ce genre ne manquent pas. Et que dans la plupart des cas, on les apprend grâce aux journalistes d’enquête.

***

Tout ce qui brille n’est pas d’or

En commission parlementaire, l’ex-ministre de la Santé, Yves Bolduc, brandissait l’évaluation récente du CHUM par Agrément Canada pour une «excellente note de 91 % de conformité». Ce que soulignait aussi M. Paire.

Ce n’est pas pour inquiéter indûment l’ex-ministre, mais en 2010, Agrément Canada décernait aussi la note de 91,5%. Or, cette fois-là, il la donnait au CUSM pour ses «pratiques exemplaires». Et ce, sous la gouverne de M. Porter…

Et pourtant, l’an dernier, alors que le CUSM croulait sous le poids du scandale Porter, un rapport d’experts dévastateur concluait plutôt à une fort mauvaise gestion, incluant entre autres problèmes, un déficit qui pourrait «grimper jusqu’à 115 millions de dollars pour 2012-2013, un montant plus important que ceux de l’ensemble des établissements de santé du Québec».

Je le souligne au passage non pas pour comparer le CHUM au CUSM, mais simplement pour souligner que de se reposer sur des organismes externes pour «évaluer» de grands organismes comme des centres hospitaliers universitaires aux prises avec des chantiers pharaonesques, n’est pas nécessairement garant de la vérité la plus absolue.

Quant aux 30 000$ qui auraient ou non transité de la Fondation du CHUM au salaire bonifié du D.G., le gouvernement doit aller au fond des choses et savoir qui dit vrai dans cette histoire.

Concluons ici en bouclant la boucle.

Le mode partenariat public-privé (PPP) choisi par le gouvernement précédent pour la construction et la gestion des méga hôpitaux du CHUM et du CUSM mérite aussi un examen sérieux.

***

N.B. Sauf lorsque indiqué autrement, les citations du ministre de la Santé Réjean Hébert, de Ékram Antoine Rabbat, de Patrick Molinari, de Guy Breton, de l’ex-ministre de la Santé Yves Bolduc et de Christian Paire sont extraites des transcriptions de la commission parlementaire disponibles ici et ici sur le site web de l’Assemblée nationale au moment de mettre sous presse.

***

(1) ADDENDUM:

Après avoir mis sous presse, le rapport de la commission parlementaire sur la gestion du CHUM était rendu public.

Le rapport fait cinq recommandations, lesquelles recoupent par ailleurs en bonne partie celles avancées dans le billet ci-haut:

1) Que le conseil d’administration du CHUM vérifie la légalité de la rémunération du directeur général, notamment par rapport à une portion qui aurait pu être versée par la Fondation du CHUM et, le cas échéant, qu’il prenne les mesures qui s’imposent.

2) Que la rémunération globale, les fonctions et le contrat d’emploi des cadres supérieurs des établissements de santé soient rendus publics dans les rapports annuels et dans leurs sites Internet et que toute autre rémunération, fonctions et contrats découlant d’un autre lien d’emploi soient également rendus publics

3) Que le conseil d’administration du CHUM s’assure que l’évaluation de son directeur général soit faite annuellement, tel que prévu par la loi.

4) Que le rapport d’évaluation du directeur général soit transmis par le conseil d’administration du CHUM au ministère de la Santé et des services sociaux.

5) Que le Vérificateur général du Québec, dans son mandat de vérification en cours au CHUM, porte une attention particulière aux enjeux suivants: les contrats accordés sans appel d’offres, en particulier celui de M. Philippe Massat, ainsi que le possible fractionnement de certains contrats; la dotation de postes de cadres sans demande d’autorisation auprès du Ministère; la rémunération du directeur général depuis son entrée en fonction, dont une portion aurait pu provenir de la Fondation du CHUM; le processus de sélection qui a présidé au choix du directeur général en 2009.

***

Bref, contrairement à ce qu’on a pu lire sous certaines plumes, cette commission parlementaire n’avait rien d’une «inquisition» ou d’une «vendetta». Au contraire, même. Comme je le disais en introduction de ce billet, sa convocation n’aura pas été vaine.

Les parlementaires y ont fait un travail rigoureux d’analyse. La réception et la gestion de fonds publics appellent à plus de transparence, de reddition de comptes et d’imputabilité.

La suite des choses appartient donc maintenant au gouvernement, au ministre de la Santé, au Vérificateur général et au conseil d’administration du CHUM.

 

 

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7 commentaires
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Vous auriez pu, Mme Legault parler également du cas de M. André Ibghy., DG de l’Hôpital juif de Laval. Depuis plusieurs années ce dernier y occupe le poste de DG, grassement rémunéré pour un temps plein mais dans les faits servi en moyenne deux ou trois jours semaines, dans les bonnes semaines faut-il dire. Dans cet établissement son absentéisme n’est même pas un secret de polichinelle. Et si cette situation a été approuvée par le CA de l’HJL, qui sont ces génis qui ont donnés leur accord. J’aimerais bien les connaître et surtout savoir sur quels autres conseils d’administration siègent-ils ?.

C’est donc une affaire de culture que le ministère de la Santé n’a jamais été en mesure de contrôler. Mais peut-être ne le voulait-on pas vraiment.

J’aimerais bien connaître cette firme de chasseurs de têtes. Qui sont ses dirigeants ? Qui siègent sur son CA ? Participe-t-elle à des financements politiques ? Il est complètement absurde et inadmissible de ne rien avoir su sur les antécédents professionnels de Porter et de Paire. Même pour des postes bénévoles les enquêtes sont plus poussées.

Tout ce dossier ne sent pas bon. Il faudra bien un jour ou l’autre en ouvrir toutes les portes et toutes fenêtres, question d’y voir plus clair et de faire sortir l’air putride qui y est présent.

«Malheureusement, nos politiciens sont soit incompétents, soit corrompus. Quelquefois les deux en même temps, le même jour. »
[Woody Allen]

Mme Legault, de travaux d’une commission parlementaire vous faites un excellent exposé 101 sur la gestion d’organismes publics. Les responsabilités d’une saine gestion impliquent nécessairement l’obligation d’une rigueur éthique à toute épreuve chez les responsables en titre de processus en sélection, embauche, rémunération et évaluation de personnel cadre d’organismes gouvernementaux. L’imputabilité d’une pratique saine et en toute transparence de la gestion du CHUM ne revenait-elle pas en tout premier lieu au ministre du temps liberull de la santé, en occurrence au bon Dr Bolduc ?

Est-il surprenant que la commission parlementaire portant sur la gestion du CHUM nous ait révélé des pratiques administratives du CHUM s’apparentant à celles qui prévalent dans les républiques bananières ? En 2009, 2010, 2011 et 2012, n’étions-nous pas sous le régime républicobananier liberull de JJ Charest ? Dans le système parlementaire britannique, les « parrains » politiques ne jouissent-ils pas d’une immunité judiciaire par « délégation » de leurs responsabilités aux administrateurs et cadres « post-it » des organismes publics sous leur « parapluie » ?

En aparté, bien que nous sommes en présence d’un cas éminemment plus grave en malversations alléguées dans la gestion du CUSM, en lisant ce billet je ne peux effectivement pas balayer de ma pensée l’affaire d’un ami personnel du bon Dr Couillard, le « moribondocteur » Arthur Porter.

La clef de l’énigme se trouve probablement chez la firme de chasseurs de têtes. Dans les relations de cette firme avec le politique, tant au niveau fédéral qu’au niveau provincial. C’est là qu’il faut fouiller davantage, car les dommages peuvent continuer à se répandre. Facile pour le politique de passer par une firme, qui n’est pas soumise aux contraintes du secteur public, pour effectuer une sélection de façade, alors que les ficelles sont déjà attachées. Cherchons dans les relations françaises du politique canadien et québécois, voire dans les relations françaises de l’empire Desmarais. Cherchons. Avec un Normand Lester sur le dossier (à propos, comment va-t-il?), les réponses se découvriraient rapidement.

Lorsqu’un journaliste a demandé au Dr Baron de décrire le style de gestion du Dr Porter au CUSM, ce dernier avait répondu sèchement qu’il ne pouvait répondre puisqu’il ne considérait pas le Dr Porter un gestionnaire. Vous avez d’ailleurs écrit un excellent texte sur le sujet dans l’Actualité.
Le travail d’un directeur général est particulier et différent de directeurs dans d’autres secteurs d’activité. D’aucuns diraient que le travail est des plus complexes. Comment gérer un établissement de santé quand les employés principaux, les médecins, ne font pas partie de la masse salariale. Les médecins sont payés principalement par un tiers, la RAMQ, et ils sont les principaux utilisateurs des lieux et des technologies. Et que dire de la culture des établissements, de la gestion, des contraintes  financières, des conflits de travail ou de l’ingérence. Un ancien dg de l’hôpital de Verdun qui avait développé une équipe mobile pour aller au devant des problèmes et réduire l’achalandage de son urgence avait réussi à désengorger son urgence et à réduire ses dépenses. Qu’a fait le gouvernement l’année suivante, il a réduit son budget global…
Mais tout ça fait partie des contraintes et les gens qui acceptent ces postes sont aussi conscients des limites et des avantages de ce mode de gestion.
Pour revenir au CHUM, vous avez raison de dire que le conseil d’administration a un rôle important à jouer. Comme nous avons vu dans des scandales politiques, financiers et administratifs d’entreprises privées et d’organismes publics, le C.A. a trop souvent failli à la tâche. Il importe d’avoir des systèmes de reddition de compte, d’agrément mis en place et que le vérificateur général évalue la gestion lorsque la situation l’exige. C’est même sain d’avoir ce genre de mécanismes d’évaluation des administrations publiques pour éviter les dérapages.  Pensons à l’îlot Voyageur ou même le CUSM. Certains gestionnaires ou administrateurs voient parfois le C. A. comme un mal nécessaire qu’on peut outrepasser. Mais c’est le Conseil d’administration, au premier chef, qui devrait être le gardien des valeurs, de la probité, de l’excellence et des finances des organismes publics.
Au plaisir de vous lire

Le Ministère de la Santé du Québec qui bénéficie d’un monopole étatique est devenu un monstre bureaucratique ingérable qui bouffe des Milliards par année sans que nous, les citoyens, ayons des services adéquats et qui répondent à NOS besoins.

LA solution? Privatiser une grande portion de cette bête tentaculaire. Comme ça, la LOGIQUE prévalera.