Le Mali n’est pas l’Afghanistan (2)

Dans les chancelleries occidentales, il s’est rapidement construit un consensus autour de la situation au Mali : la solution passe par une intervention internationale militaire, dit-on, étant donné la menace terroriste pesant sur la région. Toutefois, un tel diagnostic ne fait pas l’unanimité dans ladite région alors que les pays limitrophes au Mali, l’Algérie notamment, appréhendent le lot de complications qu’une intervention militaire internationale engendrerait sûrement.

Cartes du Mali

Consensus international?

Après des mois de négociations difficiles, le 23 septembre dernier le gouvernement malien transitoire et la Communauté économique des États d’Afrique de l’ouest (CEDEAO) s’entendaient sur le déploiement futur de 3 300 soldats qui viendraient en appui à l’armée malienne dans le nord du pays. Cette Mission de la CEDEAO au Mali (MICEMA) serait prête, selon les estimations optimistes, au début 2013.

Cet accord ouvrait la porte à un consensus international. Le 26 septembre, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, se tenait une réunion de haut niveau sur la situation au Sahel où  le Mali, la France et plusieurs responsables africains réclamaient une intervention rapide. Cette réunion mena à l’adoption au Conseil de sécurité de l’ONU de la Résolution 2071 sur le Mali (le projet a été déposé par la France). Le Conseil de sécurité se disait ainsi prêt à autoriser une intervention militaire dans le nord du Mali, mais demandait d’abord à la CEDEAO de préciser les objectifs et moyens de l’intervention.

Ainsi s’enclenchaient plusieurs démarches. Le 19 octobre, le Groupe de soutien et de suivi sur la situation au Mali se réunissait à Bamako à l’initiative de l’Union africaine (UA) et en consultation avec l’ONU et la CEDEAO, afin de préciser le rôle à jouer pour la communauté internationale. Dans les jours suivants, l’Union européenne se trouvait à Bamako à évaluer les besoins de l’armée malienne. Alors que même l’Allemagne, normalement réticente aux interventions militaires, se disait maintenant prête à intervenir, les États-Unis dévoilaient publiquement l’importance qu’accorde Washington à la situation malienne. Le 22 octobre le haut responsable américain pour l’Afrique, Johnnie Carson, et le responsable de la planification stratégique d’AFRICOM, le général Charles Hopper, se déplaçaient à Paris afin de travailler à la planification et la coordination des opérations. Le 29, la Secrétaire d’État Hillary Clinton se déplaçait à Alger afin de convaincre le Président Abdelaziz Bouteflika d’appuyer les efforts internationaux.

Bref, tout indique qu’il existe un consensus sur ce qui doit être fait, même si certains détails restent à régler. Les gouvernements occidentaux et les organisations régionales africaines (CEDEAO et UA) s’entendent sur le fond. Mais ce consensus cache les tensions entre les acteurs politiques maliens et régionaux (notamment, l’attitude de la CEDEAO n’est pas appréciée au Mali) et les risques d’une intervention militaire alors que, comme le rapportait l’Institut d’Études de Sécurité (Dakar), « l’identification de l’ennemi dans le cadre de la campagne du nord n’a pas encore fait l’objet d’un consensus ».

France-États-Unis et les effets de la lutte antiterroriste

Le manque de consensus à définir l’ennemi est un problème court-circuité–en particulier par les gouvernements français et américain–en désignant le terrorisme comme la source principale du conflit. C’est une analyse que ne partage pas l’Algérie qui prône toujours une solution diplomatique.

La France a ouvertement promu l’idée de la nécessité de l’intervention militaire, notamment au Conseil de sécurité, mais les États-Unis ont aussi été très actifs. Une série d’articles récents dans le Washington Post décrivaient les activités des Forces spéciales américaines en Afrique engagées dans une lutte antiterroriste. Leur présence au Mali était récemment confirmée.

Après le 11 septembre 2001, les Français et Américains mettaient en place des programmes de lutte antiterroriste (parfois en collaboration) parce qu’ils avaient identifié le Sahel comme une zone à haut potentiel terroriste. Mais comme plusieurs ont déjà écrit bien avant les événements de 2012, la lutte antiterroriste a trop souvent les allures d’une prophétie auto-réalisatrice. Au Mali comme au Sahel, on peut se demander ce que les groupes islamistes ont à voir avec une menace Al-Qaïda « globale ». Comme l’écrivait Jean-François Bayart en 2010, dans la lutte antiterroriste « à force de crier au loup, l’on risque bien de le faire venir là où il ne frayait pas ».

Et, en effet, la prophétie auto-réalisatrice semble se confirmer à nouveau. Alors que les estimations initiales évaluaient la capacité de riposte des islamistes radicaux à un noyau dur de seulement 300 ou 400 combattants convaincus, les médias rapportaient cette dernière semaine que des « centaines » de djihadistes étrangers seraient venus en renfort dans la région de Tombouctou et de Gao depuis l’annonce de l’intervention internationale en préparation.

Bien que la situation au Mali soit peut-être arrivée à un point de non-retour où la solution militaire est devenue inévitable, il ne faudrait pas sous-estimer les effets déstabilisants que pourraient avoir une intervention armée. Comme l’écrivait Paul Rogers, la probabilité d’une intervention militaire soutenue par les Occidentaux est une bonne nouvelle pour le mouvement Al-Qaïda.

(Il est bon de rappeler que la situation au Mali s’est grandement détériorée suite à l’intervention militaire menée par la France, les États-Unis et le Royaume-Uni en Libye. La mort de Kadhafi signifiait la fin d’un régime qui combattait les islamistes radicaux de la région. Les surplus d’armes de ce conflit ont depuis exacerbé les trafics d’armes vers le Mali.)

L’idée que l’on puisse utiliser la force afin de manier ou changer le comportement des acteurs sur le terrain sans désigner un ennemi (ou en utilisant un épouvantail nommé « terroriste », ce qui revient au même) tout en présumant que l’utilisation de cette force n’influencera pas les dynamiques maliennes, est une grave erreur. Cela reviendrait à sous-estimer gravement l’effet de la violence d’une force internationale sur les équilibres d’un conflit malien déjà très complexe.

Bruno Charbonneau
Directeur de l’Observatoire sur les Missions de paix et opérations humanitaires

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