Le défi (presque) impossible de Jean Charest

Ce qui était aussi prévisible qu’une tempête de neige en mars est maintenant confirmé : la première salve de sondages décrit un terrain hostile à la candidature de Jean Charest au Parti conservateur. A-t-il au moins une chance ?

Justin Tang / La Presse Canadienne / montage : L'actualité

Tout au long de sa carrière politique, Jean Charest n’a jamais craint les défis : qu’il s’agisse de prendre la direction des progressistes-conservateurs décimés après la débâcle de 1993 (qui, le temps d’une élection, sont passés du statut de gouvernement majoritaire à celui d’un parti marginal, avec seulement deux députés), ou encore d’agir en tant que l’un des principaux visages du camp du Non lors du référendum de 1995. Mentionnons de plus son choix de quitter Ottawa pour aller affronter Lucien Bouchard (son ancien collègue ministre dans le cabinet de Brian Mulroney) à Québec lors de l’élection générale de 1998. D’ailleurs, malgré l’immense popularité du premier ministre péquiste, le Parti libéral du Québec avec Jean Charest à sa tête avait remporté le vote populaire, mais perdu l’élection, un résultat suffisamment fort pour maintenir Charest comme chef de l’opposition officielle.

Reste que la course à la direction du Parti conservateur du Canada (PCC) dans laquelle il s’est officiellement engagé ce jeudi pourrait s’avérer le plus grand défi de sa carrière, sinon une tâche… impossible (ou presque).

Un nouveau sondage Abacus Data nous donne un aperçu du défi colossal qui attend Jean Charest. La maison de sondage d’Ottawa était sur le terrain à la fin du mois de février pour demander à son panel de répondants leurs impressions positives et négatives sur les candidats à la direction du PCC. À l’échelle du pays, Charest obtient des appuis similaires à ceux du candidat présumé favori, le député d’origine albertaine Pierre Poilievre : 16 % des répondants ont une impression positive de Charest (contre 15 % pour Poilievre), et les deux candidats suscitent une impression négative chez 21 % des répondants. Jean Charest bénéficie d’une notoriété marginalement plus élevée que celle de Poilievre.



Les impressions négatives qui affectent Jean Charest sont toutefois concentrées dans sa patrie (voir graphique ci-dessous), de sorte qu’un PCC dirigé par le Québécois éprouverait probablement les mêmes difficultés à rallier les électeurs nationalistes acquis au Bloc qu’avec les chefs précédents. À la décharge de Charest, Pierre Poilievre ne fait guère mieux, récoltant 8 % d’impressions positives contre 24 % de négatives au Québec.



Ni un ni l’autre ne se distingue en Ontario, dans l’Atlantique et au Manitoba, tandis que dans l’Ouest Poilievre s’attire davantage de sympathie, alors que la candidature Charest soulève un peu plus d’indifférence auprès des sondés (voir les détails du sondage et l’analyse du PDG d’Abacus Data, David Coletto, ici, en anglais seulement).

Ces chiffres donnent une mesure de l’intérêt pour les candidats parmi l’ensemble de la population, mais ne révèlent rien de l’humeur de ceux qui, potentiellement, pourraient choisir le prochain chef conservateur, c’est-à-dire les membres actuels et futurs du parti.

À cet égard, Abacus a isolé les résultats des électeurs du PCC — dont on peut présumer sans se tromper que la majorité de ces derniers s’y trouvent — dans son échantillon national.


Poilievre obtient le meilleur résultat net (33 % d’opinions positives, 11 % d’opinions négatives). Jean Charest, lui, est dans le négatif (17 % d’opinions positives, 20 % d’opinions négatives). Dans cet échantillon, le Québec ne pèse pas lourd, puisque moins de 20 % des électeurs de la province votent conservateur (selon les moyennes actuelles des sondages), ce qui laisse présager que les électeurs du parti dans l’ensemble du pays ne s’entichent guère d’une candidature de l’ancien ministre de l’Environnement fédéral.

Entre-temps, un nouveau sondage de Léger va dans le même sens que celui d’Abacus. En réponse à la question « Laquelle des personnalités suivantes ferait le meilleur chef du Parti conservateur du Canada ? », Poilievre et Charest sont au coude à coude auprès de la population générale, mais Poilievre prend une avance écrasante sur Charest chez les électeurs du PCC avec 41 %.



Jean Charest est le candidat préféré de seulement 10 % des électeurs du PCC dans cet échantillon, à égalité statistique avec Peter MacKay (qui n’a pas encore annoncé sa candidature). Patrick Brown obtient 3 % et Leslyn Lewis, 2 %.

Tout cela n’indique pas exactement la position des membres du PCC, les actuels et ceux qui le deviendront lors des campagnes de recrutement des candidats, mais nous donne une idée de la température de l’eau dans le parti. En tenant compte du nombre de membres qui ont voté lors les courses à la chefferie du PCC de 2017 et de 2020, nous estimons que Jean Charest doit, avec son équipe, recruter environ 60 000 à 100 000 nouveaux membres prêts à soutenir sa candidature dans cette course (en plus de convaincre de nombreux membres actuels de se joindre à lui). Sans quoi, il n’y a tout simplement aucun scénario réaliste où Charest devancera Poilievre au scrutin.

Comme l’échéance pour l’inscription de nouveaux membres est le 3 juin, l’équipe Charest doit recruter environ 1 000 nouveaux membres par jour, tous les jours. Un défi colossal.

Parmi les autres embûches qui pourraient nuire à la réalisation du rêve de Jean Charest de devenir premier ministre du Canada, il y a la candidature de la députée Leslyn Lewis. Elle s’était présentée à la chefferie du parti en 2020 et avait dépassé les attentes en terminant en troisième place derrière Peter MacKay et le futur gagnant, Erin O’Toole. Les partisans de Mme Lewis viennent en grande majorité de l’aile sociale-conservatrice du PCC et, en tant que tels, seraient beaucoup moins susceptibles d’appuyer Jean Charest lors d’un deuxième ou d’un troisième tour de scrutin, si cela devait se produire. Ce n’est un secret pour personne que les conservateurs sociaux du PCC sont beaucoup plus proches de l’aile populiste, dans laquelle s’inscrit Pierre Poilievre, que de l’aile progressiste du parti.

Alors, Charest a-t-il la moindre chance ? Tandis que son principal adversaire a entamé sa campagne il y a déjà plus d’un mois, le fils de Sherbrooke commence à peine la sienne. Et il n’a jamais été judicieux de parier contre Jean Charest. Reste que cette première salve de données laisse croire que la pente sera digne des montagnes Rocheuses pour lui, malgré l’intérêt médiatique que soulève sa présence dans la campagne.