Le Kosovo suspendu à la crise en Crimée

À l’heure où le Kosovo se dote d’une armée nationale et où un nouveau gouvernement conservateur et proeuropéen se forme en Serbie, quelles nouvelles perspectives la crise ukrainienne ouvre-t-elle pour le Kosovo ?

Kosovo Celebrates 6th Anniversary of Independence
Photo : Laura Lezza / Getty Images

Plus que dans toute autre région du monde, les récents événements en Crimée ont eu un retentissement considérable dans la péninsule balkanique.
Politique

À l’heure où le Kosovo se dote d’une armée nationale et où un nouveau gouvernement conservateur et proeuropéen se forme en Serbie, quelles nouvelles perspectives la crise ukrainienne ouvre-t-elle pour le Kosovo ?

Les limites du parallèle entre la Crimée et le Kosovo

Vladimir Poutine a été le premier à faire le parallèle. L’annexion en Crimée serait rendue possible par l’existence d’un précédent kosovar.

L’argument est simple : selon la Cour de Justice Internationale, la déclaration d’indépendance par l’Assemblée du Kosovo ne viole pas le droit international. Ainsi, la décision ne saurait être différente pour l’annexion de la Crimée.

Nombre de commentateurs en Europe et en Amérique du Nord mettent en doute la validité de ce parallèle, avec des arguments mêlant ignorance et mauvaise foi. Un bref rappel des faits s’impose.

L’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999 figure parmi l’une des plus controversées de l’après-guerre froide. D’abord parce qu’elle ne dispose pas d’un mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies.

Ensuite, parce qu’elle a fait l’objet d’une vaste opération de propagande de la part de la presse américaine comme européenne, renonçant à toute objectivité dans la couverture du conflit.

Enfin, la plupart des commentateurs s’accordent pour dire que l’intervention aérienne de l’OTAN a eu pour effet direct d’intensifier le conflit sur le terrain.

L’issue de l’intervention de l’OTAN est désormais connue : la résolution 1244 du Conseil de sécurité met en place la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo, chargée d’administrer le territoire. La résolution réaffirme d’ailleurs la souveraineté et l’intégrité territoriale de ce qui est alors qualifiée de République fédérale de Yougoslavie.

Sur papier, donc, les Nations Unies doivent concilier velléités indépendantistes de la majorité albanaise du Kosovo et respect de l’intégrité territoriale de la Serbie, à laquelle est formellement rattaché le Kosovo.

Sous la pression de la majorité albanaise, la mission des Nations Unies va progressivement ouvrir la voie à l’indépendance du Kosovo. C’est donc sans surprise que le 17 février 2008, l’Assemblée du Kosovo vote en faveur de l’indépendance du pays, les 11 représentants de la minorité serbe boycottant le scrutin.

À l’heure actuelle, le Kosovo est placé dans une situation kafkaïenne : les minorités serbes des enclaves et du nord du territoire ne reconnaissent pas les institutions de Pristina.

Le Kosovo est reconnu par 106 des 193 États de l’O.N.U., alors que le petit territoire se caractérise par une présence massive des institutions internationales. La mission de l’O.N.U. sur place doit composer avec le mépris du gouvernement de Pristina et l’Union européenne (UE) a fait du règlement de la question kosovare son principale cheval de bataille, usant et abusant de la carotte de l’intégration.

Les situations en Crimée et au Kosovo ne sauraient donc être comparées, tant les circonstances historiques et politiques des deux crises diffèrent — ce que tant la rhétorique en faveur de la Russie que celle en faveur de l’Ukraine cherchent à faire oublier.

Il n’en demeure pas moins que les événements en Crimée ravivent les craintes dans les Balkans, d’autant plus qu’ils s’opèrent dans un contexte où les relations entre le Kosovo albanais, les minorités kosovares serbes et la Serbie connaissent un nouveau tournant.

L’armée : dernière pièce de la souveraineté kosovare ?

Le 4 mars 2014, dans la plus parfaite indifférence médiatique, le gouvernement du Kosovo a annoncé la création d’une armée nationale constituée de 5 000 soldats et de 3 000 réservistes. Le dossier, depuis longtemps, a toujours été traité avec la plus forte réticence.

Depuis 2009, un embryon d’armée existe au Kosovo, composée de 2 500 soldats qui sont dotés d’un mandat de protection civile.

Le maintien de la sécurité dans le territoire repose sur un système à trois niveaux. La police kosovare qui assure le premier niveau de réponse se voit relayée par la mission de l’Union européenne sur place, EULEX, si elle n’arrive pas à juguler la situation. Si les événements dégénèrent, c’est la KFOR — force de l’OTAN et de ses alliés disposant d’une force de 5 000 hommes sur place — qui intervient.

Quand on connaît le niveau déjà faible d’acceptation de la police kosovare par les minorités serbes, on comprend que la création d’une armée kosovare composée en grande majorité de criminels de guerre de l’ex-armée de libération du Kosovo (UÇK) soit source de craintes pour les serbes kosovars. Et ce, dans un contexte où les kosovars albanais refusent de voir leurs «héros de guerre» déférés devant les instances judiciaires internationales.

Le gouvernement russe nerveux face à la nouvelle donne politique serbe

Autre événement crucial pour la région : les élections législatives anticipées en Serbie du 16 mars dernier — auxquelles ont pris part les Serbes du Kosovo — ont consacré la victoire écrasante et sans surprise du Parti progressiste d’Alexander Vučić.

Ancien ultranationaliste et ex-ministre de la communication de Slobodan Milošević, rallié à un discours «conservateur et proeuropéen», Aleksandar Vučić a bâti sa popularité sur sa volonté affichée de lutter contre la corruption et sur un programme économique ultralibéral. Aucun homme politique serbe n’a jamais joui d’une telle confiance depuis Slobodan Milošević, au début des années 1990.

Il y a fort à parier que sous son mandat, la scission se prononce un peu plus entre les Serbes de Serbie et ceux du Kosovo, qui vivent de plus en plus avec le sentiment d’être sacrifiés à la table des négociations avec l’Union européenne.

Bruxelles apprécie d’ailleurs la flexibilité de Vučić sur ce dossier, celui-ci misant sur les divisions européennes pour se montrer convaincu que la Serbie ne sera jamais contrainte à la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo.

Pour son premier voyage en tant que premier ministre, Vučić s’est rendu en catimini à Moscou le 20 mars, une visite trahissant une certaine nervosité de l’oncle russe quant au discours proeuropéen de  Vučić.

La Serbie est depuis longtemps considérée comme un bastion stratégique par Moscou. À cet égard, elle s’est abstenue de tout commentaire sur la crise en Crimée.

Le 24 mars, Belgrade a d’ailleurs réaffirmé sa position du «ni-ni» : ni sanctions contre la Russie ni soutien affiché à l’Ukraine.

En outre, les perspectives d’adhésion de la Serbie à l’UE paraissent sinon lointaines, du moins irréalistes, alors que le soutien financier de la Russie est, lui, bien réel.

Dans ce contexte, il ne serait pas surprenant que Moscou réaffirme avec vigueur son attachement à un Kosovo serbe, puisque le programme économique de Vučić — en bon élève du Fonds monétaire international — devrait le conduire à de sérieuses coupes budgétaires.

Or, maintenir les parties serbes du Kosovo sous perfusion coûte cher à la Serbie, qui doit faire face à de nombreux défis sur le plan économique.

Tiraillée entre l’Union européenne qui la presse de choisir son camp et l’oncle russe, l’Ukraine risque de contraindre la Serbie à choisir sur quel pied danser et, surtout, qui donne la mesure.

Clara Egger
Chercheure en résidence, Observatoire sur les missions de paix et opérations humanitaires
Chaire @RDandurand @UQAM

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À propos de la Chaire Raoul-Dandurand

Créée en 1996 et située à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques compte plus de 30 chercheurs issus de pays et de disciplines divers et comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.

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1 commentaire
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Je serais plutôt étonné, dans le contexte actuel que l’Ukraine ait le pouvoir de contraindre qui que ce soit, en commençant par la Serbie. Je peux me tromper, mais je pense que la Serbie n’a de conseil, ni d’ordre à recevoir de personne.

En revanche, l’Ukraine va devoir le plus tôt possible se plier aux exigences de ses nouveaux bailleurs de fonds. Sur ce poste, ce sont les économistes du FMI qui devraient comme à leur habitude donner le tempo, l’Union Européenne va battre la mesure et pour poursuivre dans cette analogie avec la danse, les ukrainiens vont frapper du pied.

Qui dirigera l’orchestre en toute fin ? Peut-être Barack Obama ou peut-être pas. En espérant que la Russie n’envoie pas ses chœurs à défaut de ses gros canons !

Effectivement, on ne saurait confondre la situation de la Crimée (le cygne de la mer noire) avec celle plutôt difficile et encore chaotique du Kosovo dans une région du monde qui ne s’est pas encore complètement guérie des terribles affrontements de Bosnie.

À ce titre et pour le bien commun, je pense que la communauté internationale, devrait revoir sa position d’intransigeance envers la Russie, qui soit dit en passant était jusqu’à encore récemment aussi le principal bailleur de fonds de l’Ukraine. Cette première, qui pourrait bien faire les frais de ces opérations. Lorsque personne n’ignore que : « Qui paye ses dettes s’enrichi. »

Rappelons aussi que la région de Tchernobyl qui se trouve à la frontière de l’Ukraine et du Belarus a encore besoin d’être surveillée, lorsque la Russie jusqu’à présent y participait. Sans compter que la Volga — ce grand fleuve qui longe la centrale nucléaire-, est essentielle pour l’irrigation et la survie des écosystèmes.

Aussi un règlement négocié de la crise ukrainienne avec de la bonne volonté au lieu de la rigidité et l’intolérance de plusieurs pays Européens, des États-Unis et même du Canada contre la Russie, tout cela finira par produire une crise bien plus terrible et plus grave encore que toutes les crises connues de par le monde jusqu’à présent. Ce qui en toute fin, n’apportera jamais rien de bon. Considérant l’incapacité des « grands » de gérer très positivement la plupart des crises au bénéfice des populations.