Le marin le mieux équipé

En 2019, le sort de 54 circonscriptions s’est joué par une marge de cinq points de pourcentage ou moins. Convaincre les électeurs d’aller voter sera cette année encore crucial pour chaque parti.

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L’auteur est un ancien stratège conservateur, ayant conseillé l’ex-premier ministre Stephen Harper lors de trois élections générales. Il est vice-président de TACT, une agence de relations publiques.

Imaginez une épreuve d’une durée de 36 jours entre différents navires qui s’apprêtent à partir en mer. Trois cent trente-huit îles sont convoitées. Chaque fois qu’un équipage accoste l’une de ces îles le premier, il y plante son drapeau. Après 36 journées de navigation, celui qui aura planté le plus de drapeaux l’emportera.  

Chaque navire a un capitaine. Toutefois, tous n’ont pas le même attirail pour la compétition. Certains sont équipés d’un bateau quasi insubmersible ainsi que d’un éventail extraordinaire d’outils technologiques : GPS, prévision météorologique en temps réel, capacité à voir venir les vagues scélérates et l’intensité de la houle, cartes précises à propos des courants, des fonds marins et plusieurs données historiques. Ils ont également une équipe expérimentée, nombreuse et sans pitié. 

D’autres capitaines n’ont qu’une embarcation de base, à peine suffisante pour survivre à la navigation, et ne peuvent compter que sur une très petite équipe. Ils dépendent énormément du hasard, des courants et de l’humeur de Dame Nature, et ils rêvent chaque fois qu’un bon vent de dos les propulsera rapidement vers les îles. Ou ils font le cauchemar d’être emportés au fond par une vague monstrueuse. 

Qui remportera la course, selon vous ? C’est évident, n’est-ce pas ? Il est vrai qu’une grande vague jumelée au hasard peut occasionnellement causer une surprise et offrir une victoire à une équipe qui se fie aux aléas de l’océan. Ou il arrive qu’une vague scélérate sortie de nulle part coule un navire, quel qu’il soit. Toutefois, sur 100 événements, ce sont les équipages les mieux nantis qui gagnent le plus souvent.

Et la campagne électorale, c’est aussi la mer électorale. D’où mon allégorie.

À la recherche des électeurs

Les formations politiques sont continuellement à la recherche des électeurs susceptibles de voter pour elles. Cela peut se faire par différents moyens : à l’aide des réseaux sociaux, par le courrier traditionnel, par des appels téléphoniques, des messages textes ou encore le porte-à-porte.  

Les partis bien organisés ont une connaissance fine des électeurs et électrices qui pourraient voter pour eux : où ils habitent, les enjeux qui les font réagir et leur niveau d’appui.

Ils vérifient la rétention de ce soutien au fil du temps et acceptent une certaine marge d’erreur.  

L’incitation à voter

Le taux de participation aux élections fédérales est généralement faible. En effet, il faut retourner au début des années 1990 pour voir un taux de participation supérieur à 70 %. Donc, trois ou quatre électeurs canadiens sur dix ne se prévalent pas de leur droit de vote. 

Les sondages et autres outils internes des partis montrent tous que les élections de cette année sont serrées. Pour les faire mentir, il sera important qu’un grand pourcentage des électeurs favorables à un même parti aillent voter. 

Si le taux de participation général est de 67 % mais qu’un parti arrive à avoir un taux de participation de 72 % au sein de son électorat, il sera en excellente position pour faire bonne figure. L’inverse serait problématique.

Les journées de vote par anticipation ou le jour J, les partis reçoivent régulièrement d’Élections Canada des listes mises à jour qui indiquent quels électeurs ont voté. Les partis n’ont qu’à croiser ces informations avec leurs propres banques de données pour savoir lesquels de leurs partisans sont allés voter et, surtout, pour connaître ceux qui tardent à le faire. C’est alors qu’ils vont communiquer, plusieurs fois s’il le faut, avec les retardataires jusqu’à ce qu’ils aillent déposer un bulletin de vote dans l’urne. On leur offrira transport, gardiennage et toute autre aide possible et légale. Parce que chaque vote compte.

L’exemple de 2019 

Lors des élections de 2019, le sort de 54 circonscriptions s’est joué par une marge de cinq points de pourcentage ou moins. Dont 18 au Québec, 16 en Ontario, 9 en Colombie-Britannique et 8 dans les provinces atlantiques. 

Parmi ces 54 circonscriptions serrées, 30 ont été remportées par les libéraux, 12 par les conservateurs, 7 par les bloquistes, 4 par les néo-démocrates et 1 par les verts.  

À l’inverse, les conservateurs ont connu 20 défaites crève-cœur en arrivant deuxièmes, les libéraux 18, les bloquistes 10, les néo-démocrates 5 et les verts 1.

Ainsi, en 2019, les libéraux ont été de toute évidence les plus efficaces en remportant plus de la moitié des courses serrées, et ils ont été compétitifs 48 fois sur 54. Les conservateurs ont perdu trop de ces luttes pour pouvoir gagner la médaille d’or et les bloquistes ont envoyé le signal qu’ils n’avaient plus la machine électorale des meilleures années Bouchard et Duceppe.

Au Québec, l’Estrie et le 450 ont connu plusieurs batailles serrées opposant libéraux et bloquistes, alors que l’Ontario et les provinces atlantiques ont été le théâtre d’un grand nombre de duels sans merci entre libéraux et conservateurs. La Colombie-Britannique est ouverte à tous les partis ou presque.

Tout indique que les élections se remporteront à nouveau dans ces provinces cette année.

Le marin le mieux équipé

Lorsqu’une circonscription se remporte par une dizaine de milliers de voix, le « pointage » d’électeurs et l’incitation au vote ne changent rien au résultat. C’est lorsque la conclusion est serrée, comme on l’a vu dans 54 circonscriptions en 2019, que la machine fait pencher la balance. Toute personne ayant perdu par une faible marge vous dira que d’innombrables électeurs lui ont indiqué après coup ne pas être allés voter parce qu’ils étaient certains qu’elle allait gagner…

Est-ce que le Bloc québécois a de nouveau une machine électorale digne de ce nom, ou doit-il se fier aux aléas de l’humeur des électeurs ? En 2019, il a de toute évidence échappé quelques circonscriptions où une meilleure participation de ses partisans — comme celle qu’aurait eue le Bloc des beaux jours — aurait pu changer les choses. Les libéraux et les conservateurs sont possiblement les deux partis avec les meilleures machines électorales au Canada. Aucun doute que leurs sympathisants vont aller voter. Reste à voir quelle formation sera la plus efficace.

Alors que les indicateurs pointent donc à nouveau vers l’élection d’un gouvernement minoritaire à Ottawa, plusieurs luttes devraient encore se jouer par cinq points de pourcentage ou moins. C’est là que gagnera le marin le mieux équipé. 

Sera-t-il au gouvernail du navire libéral ou conservateur ? La réponse dans quelques jours.

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