Le combat de Fatima

Le gouvernement Marois se trompe de cible en s’attaquant aux signes religieux, croit l’ex-députée libérale Fatima Houda-Pepin. Le vrai danger à contrer, selon elle, c’est l’intégrisme. Voici comment.

Photo © Louise Bilodeau
Photo © Louise Bilodeau

Fatima Houda-Pépin voudrait que le gouvernement du Québec crée un organisme de surveillance des intégrismes religieux. « Pas seulement un groupe d’académiciens qui jasent de théories », dit avec franc-parler cette élue que les Québécois connaissent bien pour son pragmatisme et ses solides convictions.

Aujourd’hui indépendante, l’ancienne députée libérale estime que le débat sur la neutralité de l’État qu’a déclenché le projet de loi 60 — aussi important soit-il — escamote le vrai problème, celui qui grandit à l’abri des regards, dans les temples, les mosquées, les églises, les centres pour les jeunes : l’intégrisme religieux.

Comment la députée de La Pinière combattrait-elle ces intégristes, présents, selon elle, à Montréal et à Québec ? Elle a tracé pour nous quelques pistes. Car en dépit de cette saison préélectorale, elle continue de croire qu’une alliance de tous les partis est encore possible. Pour la démocratie. Contre l’intégrisme religieux.

L’actualité l’a rencontrée à son bureau de Québec.

****

Quelle est votre définition de l’intégrisme?

C’est une idéologie politique, sous couvert de la religion. Les intégristes veulent changer la société pour qu’elle soit gouvernée selon leurs propres principes, leurs propres valeurs, pas nécessairement religieuses. Ils utilisent la religion pour atteindre leur but. Pour eux, la démocratie est l’ennemi. Il faut l’abattre, parce que les lois ne suivent pas leurs principes ou la voie de Dieu.

Vous vous définissez comme une «musulmane démocrate» et non pas «modérée». Pourquoi?

Un musulman démocrate, c’est une personne qui croit à la valeur de la démocratie, à la suprématie des lois qui nous gouvernent. Il croit que la religion ne doit pas intervenir dans les affaires de l’État.

Y a-t-il une montée de l’intégrisme au Québec?

Bien sûr, autant à Montréal qu’à Québec ! Les intégristes font progresser leur cause par leurs discours, l’endoctrinement et le prosélytisme. Ils ont une longueur d’avance sur nous. On ne comprend pas ce qui se fait sur le terrain, dans différents lieux, comme certaines mosquées, des cercles de discussion de femmes, des centres de dialogue ou de prière, dans des centres pour les jeunes aussi.

Avec Internet, c’est devenu un lieu ouvert. En ce qui concerne l’islam, on y trouve des prêches virulents, haineux, contre les « mécréants » que sont les musulmans démocrates, les chrétiens et les juifs. On apprend aux gens à les haïr, à ne pas les prendre pour modèles. À détester leurs valeurs, la démocratie, la femme… Ces discours peuvent venir d’ici ou d’ailleurs, mais ils sont accessibles au Québec. Les jeunes y prêtent l’oreille, parce qu’on ne leur donne pas assez la chance de s’intégrer ici.

Comment se manifeste l’intégrisme au quotidien?

Il touche d’abord les femmes. Les intégristes s’attaquent à leur comportement, à leur autonomie, à leur apparence. À leurs rapports avec les hommes et la société, autant en privé qu’en public. Les femmes sont un élément central de leur lutte. Mais pour justifier leur oppression, il faut une raison majeure. Ce n’est pas facile. En prétextant la liberté de religion, ça passe mieux.

Par exemple, dans les écoles et les universités, des intégristes surveillent les jeunes femmes musulmanes et leur interdisent de partager leur table avec des mécréants ou de faire leurs travaux avec des hommes.

Certaines communautés veulent soustraire les enfants à l’école, parce que le programme scolaire n’est pas conforme à leur vision du monde. On le voit dans plusieurs communautés, notamment chez les juifs hassidiques.

Il n’y a pas que l’islam aux prises avec l’intégrisme…

Bien sûr que non. L’intégrisme, c’est le gouvernement de Dieu. Peu importe le dieu. Il y a la montée de la droite religieuse américaine qui nous rattrape, on le voit à la Chambre des communes, à Ottawa, avec les évangéliques, qui tentent de rouvrir le débat sur l’avortement avec des projets de loi. Ça touche encore le droit des femmes. On est dans le siècle des intégrismes. Il faut s’y attaquer, mais avant, il faut le comprendre.

Comment peut-on lutter contre ce phénomène?

3 % : le pourcentage de Québécois de confession musulmane
Source : Statistique Canada, 2011

On ne doit pas mettre en péril les droits acquis avec l’arbitraire de l’accommodement religieux, le cas par cas. Il faut établir des balises claires. Par exemple, il est inacceptable que quelqu’un refuse d’être servi par une femme qui travaille pour l’État. Ce n’est pas négociable. Quelqu’un ne peut pas arrêter de travailler pour aller prier, ça entrave le fonctionnement de l’État. On doit intégrer la neutralité religieuse de l’État dans la Charte des droits et libertés. Tout comme les autres partis à l’Assemblée nationale, je suis d’accord avec ce volet du projet de loi 60, qui veut encadrer les demandes d’accommodements.

Mais vous n’êtes pas d’accord avec l’aspect le plus controversé de la charte du PQ, celui qui interdit les signes religieux dans la fonction publique et parapublique?

Le projet de loi 60 fait du « mur à mur » inutilement. Le plus loin où je propose d’aller, c’est une interdiction pour les personnes en position d’autorité, comme les policiers, les juges ou les gardiens de prison. C’est le consensus qui se dégage dans la société et on peut l’utiliser comme socle sur lequel construire la lutte contre l’intégrisme.

Car ce n’est pas du tout avec cette disposition sur les signes qu’on va lutter contre l’intégrisme. On ne touche pas aux comportements, aux gestes, au prosélytisme. C’est là où se trouve le véritable enjeu. L’État doit être neutre dans ses actions, pas dans son code vestimentaire, sauf pour les symboles dégradants pour la femme, comme la burqa, le niqab et le tchador.

Vous avez préparé un projet de loi pour lutter contre l’intégrisme. Que contient-il?

J’ai l’intention de le présenter à l’Assemblée nationale et le contenu doit rester secret jusque-là.

Pour l’instant, je peux dire que nous devons d’abord documenter le phénomène de l’intégrisme, y compris la façon dont il évolue dans un contexte québécois. Je propose de créer un organisme de surveillance. Et pas seulement un groupe d’académiciens qui jasent de théories. Je parle de gens sur le terrain, qui suivent ce qui se passe, qui comprennent la langue et la façon de penser des intégristes. Après, on saura quoi faire pour le contrer, comment s’ajuster.

Les intégristes nous connaissent sous toutes nos coutures. Nos lois, nos règlements, nos leaders, nos politiques… Mais nous, nous ne les connaissons pas, et c’est à leur avantage. Ils savent comment manipuler. Et ils sont super bien financés, notamment par l’Arabie saoudite.

« Le combat n’est pas entre les chrétiens et les musulmans, mais entre les démocrates et les intégristes de toutes les religions. »
– Fatima Houda-Pépin

Ensuite, il faut cesser de faire de l’amalgame. Tous les croyants ne sont pas des intégristes. La majorité des croyants pratiquants considèrent les intégristes comme l’ennemi de l’islam, qui tentent de contrôler leur foi et qui veulent la transformer en combat politique.

En 2007, lors des élections qui ont eu lieu après la motion contre la charia que j’avais fait voter à l’Assemblée nationale, les intégristes disaient de ne pas voter pour la députée qui avait fait échouer l’arrivée de la charia au Québec. En plus de leurs discours, ils ont distribué des brochures dans plusieurs langues. Dans ma circonscription, des gens m’ont prévenue après la prière du vendredi. Beaucoup étaient scandalisés qu’on leur dise comment voter. Les intégristes ne sont pas l’islam et les musulmans le leur ont fait sentir. J’ai été réélue. Il faut tendre la main aux gens des communautés qui ne sont pas dans l’intégrisme.

Les discours d’exclusion m’inquiètent, y compris le débat sur les signes religieux dans la fonction publique.

Pensez-vous que l’interdiction complète des signes religieux dans la fonction publique peut provoquer davantage d’exclusion?

Ce qui pousse les gens, souvent des jeunes, vers les intégristes, c’est d’abord l’exclusion du marché du travail, le sentiment de rejet. Ces jeunes ont des compétences, ils ont souvent étudié ici, mais ils ne trouvent pas d’emploi à la hauteur de leurs compétences dans le secteur privé ou dans la fonction publique. Ils deviennent vulnérables et certains se font plus attentifs au discours des intégristes, qui alimente le sentiment de repli identitaire. C’est vrai dans toutes les communautés, pas seulement chez les musulmans.

Le voile est-il un symbole intégriste?

Le foulard n’est pas islamique. C’est un habit traditionnel qui était porté dans plusieurs religions. Il est devenu un instrument des intégristes, qui se sont approprié ce symbole pour en faire une carte d’identité politique. Comme ils l’ont fait, de façon extrême, avec la burqa, le niqab et le tchador, qui étaient aussi des habits traditionnels et non pas religieux. Ils utilisent ces symboles pour imposer leurs valeurs, leur vision, au centre desquelles la femme est une composante importante.

Aujourd’hui, le foulard est également porté par des croyantes qui ne sont pas des intégristes. Il ne faut pas tout mélanger. À mon sens, les femmes peuvent le porter à leur gré, tant qu’elles ne visent pas à convertir ou à endoctriner les autres. C’est le geste qui est important, qui doit rester neutre quand il est question de l’État. Il ne faut pas, non plus, réduire l’islam à un fichu ! Les intégristes se sont approprié l’islam, ils l’ont mis en bouteille, alors que c’est une grande religion et une grande civilisation.

Il faut garder un équilibre entre le droit à la liberté religieuse, qui est un droit universel, et la lutte contre l’intégrisme. C’est un dosage délicat…

Je suis d’accord. J’ai le plus grand respect pour les croyants pratiquants, quelle que soit leur religion. Avant d’être en politique, j’ai organisé des conférences sur le dialogue interreligieux. Les religions peuvent être à la fois une source de rapprochement et une source de conflit. Je mise sur le rapprochement. Au Maroc, j’ai grandi dans ça, alors je suis à l’aise. L’espace étatique, les organismes publics doivent être neutres par rapport aux religions. Mais les gens peuvent être croyants.

Êtes-vous une musulmane pratiquante?

L’islam est une religion sans intermédiaire, où les musulmans sont en relation directe avec Dieu, contrairement à la religion catholique, qui a le sacerdoce, une hiérarchie. Le musulman n’a de comptes à rendre à personne. Il peut être croyant ou non, pratiquant ou non, peu importe. La seule chose qui compte, c’est le rapport entre lui et Dieu. Alors, je n’ai pas à répondre sur mes croyances ou pratiques religieuses. C’est personnel.

J’adore les mosquées, parce que c’est la maison de Dieu et que ce sont souvent de belles architectures. Mais je ne vais jamais dans les mosquées contrôlées par les intégristes. Jamais, sous quelque considération que ce soit, y compris en campagne électorale.

Certaines personnes dans la communauté musulmane vous reprochent-elles de ne pas être suffisamment croyante?

Les musulmans du Québec sont peu pratiquants. Environ 15 % fréquenteraient la mosquée le vendredi.

Je suis fière d’être musulmane et je ne vais laisser personne me définir. Je sais ce que je suis. Dans l’islam, il n’y a que Dieu qui peut juger de la foi des gens. Les autres, qui sont-ils pour se permettre de juger mon appartenance à l’islam ?

Vous avez des antennes sur le terrain. Comment la communauté musulmane vit-elle le débat actuel sur la Charte de la laïcité?

Après les événements terroristes du 11 septembre 2001, j’ai fait beaucoup de conférences dans les universités, mais aussi dans les entreprises et auprès des gestionnaires de ressources humaines. C’était une période très émotive. Les musulmans devenaient les ennemis. Les agences de recrutement me disaient qu’elles recevaient des consignes des employeurs : « pas d’Arabes ou de musulmans ». Il y avait un choc.

Chaque fois qu’il y a une crise qui touche le foulard ou les communautés musulmanes, il y a un effet sur l’emploi et la capacité d’intégration de celles-ci. Cela renforce les préjugés. Je le constate sur le terrain. Et pas seulement chez les femmes qui portent le foulard. On est musulmane même si on ne le porte pas. On semble avoir créé un islam médiatique qui va avec le foulard, mais c’est une distorsion de la réalité.

Nous avons le devoir de consolider les droits de chacun et de contribuer à l’harmonie sociale. Il faut permettre à la société québécoise d’avancer, avec sa grande diversité, celle de toutes les communautés. Il faut préserver cette relation de confiance. Le combat n’est pas entre les chrétiens et les musulmans, mais entre les démocrates et les intégristes de toutes les religions. L’opinion publique ne doit pas stigmatiser une communauté, l’exclure, car cela va pousser les gens vers l’intégrisme. Il faut bâtir des ponts entre les gens, tenter de connaître l’autre, au travail ou à l’école, ne pas arrêter de se parler. C’est la meilleure façon de lutter contre l’intégrisme.

Est-ce que l’intégrisme mène directement au terrorisme?

« L’opinion publique ne doit pas stigmatiser une communauté, car elle va pousser les gens vers l’intégrisme. Il faut bâtir des ponts entre les gens, connaître l’autre, se parler. C’est la meilleure façon de lutter contre l’intégrisme. »
– Fatima Houda-Pépin

Non. Le terrorisme est une question de sécurité nationale. C’est le niveau extrême de l’intégrisme. Mais il ne faut pas sous-estimer son attrait au Québec.

Les intégristes ne pensent pas comme nous. Pour eux, les frontières géographiques n’existent pas. Ça fait des années que du recrutement se fait aux portes des mosquées, au Canada et au Québec, pour envoyer des jeunes se battre à l’étranger au nom du djihad ou encore pour qu’ils soient « formés » au Soudan, au Yémen, au Pakistan, en Irak, en Somalie… Il faut être à l’écoute de ce qui se dit dans ces endroits et comprendre. Pour ça, il faut y mettre des ressources, des gens qui comprennent l’arabe, l’ourdou, l’anglais… Il y a des mouvances internationales très actives ici. Des imams financés par l’Arabie saoudite, le Pakistan, les Frères musulmans d’Égypte…

Pensez-vous que le Code criminel renferme tout ce qu’il faut pour lutter contre l’intégrisme et le terrorisme?

Il y a certainement des choses à ajuster, mais l’essentiel des outils existe. Je suis très préoccupée par la propagande haineuse sous couvert de la religion. Ça se fait tous les jours, mais on n’est pas là pour surveiller ou entendre ce qui se dit. Il faut des mesures. On ne naît pas terroriste, on le devient. Il y a des étapes, un endoctrinement, on entre dans des cercles. Comment chemine-t-on vers l’extrémisme religieux, même ici, pour finir par devenir terroriste ? Nous n’avons pas beaucoup d’information.

Je reviens sur le débat au Québec. Comment peut-on sortir du dialogue de sourds qui semble s’être installé entre les partis politiques sur la Charte de la laïcité?

Je suis une femme de dialogue. Il y a une position radicale, celle du PQ, une position mitoyenne, celle de la CAQ, et une autre position, qui à mon sens ne va pas assez loin, celle du PLQ. Affirmons la neutralité religieuse de l’État dans la Charte des droits et libertés, balisons les accommodements religieux et interdisons les signes religieux seulement pour les personnes qui représentent l’autorité de l’État. Mesurons les effets, mettons en place des mesures pour lutter contre l’intégrisme et ajustons au besoin. Il sera toujours temps de légiférer de nouveau. Faisons avancer le Québec. Pas le PQ, le PLQ ou la CAQ, mais le Québec.

Êtes-vous déçue du leadership des chefs de parti dans ce débat?

Ce que j’aurais aimé voir, c’est la première ministre, Pauline Marois, avec le chef de l’opposition officielle, Philippe Couillard, le chef de la CAQ, François Legault, ainsi que Françoise David, de Québec solidaire, assis à la même table pour dire que cet enjeu-là est important, mais délicat, qu’il concerne tout le monde et qu’il faut trouver un consensus minimal pour faire avancer le Québec et la laïcité de l’État. Je sais que je rêve un peu et que les partis, à l’approche d’une campagne électorale, n’en sont pas là. Mais si on veut vraiment faire quelque chose de constructif pour le Québec, c’est possible.

Vous n’êtes plus dans le caucus du PLQ en raison de votre divergence d’opinions avec votre chef et vos collègues députés. La ligne de parti est-elle trop rigide dans notre système parlementaire?

Il y a un débat à faire. Je suis pour la solidarité, pour le respect du chef. Mais quand on fait un débat qui touche les convictions des gens, il faut que la ligne de parti, de manière exceptionnelle, leur permette de vivre avec leurs convictions. Je ne suis pas contre mon parti, je tente de l’amener là où je pense qu’il doit aller. Je vais attendre de voir le projet de loi 60 dans son état final avant de décider de mon vote. Dans son état actuel, je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il y a dans ce projet de loi. J’espère encore que le PQ et Pauline Marois vont tenter de faire avancer le Québec en allant chercher le consensus.

+

Née au Maroc, Fatima Houda a grandi dans une famille musulmane pratiquante et fréquenté l’école coranique  à une époque où l’intégrisme était encore peu répandu. En 1974, à l’âge de 25 ans, elle vient étudier en science politique à l’Université Laval. Elle fait la connaissance de Paul Pepin, qu’elle épouse, et s’établit définitivement au Québec. Élue en 1994 sous la bannière libérale, elle demeure la seule députée musulmane à l’Assemblée nationale. En 2006, elle s’est opposée avec force — et succès — à l’implantation au Canada de la charia et des tribunaux islamiques.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie