Le Mali n’est pas l’Afghanistan (1)

Le 11 octobre dernier, le ministre canadien des Affaires étrangères John Baird comparait la situation actuelle au Mali à la situation en Afghanistan. Une telle comparaison est rapidement devenue fréquente, sinon présupposée, dans les milieux diplomatiques occidentaux afin d’expliquer les événements maliens.

Cartes du Mali

La question terroriste dans le nord du Mali justifierait une intervention militaire internationale. Comme le rapporte le Washington Post, la France et les États-Unis ont déjà évoqué l’utilisation de drones afin de surveiller sinon attaquer le groupe Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

La France est particulièrement intéressée, presse la communauté internationale d’agir militairement, discute de près avec les États-Unis les modalités d’une intervention militaire et cherche à se placer comme interlocuteur principal entre les différents acteurs régionaux. Jean Félix-Paganon, envoyé spécial de la France au Sahel, insiste sur la nécessité et l’inévitabilité d’une intervention armée internationale. La coopération militaire française avec le Mali, interrompue à la suite du coup d’État de mars 2012, reprendra bientôt.

Nous sommes en mesure de nous poser des questions sur au moins deux dimensions de la situation au Mali. D’abord, une comparaison avec l’Afghanistan, basée sur une compréhension implicite de la menace terroriste, est-elle valide et justifiable? La grille d’analyse du terrorisme est souvent exportée d’un contexte à un autre, ce qui a des conséquences significatives sur les limites du champ d’action politique, c’est-à-dire sur les limites permises (souvent implicites) des politiques concrètes qui seront mise en œuvre.

Comme l’écrivait le professeur d’histoire de l’Afrique francophone à Columbia University, Gregory Mann, tenter de comprendre et de résoudre la situation au Mali à travers une grille d’analyse de lutte contre le terrorisme est une recette qui mènera au désastre: « il existe une comparaison entre le Mali et l’Afghanistan qui fonctionne: le Mali représente une opportunité en or pour les acteurs extérieurs de transformer une situation confuse en un désordre total. »

La question terroriste au Mali n’est qu’une partie d’une équation très complexe aux racines profondes, datant de l’indépendance en 1960. Au Nord, un mouvement nationaliste touareg a, historiquement, tourné autour du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad). Le MNLA a perdu des plumes depuis sa tentative de rébellion de janvier 2012 qui chassait les forces maliennes de la partie septentrionale du pays. Depuis, il s’est fait déborder par le groupe armé islamiste Ansar Eddine, dirigé par Iyad Ag Ghali, chef touareg autrefois marginalisé. Dans la confusion suite aux événements de janvier et, plus tard, suite au coup d’État du 22 mars qui déposait le président Amadou Toumani Touré, AQMI gagna en influence. Toutefois, il ne faudrait surtout pas présumer de la cohésion de ces groupes (voir le dossier de Jeune Afrique) qui sont tous plus ou moins mêlés dans les trafics de drogues, d’armes, d’otages et autres contrebandes de la région du Sahel.

Au Sud, le gouvernement malien se remet toujours du coup d’État du 21 mars mené par une armée nationale qui protestait l’incapacité gouvernementale à protéger et contrôler son propre territoire. Le chef des putchistes, Amadou Haya Sanogo, est désormais chargé de la réforme de l’armée malienne, mais il semble toujours jouer dans l’ombre. Les relations entre les putchistes, le président intérimaire Dioncounda Traoré et le Premier ministre Cheick Modibo Diarra ne sont pas transparentes et limpides. Un tel contexte où les interlocuteurs maliens sont imprécis (qui est autorisé à faire quoi? Qui détient le pouvoir final de décision?), les négociations entre la communauté internationale et le gouvernement malien intérimaire se sont avérées ardues et confuses.

Cette confusion sociopolitique reflète, comme mon collègue spécialiste du pays, le Professeur Jonathan Sears, m’informait, la nature incomplète des projets post-1960 de construire une nation malienne et l’État malien. Dans un tel contexte, une grille d’analyse terroriste et une intervention aux modalités de lutte contre le terrorisme risquent de prolonger sinon envenimer la situation. La solution ne peut qu’être politique et, si l’intervention militaire devient effectivement inévitable, elle doit être totalement soumis à une solution politique malienne.

Le prochain billet discutera de cette deuxième dimension, à savoir de la pertinence et des conséquences potentielles d’une intervention militaire internationale dans le nord du Mali.

Bruno Charbonneau
Directeur de l’Observatoire sur les Missions de paix et opérations humanitaires

 

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