Le Gabriel Nadeau-Dubois nouveau

Une opération de recadrage est en cours afin de défaire le chef de Québec solidaire de l’image de révolutionnaire qu’il traîne depuis le printemps érable.

Photo : Guillaume Levasseur / Le Devoir

Sur une photo, on le voit une main sur le ventre rond de sa conjointe. Ici, il peint la chambre de sa fille à naître. Là, il promène cette dernière dans un parc de Rosemont–La Petite-Patrie. Plus loin, il berce la petite « sur le bord de la bouilleuse » d’une cabane à sucre familiale, en partageant un regard complice avec son amoureuse. Gabriel Nadeau-Dubois est devenu père en mars, et c’est difficile de le manquer. 

Le compte Instagram du chef de Québec solidaire (QS) regorge de ces vignettes personnelles qui se veulent charmantes, mais qui ont également l’avantage d’adoucir le souvenir qu’une partie de la population a gardé du « GND » de 2012 : le leader étudiant qui marchait le poing levé et tapait sur des casseroles.

Tout cela n’est pas fortuit. À quelques mois des élections, Québec solidaire travaille à recadrer l’image de son chef, pour la rendre plus humaine et consensuelle. « Au sortir de 2012, j’étais très polarisant parce que j’avais été le visage d’une situation politique ultrapolarisée, reconnaît le principal intéressé. J’en ai toujours été très conscient. »

Or, il n’y a pas que le souvenir de 2012 à atténuer. « Le premier ministre Legault tente de le définir encore comme un radical, presque un ennemi de l’État », relève Thierry Giasson, directeur du Département de science politique de l’Université Laval. « Le débat de l’automne dernier sur les wokes revenait à dire que Gabriel Nadeau-Dubois n’est pas un vrai Québécois prêt à défendre les valeurs de la nation… » Celui qui sera la figure centrale de Québec solidaire pendant la prochaine campagne — Manon Massé lui a passé le flambeau de chef parlementaire en 2021 — devait contrecarrer cette perception, estime le professeur.

Gabriel Nadeau-Dubois ne renie pas son passé. Il ne tente pas non plus d’imiter Françoise David ou Manon Massé, qui ont dirigé les précédentes campagnes.

D’autant que Québec solidaire arrive à une croisée des chemins. Depuis 2008, la formation est en croissance lente, mais constante : de 1, à 2, à 3, puis à 10 députés. Cette fois, les attentes sont élevées. En plus de conserver les circonscriptions gagnées dans quatre régions en 2018, il faudra en ravir d’autres. Les efforts se concentreront là où il y a des universités et des cégeps (QS est premier dans les intentions de vote des 18-34 ans).

En janvier, les téléspectateurs de La semaine des 4 Julie ont pu prendre la mesure du changement opéré chez Gabriel Nadeau-Dubois. Ils ont vu ce soir-là en archives l’incandescent leader des carrés rouges de 2012, puis en direct le chef de QS de 2022 : quelques cheveux gris, la barbe taillée de près, le ton posé, le sourire aux lèvres pour détailler le coup de foudre qu’il a eu pour sa conjointe, sur une terrasse de la rue Beaubien. La chute du récit ? « On a pris un verre, et puis on va avoir un bébé ensemble dans quelques semaines. » 

Gabriel Nadeau-Dubois rappelle pourtant à L’actualité qu’il vient d’une tradition politique où l’exposition de la vie privée est mal perçue. C’est en côtoyant Manon Massé — l’incarnation de la politicienne de terrain, proche des gens — qu’il affirme avoir cheminé sur cette question. « J’ai longtemps été réticent à parler de ma vie quotidienne, dit-il. Mais j’ai accepté le fait que la politique n’est pas que l’affaire de grandes idées. C’est aussi des affects, des émotions, du relationnel. Les gens ne votent pas seulement pour un programme qui flotte dans les airs, ils veulent avoir confiance. »

Et Manon Massé, c’est exactement cela : une relation avec le public. Elle demeure d’ailleurs co-porte-parole de QS. « Bien des Québécois sont tombés en amour politique avec elle en 2018 parce qu’ils se sont identifiés à la personne qu’elle est, analyse son successeur. Ils lui ont fait confiance à elle, pas seulement à Québec solidaire. »

À quelques mois des élections, l’opération autour de Gabriel Nadeau-Dubois semble porter des fruits. 

Un sondage Léger commandé par Québec solidaire, dont L’actualité a pu prendre connaissance en partie, montre qu’il divise moins la population qu’il y a un an. Près de la moitié (48 %) des 1 501 Québécois interrogés au début décembre ont dit avoir une « bonne opinion » du politicien, contre 35 % qui ont répondu en avoir une « mauvaise ». Cet écart positif de 13 points tranche avec les conclusions d’une enquête semblable menée par Léger un an plus tôt, laquelle accordait au député une cote négative de 6 points (35 % d’opinion positive, 41 % de négative).

Une autre donnée est encourageante pour Québec solidaire : seulement 17 % des sondés ne le connaissaient pas. Un tel taux de notoriété — 83 % — vaut de l’or en politique. Seuls François Legault, Christian Dubé et Manon Massé sont aussi connus parmi les élus de Québec.

L’amélioration de la cote du chef n’étonne pas Olivier Turbide, professeur à l’UQAM et spécialiste de la communication politique. « Il y a un gros travail fait par lui et Québec solidaire pour construire cette image plus humaine — montrer l’homme, le conjoint, le père, le sportif derrière le politicien. Et en politique, l’identification, la personnalisation, c’est le nerf de la guerre. »

Si l’opération fonctionne, c’est aussi parce qu’il n’essaie pas de faire un virage à 180 degrés comme Denis Coderre l’an dernier, ajoute le professeur Turbide. Après quatre ans dans l’ombre, l’aspirant à la mairie de Montréal était réapparu « transformé », tant physiquement que mentalement. Le vernis s’est toutefois rapidement fissuré, et le nouveau Denis Coderre a été défait comme l’ancien.

« Gabriel Nadeau-Dubois ne renie pas son passé », souligne Olivier Turbide. Il ne tente pas non plus d’imiter Françoise David ou Manon Massé, qui ont dirigé les précédentes campagnes de Québec solidaire, ajoute le professeur. « Sur le fond, il reste un intellectuel, un urbain, un orateur, et on peaufine son image autour de ça. On mise sur ses forces pour lui donner une dimension plus humaine. »

Dans les coulisses, des stratèges estiment qu’il n’est pas utopique d’espérer former l’opposition officielle au lendemain des élections. Ce n’est toutefois pas ce que laissaient présager les sondages publiés à la fin avril. Québec solidaire a perdu peu d’appuis dans les intentions de vote depuis 2018. Mais il n’en a pas gagné non plus. Et Gabriel Nadeau-Dubois ne se démarque pas d’Éric Duhaime (Parti conservateur) ou de Dominique Anglade (Parti libéral) quand on demande aux répondants qui ferait le « meilleur premier ministre ». 

Pourtant, il a obtenu une grande visibilité médiatique dans les derniers mois, François Legault ayant fait de lui le principal adversaire de ses attaques (et vice-versa). Mais pour le moment, Québec solidaire ne profite pas du réalignement des forces politiques en cours au Québec. La baisse des appuis au Parti libéral et au Parti québécois — les deux « vieux partis » — semble surtout bénéficier au Parti conservateur et à la Coalition Avenir Québec.

La dernière projection du site Qc125 accordait aux libéraux une dizaine de circonscriptions de plus qu’aux solidaires, qui devront surveiller leurs arrières. De bons efforts s’annoncent ainsi nécessaires pour maintenir le siège de Sol Zanetti (Jean-Lesage, à Québec), et encore plus pour conserver celui d’Émilise Lessard-Therrien (Rouyn-Noranda–Témiscamingue).

Sauf que les élections se jouent sur le terrain, et pas cinq mois à l’avance, rappelle le chef de la formation. « La résilience de notre vote montre qu’on a fait notre travail, soutient Gabriel Nadeau-Dubois. On est en position pour continuer notre progression, et on aura les moyens — autant l’argent que les militants — pour mener la plus grande campagne de notre histoire, avec la meilleure équipe de notre histoire et une plateforme plus pragmatique. » Avec, aussi, un nouveau chef moins controversé qu’à ses tonitruants débuts dans l’espace public.

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QS est un peu perdu dans le débat actuel sur le « nationalisme» québécois. Même quand on discute de souveraineté et fédéralisme, personne ou presque ne mentionne QS. Certains accusent ce parti d’être multiculturaliste du fait qu’un partie de sa base est allophone. GND peut essayer de recentrer son image et parler des «vrais enjeux» (crise climatique, inflation, crise du logement), mais la fameuse question de l’urne pourrait le surprendre en octobre. En tout cas, j’espère qu’il restera à la tête de QS. Le Québec a besoin des gens talentueux et engagés comme lui.

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Si Gabriel Nadeau-Dubois sera le principal visage de la prochaine campagne provinciale, puisque Manon Massé lui a passé le flambeau. Il n’est pas à proprement parler chef de Québec solidaire comme cela est écrit en exergue et plusieurs fois dans cet article, il est plutôt « leader parlementaire » et porte-parole de la formation politique. Pas chef du parti.

On se souvient du débat des chefs de TVA de la sortie de Jean-François Lisée lors des précédentes élections quant-à-savoir qui dirigeait effectivement le parti. À telle enseigne qu’advenant une victoire de Québec solidaire lui permettant de former le prochain gouvernement (c’est une hypothèse évidemment…), on ne serait pas assuré que le poste de Premier ministre revienne à Nadeau-Dubois. L’exécutif du parti pourrait choisir un tout autre élu. Ou propulser à l’avant-scène tout autre membre du parti.

Ainsi je pense que dans l’intérêt public, c’est ce genre d’obscurité que monsieur Nadeau-Dubois devrait illuminer. Cela renforcerait grandement sa crédibilité. Et permettrait sans doute de montrer que Québec solidaire est un parti comme les autres et non une secte crypto-gauchiste sur laquelle il ne faut pas se fier.

Car n’en déplaise à ceux qui votent pour Québec solidaire. Ils choisissent un parti gauchiste, dirigé par des gauchistes qui joue dans les talles nationalistes et indépendantistes. Bref un parti qui ne tient que par ses contradictions. Un parti dirigé par des membres invisibles qui cherchent à se faire du capital électoral par une figure avenante qui n’est investi d’aucune autorité politique.

C’était d’ailleurs ce qu’était Nadeau-Dubois comme porte-parole des « carrés rouges », il n’avait aucun siège dans la ronde de négociations. Ceux qui négociaient étaient des invisibles qui voulaient avoir la peau de Jean Charest. Alors, on peut chercher à vouloir rendre Nadeau-Dubois plus humain. Je suis persuadé que c’est une bonne personne comme homme, mais qu’il reste l’instrument d’un parti qui jusqu’à présent n’a pas su montrer quelle était véritablement son orientation.

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Monsieur Serge, vous avez exprimé avec précision et clarté mon opinion sur GD.
Peu importe ce que les constructeurs d’images engagés par son parti pour lui redonner de la prestance politique, il ne peut pas supporter à lui seul ce vide idéologique qui va nulle part de ce parti … mais qui réussira à attirer la petite gauche (ayant délaissé le PQ), les contre tout ce que veut le monde « normal », positif, voulant aller de l’avant. Je ne pourrais jamais me rallier à ce tirage d’artillerie sur ce que pourra faire ou proposer la CAQ.

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Les turbulences du printemps érable m’ont laissé un goût très amer. Mais en lisant la 1ère page de son livre, où il y a cette citation, je me dois d’adhérer. « Là ou il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès ». Avec l’arrogance du gouvernement, le Québec doit avoir des députés de la trempe de GND, Manon Massé, Catherine Dorion, Véronique Hivon, Marwah Rizqy, Pascal Bérubé et plusieurs autres. De grands enjeux (crise climatique, accessibilité au logement, santé, santé psychologique, ainés,…) sont présents et l’on doit s’y attaquer rapidement. Il faut arriver à travailler en cordialité. Pas en adversaire.

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