Le coup de poker d’Ignatieff

Le chef libéral veut gagner les prochaines élections en disant la vérité aux Canadiens ! Un pari audacieux à l’ère de la langue de bois. Voici son plan.

S’il pouvait, d’un coup de baguette magique, changer un pan de l’histoire canadienne, Michael Ignatieff empêcherait la pendaison de Louis Riel, en 1885 ! « C’était une erreur tragique, qui a déclenché un malentendu qui dure encore entre le Canada français et le Canada anglais, dit-il de sa voix posée. En 1872, l’ouest du Canada parlait français. On a perdu la chance d’avoir une identité française pancanadienne. Après la pendaison de Riel, les Canadiens français ont dit que l’Ouest ne leur appartenait plus. »

Le chef du Parti libéral du Canada fait le pari de la franchise, un pari parfois risqué en campagne électorale. Il veut même en faire l’épine dorsale d’un éventuel gouvernement libéral. « Je tiens à former un gouvernement qui dit la vérité sur le monde dans lequel nous vivons et sur les défis que nous allons devoir affronter. »

Pourtant, les idées de Michael Ignatieff sont méconnues. Des commentateurs parlent du « mystère Ignatieff », alors que des critiques plus féroces soutiennent qu’il manque de contenu. Depuis qu’il a pris la tête des libéraux fédéraux, en décembre dernier, Michael Igna­tieff s’est attelé à rebâtir son organisation et à talonner le gouvernement conservateur aux Communes. Il a donné très peu d’entrevues et n’a dévoilé son programme qu’au compte-gouttes.

Mais à l’approche d’une possible campagne électorale, cet automne, Michael Ignatieff abat son jeu. Dans sa première grande entrevue accordée à un magazine canadien, il révèle ses intentions pour relancer l’économie, éliminer le déficit, lutter contre les changements climatiques et soulager le système de santé. L’actualité l’a rencontré dans un vignoble des Cantons-de-l’Est à la fin août, pendant sa tournée dans le sud du Québec.

Le Canada est-il condamné à être dirigé par des gouvernements minoritaires tant que le Bloc sera aussi fort au Québec?

– Nous assistons à un changement fondamental dans la politique fédérale au Québec. Quand je vais dans de petites villes de la Gaspésie ou des Cantons-de-l’Est qui ont voté pour le Bloc, les maires me disent qu’ils ont besoin d’un partenaire fédéral. Qu’après 16 ans, ce vote de protestation et d’affirmation québécoise ne donne rien. Avec moi et les libéraux, le Québec va jouer un rôle important. Les plus grands gouvernements du Canada avaient des Québécois au centre de leur action. Je pense à celui de Lester B. Pearson, qui a aidé le Québec dans sa Révolution tranquille. Il y avait alors, à Ottawa, un gouvernement qui comprenait ce que le Québec voulait faire. J’aimerais offrir ça aux Québécois. Je pense qu’on peut être québécois et canadien à la fois, dans l’ordre qui vous semble le bon. On n’impose pas une identité pancanadienne. C’est pourquoi l’existence d’une nation québécoise allait de soi pour moi.

De nombreux critiques vous reprochent de ne pas avoir de grand projet mobilisateur pour le pays. Qu’allez-vous proposer pour faire rêver les gens ? Quel sera votre « Yes, we can » à vous ?

– [Longue pause] Je crois que les Canadiens ont avant tout besoin d’un gouvernement fédéral qui réponde aux questions difficiles qui se posent. On a eu trois ans d’un gouvernement qui n’affronte plus les vrais défis des Canadiens, comme celui de créer une économie nouvelle basée sur la recherche et les technologies vertes. En cette époque de mondialisation féroce, on ne peut pas uniquement dépendre du marché américain ou de nos ressources naturelles. Il faut un gouvernement qui a une vision et qui imprime une trajectoire, avec une stratégie industrielle. Je veux un gouvernement qui dit la vérité. Je n’offre pas de projet mobilisateur, j’offre la vérité sur le monde dans lequel nous vivons et sur les défis que nous allons devoir relever.

L’économie préoccupe les Canadiens. Le déficit atteindra 50 milliards de dollars cette année et pourrait totaliser plus de 170 milliards dans cinq ans. Si vous accédez au pouvoir, que ferez-vous pour revenir à l’équilibre budgétaire ?

– Les conservateurs ont creusé le trou, je suis prêt à nous en sortir. Il faut se souvenir qu’on l’a déjà fait, en 1993, lorsque le déficit laissé par le gouvernement conservateur atteignait 42 milliards de dollars. Ç’a été un travail difficile. On a révisé des programmes, on a fait beaucoup de sacrifices. Et c’est vrai qu’on a parfois été trop dur. Par exemple, le fédéral a délaissé le domaine du logement abordable dans les années 1990. C’était une erreur. Mais on a appris et on peut corriger le tir.

En avril, lors d’un rassemblement en Ontario, vous avez dit que toutes les options étaient possibles pour combler le déficit. Est-ce que cela inclut une hausse de la TPS ou des impôts ?

– On m’avait alors posé une question hypothétique, et c’est une erreur en politique de répondre aux questions hypothétiques ! Si j’y ai répondu, c’est parce qu’elle venait d’un retraité qui me demandait ce que j’allais faire pour que ses petits-enfants ne soient pas écrasés par le fardeau de la dette. J’ai dit : « Je vais faire le nécessaire. » Mais soyons clairs : je ne veux pas alourdir le fardeau fiscal des contribuables et des entreprises. Surtout pas au moment où l’on tente de sortir d’une crise économique. C’est crucial. Il faut examiner chaque élément du budget fédéral pour voir où on peut économiser. Et éviter de transférer le fardeau aux provinces. C’est une autre erreur que nous avons commise dans les années 1990 et qu’on ne doit pas répéter.

Quelle est votre stratégie pour éliminer le déficit ?

– On ne va pas réduire le déficit à zéro, mais le placer sur une trajectoire décroissante non équivoque. Nous allons proposer une cible sur cinq ans, un certain pourcentage du PIB qui représentera un seuil que le déficit ne devra pas dépasser. Cela va donner une direction claire à toute la politique budgétaire du gouvernement.

Vous renoncez donc à éliminer le déficit à l’intérieur d’un premier mandat de cinq ans…

– Je crois que ce n’est pas raisonnable de prédire un tel résultat. Les Canadiens peuvent accepter un déficit s’il s’agit de stimuler l’économie et si on a une cible claire pour l’éliminer.

Et quel est votre plan pour relancer l’économie ?

– Nous ne sommes pas seulement en récession, nous sommes en restructuration de l’économie. C’est ça qui est dramatique. On perd des emplois parce que la demande a chuté, bien sûr, mais d’autres disparaissent à jamais. Nous aurons toujours un secteur manufacturier et un secteur forestier, mais les produits seront différents : les autos seront plus écologiques, par exemple. On produira plus de biocarburant et moins de « deux-par-quatre ». Une restructuration demande une stratégie complète pour créer les emplois de demain.

Premièrement, il faut ouvrir de nouveaux marchés. Les conservateurs ont négligé le seul pays où il y a une véritable croissance : la Chine. Nous sommes trop dépendants des Américains. Il faut diversifier les marchés, en commençant par l’Inde, la Chine et le Brésil, ensuite l’Europe.

Deuxièmement, il faut investir dans nos infrastructures d’exportation. Le programme des conservateurs pour stimuler l’économie n’a pas de direction. Ils arrosent partout. Nous devons investir dans les portes d’entrée du Pacifique et de l’Atlantique, dans les ports et les aéroports. Sous les conservateurs, la productivité a chuté chaque année. C’est grave.

Troisièmement, il est crucial de diminuer le coût de l’énergie dans la fabrication des produits. Il faut être vert le plus vite possible. C’est la clé de l’économie de demain et de l’amélioration de notre productivité. Le secteur manufacturier comprend que si on ne diminue pas la facture d’électricité, on perdra des emplois.

Quatrièmement, il faut miser sur la formation du capital humain, comme l’éducation postsecondaire, la formation des travailleurs et l’intégration des immigrants. La formation dans les deux langues officielles, par exemple.

Cinquièmement, l’investissement dans les sciences et les technologies. Si on fait tout ça, on a un vrai plan de relance économique!

Ottawa est en train de mettre en place un système pancanadien de réglementation des valeurs mobilières. Le Québec y est farouchement opposé. Quelle est votre position ?

– Le Québec n’est pas isolé sur le sujet. L’Alberta est réticente, la Colombie-Britannique aussi. Et elles ont de bonnes raisons de l’être : elles craignent de perdre leur expertise régionale. Comme il est question de champs de compétences, on devrait demander à la Cour suprême de trancher. Ensuite, on verra. Personnelle­ment, je ne suis pas un centralisateur opiniâtre. Je suis ouvert à l’idée d’un système pancanadien, mais pas convaincu de sa pertinence. La vraie question, qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est : que faut-il faire pour protéger les gens ?

L’environnement préoccupe aussi les Canadiens. Si vous étiez au pouvoir en décembre, quelle position défendriez-vous à la Conférence sur les changements climatiques de Copenhague, où l’on vise la signature d’un traité qui remplacerait celui de Kyoto ?

– Je veux que le Canada soit actif à Copenhague. La politique de Stephen Harper en environnement s’est toujours résumée à quatre mots : « J’attends M. Bush », et maintenant, « J’attends M. Obama ». Le Canada n’a pas de politique environnementale, ce qu’il faut changer. J’ai le plus grand respect pour M. Obama, mais je ne veux pas qu’il dicte la politique environnementale du Canada. Je sais bien que les cibles absolues de réduction des gaz à effet de serre que nous devons mettre en place dans un marché du carbone doivent être semblables à celles des États-Unis, sinon notre industrie va se déplacer vers le sud. Mais on peut quand même être des leaders, pas des suiveurs.

Si les grands émetteurs, comme la Chine, l’Inde et le Brésil, refusent d’adopter des cibles absolues de réduction des gaz à effet de serre, le Canada devrait-il quand même signer un nouveau traité ?

– Les conservateurs disent qu’ils ne feront rien si les autres ne font rien. Pour ma part, je pense que l’économie canadienne profitera d’un effort de réduction des gaz à effet de serre, même si l’Inde, la Chine ou le Brésil ne sont pas d’accord à Copenhague. Il faudra voir les documents, mais je serais prêt à signer un traité, même s’il n’est pas parfait, même si la participation des autres pays n’est pas totale. Il faut agir. Pas par vertu, mais pour des raisons économiques. La seule façon de l’emporter sur nos concurrents dans le secteur manufacturier est d’avoir une facture d’énergie plus basse qu’eux. Cela va garantir des emplois à long terme. Être vert plus vite est la voie royale vers une économie plus performante.

Quels objectifs de réduction des gaz à effet de serre le Canada devrait-il accepter à Copenhague ?

– D’abord, on parle de cibles absolues, et non de cibles d’intensité, comme le font les conservateurs. Mais ces cibles doivent être raisonnables. On m’a critiqué quand j’ai dit que les sables bitumineux sont une industrie nationale. J’ai dit cela parce que l’énergie est une question d’unité nationale. Le Bloc québécois se fiche de l’Alberta, mais pas moi. Je veux être le premier ministre de tout le Canada. Ça ne veut pas dire que j’accepte l’exploitation des sables bitumineux telle qu’elle se fait actuellement. Mais on peut élaborer une bonne politique environnementale fédérale qui ne va pas détruire une industrie qui emploie des milliers de Canadiens. Il faut un équilibre. Je suis pragmatique sur cette question. Je suis en faveur de l’énergie renouvelable, mais on aura encore besoin de carburant pendant une bonne cinquantaine d’années. Il faut donc être à Copenhague pour promouvoir des cibles absolues raisonnables économiquement parlant.

À propos du rôle du Canada dans le monde : l’OTAN a récemment demandé au Canada de revoir sa décision de quitter militairement l’Afghanistan en juillet 2011. Si vous prenez le pouvoir, que ferez-vous ?

– La porte est fermée à une prolongation de la mission militaire actuelle. Ça, c’est clair. Notre parti, et le Canada entier, je crois, réfléchit toutefois à la poursuite d’une mission humanitaire, axée sur le développement. Sur la formation de soldats afghans, aussi. Nous voulons aider les Afghans à se défendre. Mais notre mission de combat est terminée.

L’armée canadienne est désormais perçue comme une force combattante plus que comme une gardienne de la paix. Quel rôle un gouvernement Ignatieff voudrait-il lui confier ?

– Je serai toujours contre l’emploi de l’armée canadienne pour des opérations de guerre qui ne sont pas approuvées par l’ONU. Le Canada n’est pas un conquérant. J’ai été journaliste et j’ai assisté à la guerre des Balkans. J’y ai vu les Casques bleus canadiens. Je suis allé au Rwanda après les massacres et j’ai vu les troupes de Roméo Dallaire, j’ai vu ce qui s’est passé. Je suis pour les Casques bleus. Mon père a d’ailleurs travaillé à leur création avec le premier ministre Pearson. Le problème est que, parfois, la paix n’est même pas installée. Que fait-on, alors ? Qu’aurait-on dû faire au Rwanda ? Il faut aussi être capables d’envoyer nos soldats pour établir la paix, avec des moyens robustes.

Le système de santé canadien craque de partout. Comment envisagez-vous de lui donner de l’air frais ?

– Avant tout, il faut respecter les champs de compétences des provinces. Ce serait de la folie que le fédéral gère tous les systèmes de santé. Il a déjà la responsabilité de la santé des autochtones, et il faut admettre que ce n’est pas génial. Il faut commencer par remettre en ordre le système pour les autochtones.

Ensuite, il faut réfléchir autrement. Il faut travailler à la promotion de la santé en collaboration avec nos partenaires des provinces. Car si on ne fait rien pour diminuer la demande des services de santé, nous nous dirigerons directement vers un gouffre. Cela veut dire encourager des habitudes de vie saines, comme mieux manger, faire plus d’exercice. Il faut élaborer une stratégie contre le diabète, et ainsi de suite. Le fédéral peut s’investir dans ce travail d’éducation, il peut être un leader de la recherche dans ce domaine : le Nouveau-Brunswick a-t-il fait quelque chose qu’on peut reprendre ailleurs ? Le rôle du fédéral n’est pas de gérer le système de santé, mais il peut l’inciter à l’innovation.

Seriez-vous prêt, comme le demande l’Assemblée nationale, à accorder au Québec tous les pouvoirs et les budgets en matière de culture ?

– En matière de culture, je crois que la meilleure façon d’agir est de travailler ensemble. Je ne vois pas de nouveau partage des pouvoirs à l’horizon. Je pense que le Québec a tout ce dont il a besoin. Ce qu’il faut, c’est collaborer en respectant les compétences de chacun. Quand je vivais à Londres, je voyais que la Maison du Québec et l’ambassade du Canada travaillaient ensemble pour faire la promotion des artistes québécois. Il n’y avait pas de conflit. C’est ça, ma vision. J’ai toujours cru que le Québec pouvait avoir des relations avec d’autres pays. Ottawa n’en a pas le monopole. Le fédéral a la responsabilité de promouvoir et de protéger les francophones hors Québec. Je pense que nous avons aussi le droit d’aider les  artistes québécois à réussir à l’étranger.

Vous avez déjà parlé de la construction d’un train à grande vitesse ?

– Nous sommes en réflexion. Le problème est que nous avons un déficit de 50 milliards ! Bien sûr que le TGV est un projet mobilisateur, et le maire de Québec est aussi enthousiaste que celui de Windsor. Le TGV est un moyen de développement économique régional sans pareil. C’est une vitrine pour la technologie canadienne grâce à Bombardier. Et je ne parle pas seulement du cor­ridor Québec-Windsor, mais aussi de celui d’Edmonton-Calgary et de Vancouver-Seattle. Je suis l’arrière-petit-fils de George Munro Grant, le propagandiste du 19e siè­cle le plus connu du chemin de fer canadien. C’est dans mes veines. C’était un projet fou à l’époque de penser qu’un petit pays comme le Canada pouvait avoir un chemin de fer national. Mais ils l’ont fait. Il faut voir grand.

Vous semblez prêt à défaire le gouvernement Harper cet automne. Pourquoi se lancer dans une campagne électorale si c’est pour avoir un autre gouvernement minoritaire ?

– J’accepte les résultats des élections d’octobre 2008. C’était la décision du peuple. Mais je suis face à un gouvernement qui refuse de coopérer, qui ne fait pas son travail. Qu’est-ce que je dois faire ? Le main­tenir en vie parce que les gens ne veulent pas d’élections ? Ou le faire tomber et dire ce que je pense au fond de moi-même, c’est-à-dire que nous méritons mieux que ça ?

 

 

 

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