Le climat s’invite dans la campagne

La campagne électorale fédérale est une occasion en or, pour les partis politiques, de faire preuve de leadership sur les enjeux climatiques. Voici ce qu’ils devraient prioriser.

Jonathan Hayward / La Presse Canadienne

L’auteure est directrice des politiques domestiques du Réseau action climat Canada.

Note de l’auteure : Les libéraux ont annoncé, le dimanche 29 août, qu’ils plafonneraient les émissions du secteur pétrolier et gazier aux niveaux actuels, avec des objectifs décroissants tous les cinq ans à partir de 2025, pour atteindre la carboneutralité d’ici 2050. En pratique, cela signifierait la fin de l’expansion fossile au Canada.

Quel été ! L’ouest du Canada et plusieurs autres endroits dans le monde sont littéralement en feu, et le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) a publié un rapport qualifié de « code rouge pour l’humanité ». Au moment où j’écris ces lignes, une vague de chaleur record frappe le Québec pour la deuxième fois en août, accablant Montréal d’un air humide et épais qui me rappelle celui de Singapour.

Pendant ce temps, des élections fédérales ont été déclenchées. Si le débat sur sa pertinence est toujours vif, d’un point de vue climatique, la campagne ne pourrait pas tomber plus à point. En effet, les décisions que nous prenons aujourd’hui influenceront la trajectoire des émissions de gaz à effet de serre (GES) du Canada d’ici 2030 et, par conséquent, la possibilité de faire notre juste part pour limiter la hausse de la température mondiale à long terme à 1,5 °C.

Ces élections peuvent donc être utiles, si les partis politiques sont prêts à participer aux conversations pertinentes et nécessaires.

On pourrait penser que l’environnement sera une priorité pour les candidats et les journalistes politiques. Après tout, le Canada est le seul pays du G7 dont les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté depuis la signature de l’Accord de Paris, en 2015. De plus, sondage après sondage après sondage, les Canadiens classent les changements climatiques au sommet des enjeux qui les préoccupent. Et, pour couronner le tout, la première grande rencontre internationale à laquelle devra se présenter le nouveau chef du gouvernement après les élections sera la COP26, à Glasgow. Pourtant, l’action climatique a occupé trop peu d’espace pendant la première semaine de la campagne.

Une réponse proportionnelle à la gravité de la crise

Pour donner à ce sujet l’importance qui lui revient et proposer des solutions adéquates, tous doivent relever leur jeu.

Ces dernières années, de gros progrès ont été faits en matière de politiques climatiques. Oui, le fait que tous les partis politiques majeurs au pays soutiennent la mise en place d’une tarification du carbone (à des prix et des niveaux d’efficacité variables), depuis que les conservateurs ont présenté leur propre plan en avril, constitue un grand pas en avant. Oui, la rigueur et la complétude des plans climat présentés par le gouvernement fédéral au cours des dernières années se sont beaucoup améliorées. Oui, pour la première fois, après des décennies de promesses climatiques brisées et grâce à la collaboration de plusieurs partis avec le gouvernement — le NPD, le Bloc et le Parti vert —, le Canada a une loi (​​la Loi canadienne sur la responsabilité en matière de carboneutralité) qui oblige le gouvernement à mettre en œuvre des plans permettant l’atteinte des cibles qu’il se fixe.

Ces avancées sont importantes, mais elles ne sont pas suffisantes. Les petits pas ne vont ni assez loin ni assez vite. Le temps manque, et nous avons besoin d’une politique climatique à l’échelle du problème. Cela requiert d’aborder la dissonance cognitive centrale aux politiques climatiques canadiennes : l’expansion continue de l’industrie fossile.

Le Canada persiste à promouvoir cette industrie dont la contribution à l’économie (5 % du PIB et 0,4 % des emplois, en moyenne, selon Statistique Canada) est relativement faible, alors que son expansion représente une menace à la santé et au bien-être des Canadiens. On sait en effet que les émissions de GES du Canada ont augmenté de 21 % de 1990 à 2019, et que le quart des GES libérés au pays proviennent du secteur pétrolier et gazier. En outre, l’industrie des sables bitumineux est la source de GES ayant la plus forte croissance au pays. 

Les scientifiques ont conclu que, pour limiter le réchauffement au 1,5 °C prescrit dans l’Accord de Paris, une quantité restreinte de carbone peut être émise dans l’atmosphère. Ce soi-disant « budget carbone » est d’environ 230 milliards de tonnes. Sur la base de l’expansion prévue par le gouvernement canadien, la production de pétrole et de gaz du Canada pour 2021-2050 épuiserait environ 16 % du budget carbone restant dans le monde. C’est énorme. 

Les solutions sont déjà connues 

Comme le stipulait l’Agence internationale de l’énergie dans son rapport Net Zero by 2050, pour atteindre la carboneutralité, ​​il ne doit plus y avoir de nouvelles exploitations pétrolières et gazières ni d’agrandissements de mines de charbon. Il faut donc mettre immédiatement fin à l’expansion de la production d’énergies fossiles au pays et rejeter tous les nouveaux projets d’énergies fossiles qui passent actuellement par le système d’évaluation fédéral. Il faut également former un groupe de travail sur la transition juste, dont les syndicats seront parties prenantes et qui sera chargé d’établir le processus, les mécanismes, les outils et le financement de cette transition, tout en soutenant les travailleurs et travailleuses.

Vendredi dernier, le Bloc québécois réclamait un plafonnement suivi d’une élimination de la production et des exportations canadiennes de pétrole. On nomme ainsi le problème, mais le traitement réservé au gaz n’est pas clair. Le NPD s’oppose à l’expansion du pipeline Trans Mountain, mais ne fait pas d’allusion particulière à des mesures pour restreindre l’expansion de l’industrie fossile dans sa plateforme. Ce parti a toutefois annoncé, le lundi 23 août, que s’il est élu, il éliminera immédiatement les subventions à l’industrie des énergies fossiles (un engagement que partagent le Bloc et les verts). On devrait toutefois aussi abolir le financement public des énergies fossiles par l’agence gouvernementale Exportation et développement Canada.

Le Parti vert du Canada, quant à lui, s’oppose à tout nouveau pipeline ou infrastructure fossile. Du côté des conservateurs, même si le chef Erin O’Toole tente de montrer qu’il prend au sérieux les changements climatiques, on propose plutôt l’inverse en faisant une priorité des pipelines qui transportent le pétrole canadien vers les marchés, en plus de mettre au point une stratégie fédérale sur le gaz naturel liquéfié et de promouvoir une loi qui empêcherait les manifestants de bloquer les projets d’infrastructures. 

On attend toujours la plateforme libérale, mais entre-temps, le gouvernement continue à dire que les revenus générés par l’exploitation des énergies fossiles — notamment grâce au pipeline Trans Mountain — sont nécessaires au financement de l’atteinte de la carboneutralité en 2050.

Tous les partis doivent donc faire mieux.

Le Canada est à la croisée des chemins. En plus de nommer clairement l’éléphant fossile dans la pièce, les partis doivent dépeindre une vision transformatrice de l’avenir du pays. C’est ce que propose le Réseau action climat Canada, le plus vaste réseau d’organisations travaillant sur les questions de changements climatiques au pays, qui rassemble plus de 130 organisations environnementales, syndicales, de justice sociale, de développement, de santé et de jeunesse, ainsi que des Premières Nations, des groupes religieux et des initiatives locales opérant d’un océan à l’autre. Cette organisation, pour laquelle je travaille, lançait cette semaine la liste des priorités électorales qui définissent une réponse sérieuse et adéquate à la crise climatique. L’action climatique doit s’ancrer dans la justice et la solidarité en réduisant rapidement les émissions et en fournissant les ressources nécessaires pour aider la population à s’adapter aux conséquences des changements climatiques. Elle doit à la fois respecter et prioriser les droits des peuples autochtones et assumer les responsabilités du Canada par rapport à l’ensemble des autres pays.

Le prochain gouvernement fédéral aura la possibilité de tracer la voie vers un monde dans lequel nous valoriserons, soignerons et protégerons réellement les gens et la planète. La grandeur et la complexité des enjeux que nous devons affronter demandent une vision et du leadership. Il s’agit là d’une occasion politique. Face à la convergence des crises de santé publique et climatique, il serait inacceptable que ces élections tombent à plat. Les partis politiques peuvent — et doivent — faire en sorte qu’elles en valent la peine.

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Quel parti politique pourra tenir tête au lobby du fossile qui dicte les politiques et qui peut poursuivre une nation mais pas le contraire?

https://cleantechnica.com/2021/08/23/energy-charter-treaty-allows-oil-companies-to-sue-nations-but-not-the-other-way-around/

Pourquoi la vie sur terre est moins importante que l’industrie du fossile?

https://www.nationalobserver.com/2021/08/26/opinion/why-life-earth-still-distant-second-fossil-fuel-companies?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=aug26

Comment ne pas perdre notre esprit critique quand on entend le PM, nos ministres de l’environnement et de l’énergie dégouliner des raisonnements incohérents comme la réduction des GES en continuant à subventionner le fossile pour augmenter l’extraction?

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