Le double discours de Stephen Harper

Depuis quelques années, au Canada, le discours dominant chez les opposants au droit à l’avortement se fait de plus en plus entendre dans l’espace public et politique.

Le message qu’ils martèlent est que le débat sur l’avortement n’est pas clos.

Et ce, même si cette question fondamentale quant aux droits des femmes est en fait réglée depuis l‘arrêt Morgentaler, lequel, en 1988, décriminalisait l’avortement.

Les groupes organisés qui contestent ce droit des femmes, ce sont essentiellement ceux qu’on appelle les groupes «pro-vie», lesquels, dans les faits, rejettent le libre choix des femmes.

Plusieurs groupes religieux, grands et petits, fondamentalistes ou non, mènent également cette offensive. On en retrouve par ailleurs souvent derrière ces mêmes groupes «pro-vie».

Or, cette offensive pour re-criminaliser l’avortement, elle ne date pas d’aujourd’hui. Elle débutait sous les conservateurs de Brian Mulroney:

La principale charge au niveau législatif pour re-criminaliser l’avortement vint rapidement avec le dépôt de projet de loi C-43 par le gouvernement de Brian Mulroney. La loi fut adoptée en mai 1990 par la Chambre des communes, à majorité conservatrice, mais défaite au Sénat, le 31 janvier suivant, à la suite d’un partage égal des voix.

Mais c’est surtout depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs de Stephen Harper que leur campagne prend de l’ampleur auprès de députés et de ministres en titre à l’oreille particulièrement attentive.

Bref, la droite sociale est nettement présente à Ottawa. Elle n’est certes pas majoritaire, mais son influence se fait néanmoins de plus en plus sentir.

Le double discours de Stephen Harper

Sur la question du droit à l’avortement, le premier ministre Harper tient un double discours aussi troublant que déconcertant et manipulateur.

D’un côté, il jure la main sur le cœur que son gouvernement n’«ouvrira» jamais ce vieux débat.

De l’autre, il laisse ses députés présenter des projets de loi d’initiative parlementaire dont l’objectif est de tenter de re-criminaliser l’avortement en arguant de la protection des droits du fœtus. Ce que les activistes anti-choix nomment «droits de l’enfant qui n’est pas encore né».

Le jupon politique de Stephen Harper dépasse considérablement sur cette question.

Personne ne fera croire que ce premier ministre reconnu comme étant le plus autoritaire de l’histoire moderne du Canada, autant pour son parti qu’au Parlement, se fait «surprendre» par de simples députés qui, oups, tout à coup, sortent de leur chapeau une motion ou un projet de loi anti-choix sans qu’ils ne sachent à l’avance qu’ils pourront le faire en toute impunité au sein même de leur propre caucus…

Si ces députés allaient vraiment à l’encontre des souhaits explicites ou implicites du bureau du premier ministre, nul doute qu’ils seraient sanctionnés.

Cette semaine, la plus récente de ces tentatives prenait la forme d’un vote en Chambre sur la motion M-312 parrainée par le député conservateur Stephen Woodworth.

Cette M-312 allait très loin en demandant qu’un :

comité spécial de la Chambre soit créé et chargé d’examiner la déclaration figurant au paragraphe 223(1) du Code criminel, selon laquelle un enfant devient un être humain seulement lorsqu’il est complètement sorti du sein de sa mère, et de répondre aux questions énoncées plus loin; que le comité spécial se compose de 12 membres, dont sept provenant du parti gouvernemental, quatre de l’Opposition officielle et un du Parti libéral, attendu que son président soit du parti gouvernemental; que les membres du comité spécial soient nommés par le Comité permanent de la procédure et des affaires de la Chambre et que le rapport sur la composition du comité spécial soit présenté à la Chambre au plus tard 20 jours de séance après l’adoption de cette motion; que l’on autorise les substitutions dans la composition du comité spécial, au besoin, conformément aux dispositions de l’article 114(2) du Règlement; que le comité spécial dispose de tous les pouvoirs conférés à un comité permanent en vertu du Règlement; et que le comité spécial présente à la Chambre des communes, dans les 10 mois suivant l’adoption de cette motion, son rapport final comprenant les réponses aux questions suivantes, (i) quelles preuves médicales existe-t-il démontrant qu’un enfant est ou n’est pas un être humain avant le moment où il a complètement vu le jour, (ii) la prépondérance de la preuve médicale concorde-t-elle avec la déclaration figurant au paragraphe 223(1) du Code criminel, selon laquelle un enfant est un être humain seulement lorsqu’il est complètement sorti du sein de sa mère, (iii) quel est l’impact juridique et quelles sont les conséquences du paragraphe 223(1) sur les droits de la personne fondamentaux d’un enfant avant le moment où il a complètement vu le jour, (iv) de quelles options le Parlement dispose-t-il dans l’exercice de son pouvoir législatif conformément à la Constitution et aux décisions de la Cour suprême pour affirmer, modifier ou remplacer le paragraphe 223(1).

Une lecture attentive de la motion confirme à quel point elle constituait une véritable tentative de re-criminaliser l’avortement.

C’est précisément pourquoi le vote sur cette motion marquera à la négative l’histoire moderne du pays.

Si 203 élus ont voté contre, 91 autres ont voté pour cette motion. Ce qui est beaucoup. D’autant que cela comprenait plusieurs ministres conservateurs, dont même la ministre responsable de la Condition féminine, Rona Ambrose.

Ce geste posé par la ministre Ambrose lui a d’ailleurs valu de crouler sous les critiques lui parvenant de partout à travers le Canada.

La présidente de la Fédération des femmes du Québec demande également sa démission en ces termes:

Elle a de toute évidence refusé de défendre un droit fondamental des femmes, et à cet égard-là, elle n’est pas compétente pour assumer son rôle.

***

La réalité politique derrière le tout est que Stephen Harper est prêt à aller très loin pour conforter son aile ultraconservatrice issue du Reform Party et de l’Alliance canadienne.

Et ce, même s’il doit ramener régulièrement sur le tapis parlementaire une question aussi fondamentale pour les droits des femmes

Or, cette «stratégie» électoraliste du chef conservateur comporte un prix social et politique élevé.

Elle nourrit assidûment l’influence des groupes religieux auprès du Parti conservateur, du gouvernement et du Parlement du Canada.

Voir ici, ici, ici, ici et ici.

Ce faisant, cette stratégie électoraliste donne et redonne vie à un débat qui, dans les faits, est clos au Canada. Juridiquement et socialement.

Pour les femmes, le retour répété de cette question sur la place publique a de quoi les inquiéter. Grandement et sérieusement.

D’ailleurs, comme le note ici ma collègue Manon Cornellier, ce même député conservateur Stephen Woodworth n’a pas la moindre intention de mettre fin à sa croisade contre le libre choix des femmes.

Ce qui, de toute évidence, s’inscrit à la perfection dans le double discours de Stephen Harper sur le droit des femmes à l’avortement.

Et comme quoi, certains droits «acquis» ne le sont pas toujours vraiment…

 

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Le double discours de Stephen Harper ne se limite pas à ce sujet. « Langues fourchues » qu’on les appelait autrefois.

Si la tendance se maintient, avec Raymond Bachand, tous les chefs de parti à l’Assemblée nationale ont voté OUI au dernier référendum de 1995.
Le fruit n’est peut-être pas mûr mais il commence à être drôlement près de tomber sur la tête de Stephen Harper.

M. Harper, pour conserver tout son monde, doit donner du mou. Il a permis qu’un simple député cause du remous tout en affirmant que l’on ne franchirait pas le Rubicon, enfin, pas son cabinet.

Pourtant des ministres ont supporté ce projet de loi, Dieu merci, défait en première lecture. Rien n’empêchera ce même député de récidiver lors de la prochaine session.

Pour le moment, le sens commun a prévalu. Vingt fois sur le métier… C’est ce que font les souverainistes après chaque échec au référendum. Un jour, peut-être… Qui sait?

Pour le moment, M. Harper peut dormir sur ses deux oreilles. Il a fait plaisir à sa faction la plus réactionnaire et cette faction a perdu.

La suite au prochain numéro.

Ne soyons pas dupe. Il s’en fou de ce débat… mais il aime l’effet sur son image. Ça lui donne un air « au centre » et le rend plus proche de la moyenne des gens. C’est une stratégie politique bien connu au poker.

Remettre en cause la liberté des femmes de choisir, le contrôle de leur corp, toujours la même antienne chez ces groupes moyennageux. Derrière, pas loin, se profilera, l’interdiction des moyens contraceptifs, comme demandé par les plus extrémistes…le retour des femmes à la maison, etc.

A noter que chez les israélites, par exemple, le foetus n’a aucun droit…ce qui a permis aux anti-sémites de tout poil d’accuser les juifs d’être des avorteurs…

J’ai lu récemment qu’une tunisienne avait été accusée d’atteinte à la pudeur…après avoir été violée par 2 policiers…

http://www.lemonde.fr/tunisie/article/2012/09/26/en-tunisie-une-femme-violee-est-poursuivie-pour-atteinte-a-la-pudeur_1765985_1466522.html

Nos conseurs et nous-même avons encore beaucoup de chemin à faire et le gouvernement de notre ami(?) Stephen Harper nous réserveras sûrement d’autres surprises de ce genre.

Rendons un fois de plus hommage au docteur Morgentaler, a son courage, a sa détermination…

Mais quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, l’avortement restera toujours un geste criminel puisqu’on décide de mettre fin à la vie d’un petit être qui ne demande qu’à vivre et qui n’est absolument pas responsable d’être là. Je comprends que la mère décide de mettre fin à sa grossesse pour des raisons qui peuvent être légitimes, mais il en reste que le petit n’est plus là.
Quant au double discours de M. Harper, comment pourrait-il faire autrement. Il est contre l’avortement. Peux-t-on réellement pour en toute vérité? Même un bandit dirait non.

Parmi les Québécois, quelles sont les personnes désireuses de protéger les petits enfants à naître? Je n’accuse personne, mais je vous assure qu’il yen a pas beaucoup.

Madame Houde:

Personne n’est « POUR » l’avortement. Nous sommes simplement pour le droit des femmes à faire ce choix déchirant le plus sereinement possible dans les circonstances, sans mettre leur vie en danger. J’ai appris cette semaine, à mon grand étonnement, que dans les années 60, les avortements improvisés étaient la première cause d’hospitalisation des femmes au Québec. Oui, la première cause. C’est cela qu’on veut éviter à tout prix et une ministre de la condition féminine devrait minimalement comprendre ça.

Habituellement, ceux qui sont contre l’avortement sont en faveur de la peine de mort. Et l’inverse est aussi vrai.

«Je n’accuse personne» Quel bel euphémisme. Au nom de leur liberté ils prêts, comme toujours, à écraser celle de ceux qui ne pensent pas comme eux.

En plus ils essaient de nous faire croire en leur mensonge. Ils essaient de faire croire qu’un geste est criminel alors qu’il n’en n’est rien. Comment parler de cette manière de faire sans utiliser le terme mensonge ?

Trop de médias sont frileux et refusent de publier les opinions de ceux qui parlent nettement sans utiliser la langue de bois pour dénoncer ces groupes qui eux sont prêts à brimer la liberté des autres au nom de leurs croyances. Ils font clairement de la censure. Allons-nous maintenant les laisser prononcer des fatwas au nom d’une idéologie qui s’appuie sur je ne sais trop quoi ?

J’ai toujours trouvé très étrange le fait que des femmes s’opposent au droit à l’avortement. Rien ni personne ne contraint ces femmes à se faire avorter si elles ne le veulent pas.

@ Francine B

Je vous invite à revisionner le fils de Claude Autant-Lara : JOURNAL D’UNE FEMME EN BLANC.

Sorti en 1965, ce film pose très bien le problème que vous évoquez.

« S’efforcer de se convaincre soi-même de la vérité qu’on a entrevue est le premier pas vers le progrès; persuader les autres est le second. Il en est un troisième, peut-être moins utile, mais fort enviable néanmoins, qui est de convaincre ses adversaires. »
[Louis Pasteur]